‹ Chanson de RolandChapitre 115 sur 323 · CL · texte numérisé non relu

CL

— Je vais, » dit Roland, « sonner mon cor,

Et Charles l’entendra, qui passe aux défilés.

Les Français , je vous jure, vont retourner sur leurs pas.

— Ce serait grande honte, » répond Olivier.

Tous vos parents auraient à en rougir;

Et ce déshonneur serait sur eux toute leur vie.

Lorsque je vous le conseillai , vous n’en voulûtes rien faire; Mais ce n’est pas moi qui vous approuverai maintenant. Sonner de votre cor, non , ce n’est pas d’un brave.

Puis vous avez déjà vos deux bras tout sanglants.

— C’est vrai,» répond Roland; «j’ai donné de fiers coups 1 »

GLIil

Notre bataille est rude, » dit Roland;

Je vais sonner du cor, et Charles l’entendra. »

— Ce ne serait point là du courage , » répond Olivier. Quand je vous le conseillai, ami, vous ne daignâtes pas le faire. Sil’Empereurélaitici, nous n’aurions pas subi une telle perte. Mais ceux qui sont là-bas ne méritent aucun reproche.

— Par cette mienne barbe , » dit encore Olivier,

Si je revois jamais la belle Aude, ma sœur,

Vous ne coucherez jamais entre ses bras. »

GLIV

— Pourquoi me garder rancune? » dit Roland.

— C’est votre faute, » lui répond Olivier;

Le courage sensé n’a rien de commun avec la démence ,

1725 « Mielz valt mesure que ne fait estultie.

« Franceis sunt mort par vostre legerie;

« Caries jamais de nus n’avrat servise.

« Se m’ creïssiez, venuz i fust mis sire,

« Ceste bataille olissum départie;

1730 « O pris o morz i fust li reis Marsilies.

« Vostre proecce, Rollanz, mar la veïsmes.

« Caries li magnes de vus n’avrat aïe :

« N’iert mais tels hum desques à V Deu juïse. <f Vus i murrez, e France en iert hunie.

1735 « Hoi nus défait la leial cumpaignie :

« Einz le vespre iert mult grief la départie. » Li uns pur Valtre si pluret e si suspiret ,

Li Arcevesques les ot cuntrarier :

Le cheval brochet des esperuns d’or mier,

Vint tresqu’ad els, si’s prist à castier :

1740 « Sire Rollanz, e vus, sire Oliviers,

« Pur Deu vus pri, que ne vus curruciez.

« Veez Franceis , tuit sunt à mort jugiet.

« Ja li corners ne nus avreit mestier :

« Loinz nus est Caries , iart iert à V repair ier . « Mais nepurquant si est il asez mielz « Vienget li Reis , si nus purrat vengier ;

1745 « Ja cil d’Espaigne n’en deivent turner liet.

« Nostre Franceis i descendrunt à pied,

« Truverunt nus e morz e detrenchiez,

« Recuülerunt e noz buz e noz chie fs,

« Leverunt nus en bières sur sumiers,

« Si nus plurrunt de doel e de pitiet,

1750 « Enfuirunt en aitres de mustiers,

« N’en mangerunt ne lu, ne porc, ne chien. » Respunt Rollanz : « Sire, mult dites bien. »

Aoi.

Aoï.

1752. Lacune comblée. Voir la note du y. 318. = Roland dit : « Je veux

« Et la mesure vaut mieux que la fureur.

« Si tant de Français sont morts , c’est votre folie qui les a tués ; « Et voilà que maintenant nous ne pourrons plus servir l’Empereur.

« Si vous m’aviez cru, notre seigneur serait ici;

« Cette bataille nous l’aurions livrée et gagnée ,

« Le roi Marsile eût été pris et tué.

<c Ah! votre vaillance, Roland, nous sera bien funeste;

« Désormais vous ne pourrez rien faire pour Charlemagne, k L’homme le plus grand que l’on verra d’ici au jugement.

« Quant à vous , vous allez mourir, et la France va tomber dans le déshonneur.

« Puis c’est aujourd’hui que va finir notre loyale amitié :

« Avant ce soir nous serons séparés, et bien douloureusement ! » Et voilà Roland et Olivier qui pleurent V un pour V autre.

GLV

L’Archevêque entend leur dispute

Et pique son cheval de ses éperons d’or pur;

11 vient vers eux, et se prend à les gourmander : v Sire Roland, et vous, sire Olivier,

« Je vous conjure de ne point vous courroucer ainsi.

« Voyez nos Français , qui sont condamnés à mort.

« Votre cor ne nous sauverait pas :

« Charles est bien loin et tardera trop à venir.

« Mais néanmoins il serait mieux d’en sonner.

« Vienne le roi, il saura nous venger,

« Et les païens ne s’en retourneront pas joyeusement.

« Les Français de Charlemagne descendront de leurs chevaux, « Ils nous trouveront morts et coupés en pièces,

« Recueilleront nos chefs et nos corps « Et nous mettront en bières, à dos de cheval.

« De deuil et de pitié ils seront tout en larmes;

« Puis ils nous enterreront dans les parvis des moutiers; cc Les chiens, les sangliers et les loups ne nous mangeront pas. cc — Vous dites bien, » répond Roland.

souffler au nom de Dieu. » ( Keiser Karl Magnus’s kronike.)

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