‹ Chanson de RolandChapitre 124 sur 323 · LA DÉROUTE · texte numérisé non relu

LA DÉROUTE

Roland jette les yeux sur les monts, sur les landes ;

Que de Français il y voit étendus!

En noble chevalier il les pleure :

« Seigneurs barons, que Dieu prenne pitié de vous:

« Qu'à toutes vos âmes il octroie le paradis ;

« Qu’il les fasse reposer en saintes fleurs !

« Meilleurs vassaux que vous, je n’en vis jamais.

« Vous m’avez tant servi et durant tant d’années!

ce Vous avez fait de si vastes conquêtes pour Charlemagne!

« L’Empereur fut bien mal inspiré de vous nourrir ainsi!

« O terre de France, vous êtes un bien doux pays,

« Mais vous voilà veuve aujourd’hui de vos meilleurs barons ! ^ « C’est à cause de moi, barons, que je vous vois mourir,

« Et je ne vous puis défendre, et je ne vous puis sauver!

« Que Dieu vous aide, Celui qui jamais ne mentit.

« Olivier, frère Olivier, mon devoir est de ne te point quitter, cc Si l’on ne me tue pas ici, la douleur me tuera.

« Allons , sire compagnon : retournons frapper les païens. »

Rollanz esguardet es puis e es valées;

De païens veit si très grant aünée.

A Olivier ad dit raisun membrée :

« EnsembV od Francs devum mûrir , bel frere. » Li quens Rollanz la culur ad muée,

Par quatre feiz out Munjoie criée,

Tint V olifant , si sunat la menée.

Veillantif brochet tute une randunée ;

Vait les ferir à sa trenchant espée.

Li quens Rollanz eT camp est repairiez.

1870 Tient Durendal , cume vassals i fiert.

Faldrun de P Pui i ad par mi trenchiet E vint e quatre de tuz les mielz preisiez ;

Jamais n’iert hum plus se voeillet vengier*

Si cum li cerfs s'en vait devant les chiens,

1875 Devant Rollant si s’en fuient paien.

Dist l’Arcevesques : « Asez le faites bien.

« Itel valur deit aveir chevaliers « Ki armes portet e en bon cheval siet ;

« En la bataille deit estre forz e fiers,

1880 « O altrement ne vait quatre deniers ;

« Monies deit estre en un de cez mustiers :

« Si preierat tuz jurz pur noz pecchiez. »

Respunt Rollanz : « Ferez , ne’s espargniez ! »

A icest mot l’unt Franc recumenciet;

1885 Mult grant damage i out de crestiens.

1881. Deit monies estre , etc. Ce I retrouve au commencement mépris de Turpin pour les moines sc I Chanson d’Aspremont , où le

Aoi.

Aoi.

de la terrible

Roland jette un regard sur les montagnes et les vallées ; Quelle foule de païens il y découvre !

Il adresse alors ces paroles à Olivier :

k Compagnon frère , notre devoir est de mourir ici avec les Français. »

Le comte Roland change de couleur ,

Pousse quatre fois le cri de : Monjoie,

Prend son cor et sonne la charge .

Puis très violemment éperonne Veillantif Et va frapper les païens du tranchant de l'épée.

CLXVI 1

Le comte Roland rentre sur le champ de bataille;

Dans son poing est Durendal, et il s’en sert en brave.

Un de ses coups tranche en deux Faudron du Puy ;

Puis il tue vingt-quatre païens, des plus vaillants.

Jamais il n’y aura d’homme qui mette une telle ardeur à se venger.

Comme le cerf s’enfuit devant les chiens ,

Ainsi s’enfuient les païens devant Roland.

« Voilà qui est bien, » lui dit l’Archevêque,

« Et telle est la valeur qui convient à un chevalier cf Portant de bonnes armes et assis sur un bon cheval.

* Il faut qu’il soit fort et fier dans la bataille;

« Autrement il ne vaut pas quatre deniers. ^

« Qu’on en fasse alors un moine dans quelque moutier,

« Où il priera toute sa vie pour nos péchés.

« — Frappez, » répond Roland, « frappez, et pas de quartier! »

A ces mots, nos Français recommencent la bataille;

Mais les chrétiens firent là de grandes pertes.

archevêque raille le bon abbé Fr orner, 1 Alez, dans abes, vos matines chan qui a peur des menaces d’Agolant : | ter, etc.

Hum ki ço set que ja n’avrat prisun En tel bataille fait grant defensiun ;

Pur ço sunt Franc si fier cume leun*

As vus Marsilie en guise de barun ;

1890 Siet eF cheval qu’il apelet Guaignun;

Plus est isnels que nen est uns falcun : Brochet le bien , si vait ferir Bevun,

(Icil ert sire de Belne e de Digun),

L’escut li freint e Fosberc li derumpt,

Que mort Fabat seinz altre escunelisun;

1895 Pois, ad ocis Ivoerie e Ivun,

EnsembF od els Gerart de Russillun.

Li quens Roîianz ne li est guaires loinz ;

Dist à F paien : « Damnes Deus mal te duinsi! « A si grant tort m’ociz mes cumpaignuns, 1900 « Golp en avras, einz que nus departium,

« E de nF espée encoi savras le num. »

Vait le ferir en guise de barun ,

Trenchiet li ad li Quens le destre puign ;

Pois prent la teste de Jurfaleu le blund :

1905 Icil ert filz à F rei Marsiliun. 3

Paien escrient : « Aïe nus, Mahum ;

« Li nostre deu, vengiez nus de Garlun.

« En ceste tere nus ad mis tels feluns « Ja pur mûrir le camp ne guerpirunt. »

1910 Dist Funs à F altre : « E! kar nus en fuium! » A icest mot tel cent milie s’en vunt :

Ki que’s rapelt, j a n’en returnerunt.

Li reis Marsilies le puign destre ad perdut , Encunlre tere pois getet sun escut,

Aol

1895. Ivoerie e Ivun. D’après Gau- I sixième fils de Doon de Mayence. Ils frey (y. 98), Ivon et Ivoire sont fils sont comptés au nombre des Pairs du roi Othon, qui lui -même est le I par la Chanson de Roland , Gui de

CLXVÎII

Quand il sait qu'on ne lui fera point de quartier,

L’homme dans la bataille se défend rudement :

Et c’est pourquoi les Français sont fiers comme des lions. Voici Marsile , qui a tout l’air d’un vrai baron ,

Monté sur son cheval qu’il appelle Gaignon Et qui est plus rapide qu'un faucon :

Il l’éperonne vivement et va frapper Beuvon ,

Sire de Beaune et de Dijon ;

Il lui brise l’écu, lui rompt les mailles du haubert,

Et, sans plus de façons, l’abat raide mort.

Puis le roi sarrasin tua Ivoire et Ivon ,

Et avec eux Girard de Roussillon.

Le comte Roland n’était pas loin :

« Que le Seigneur Dieu te maudisse, » dit- il au païen,

« Puisque tu m’as , contre tout droit , tué mes compagnons.

« Tu vas, avant de nous séparer, le payer d’un rude coup « Et savoir aujourd’hui le nom de mon épée. »

Alors il va le frapper en vrai baron Et lui tranche du coup le poing droit;

Puis il prend la tête de Jurfaleu le blond,

Qui était le propre fils du roi Marsile :

« A l’aide! à l’aide, Mahomet! » s’écrient les païens.

« Vengez -nous de Charles, ô nos dieux.

« Quels félons il nous a laissés sur la terre d’Espagne!

« Plutôt que de nous laisser le champ, ils mourront. »

« — Enfuyons-nous au plus vite 1 » se disent- ils l’un à l’autre. Et voilà que , sur ce mot , cent mille hommes tournent le dos. Les rappeler? c’est inutile. Ils ne reviendront pas.

11 a perdu son poing droit , le roi Marsile .

Alors, il jette à terre son écu,

Bourgogne, la Karlamagnm Saga, Ivon seul figure dans la Chronique de Weihenstephan. L’auteur de la Prise

de Pampelune les regarde comme le§ fils de Naimes. = 1912. Lacune comblée. Voir la note du v. 318.

Le cheval brochet des esperuns aguz ;

Laschet la resne, vers Espaigne s'en fuit ,

E tel vint mille s'en vunt derere lui .

NH ad celui k' el ' cors ne seit feruz.

Dist l'uns à l'altre : « Li niés Carie ad vencut . » Aoi

De ço qui calt? se fuiz s’en est Marsilies,

Remés i est sis uncles VAlgalifes 1915 Ki tint Kartagene, Alterne, Garmalie E Ethiope, une tere maldite;

La neire gent en ad en sa baillie.

Granz unt les nés e lées les orilles,

E sunt ensemble plus de cinquante milie.

1920 Icil chevalchent fièrement e ad ire;

Pois, si escrient l’enseigne païenime.

Ço dist Rollanz : « Ci recevrum martirie,

« E or sai bien n’avum guaires à vivre;

« Mais tut seit fel ki chier ne s’ vendrat primes!

1925 « Ferez, seignurs, des espées furbies :

« Si calengiez e voz morz e voz vies ,

« Que dulce France par nus ne seit hunie !

« Quant en cest camp viendrat Caries mis sire ,

« De Sarrazins verrat tel discipline 1930 « Cuntre un des noz en truverat morz quinze :

« Ne laisserat que ne nus beneïet. » Aoi

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