‹ Chanson de RolandChapitre 131 sur 323 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Turpins de Reins, quant se sent abatuz,

De quatre espiez par mi le cors feruz,

2085 Isnelement li ber resailit sus ;

Rollant reguardet, pois si li est curuz,

E dist un mot : « Ne sui mie vencuz;

« Ja bons vassals nen iert vifs recreüz. »

Il irait Almace, s’espée d’acier brun,

2090 En la grant presse mil colps i Sert e plus.

Pois le dist Caries qu’il n’en espargnat nul :

Tels quatre cenz i truvat entur lui ,

Alquanz naffrez, alquanz par mi feruz;

Si out d’icels ki les chiefs unt perdat.

2095 Ço dist la Geste e cil ki eP camp fut,

2075. Wigres e darz, e museraz e atgiers. Ce sont là différentes espèces de flèches ou javelots. — D’après le P. Daniel (en son Uistoirede la milice française), les materas étaient de gros javelots courts, à bois très épais, et terminés par une lourde masse ronde

de fer ou de plomb. Mais on ne saurait assimiler les materas aux museraz. — Nous avons dit ailleurs (note du v. 439) ce que c'était qu’un atgier, et comment ce mot est d’origine saxonne.

2089. Almace. Almace est une des trois épées que le juif Malakin d’Ivin

L’un ne veut pas abandonner l’autre :

C’est au plus fort de la mêlée qu’ils frappent les païens.

Il y a là mille Sarrasins à pied ,

Et quarante milliers à cheval.

En vérité, ils n’osent approcher des trois Français.

De loin, ils jettent sur eux lances et épieux,

Javelots, dards, flèches et piques.

Les premiers coups ont tué Gautier.

Quant à Turpin de Reims, son écu est percé,

Son heaume brisé, sa tête blessée,

Son haubert rompu et démaillé ;

Quatre lances lui sont entrées dans le corps;

Son destrier meurt sous lui.

Ah 1 c’est grande douleur quand l’Archevêque tombe.

Que Dieu les aide , le glorieux du ciel 1

GLXXXIIÏ

Quand Turpin de Reims se sent abattu,

Quand il se voit percé de quatre coups de lance,

Il se relève en un instant, le brave; il se redresse,

Cherche Roland du regard, court vers lui Et ne lui dit qu’un mot : « Je ne suis pas vaincu. k Tant qu’un bon vassal est vivant , il ne se rend pas. »

Mors il tire Almace, son épée d’acier bruni,

Et se lance en pleine mêlée, où il frappe plus de mille coups. C’est Charlemagne qui en rendit plus tard le témoignage : Turpin ne fit grâce à aucun,

Et l’Empereur trouva quatre cents cadavres autour de lui,

Les uns blessés, les autres tranchés par le milieu du corps, Les autres privés de leurs têtes.

Voilà ce que dit la Geste, et aussi celui qui était sur le champ de bataille,

donna pour la rançon de son père Abraham. Les deux autres étaient Durendal et Courtain, (Bibl. de V École ies chartes, XXV, 101.) = L’épée de ïïirpin est une de celles qui furent essayées sur le perron d’acier du palais de Charlemagne, à Aix. Elle résista à

l'épreuve.— Almace est appelée Almuce dans Venise IV; Aigredure, dans le Remaniement de Paris ; Almire, dans celui de Versailles; Autemise, dans j Renaus de Montauban.

2095-2098. Ço dist la Geste... e seinz Gilies. On a voulu induire, de ces

Li ber seinz Gilies, par ki Deus fait vertuz,

En fist la cartre eF mustier de Lotira.

Ki tant ne set ne Fad prud entendut. Aoi.

Li quens Rollanz gentement se cumbat;

2100 Mais le cors ad iressuet e mult cald;

En la teste ad e dulur e grant mal;

Rut ad le temple pur ço que il cornât;

Mais saveir voelt se Caries i viendrat.

Trait Folifant, fieblement le sunat.

2105 Li Emperere s’estut, si F escultat :

« Seignurs , dist il, mult malement nus vait.

« Rollanz mis niés hoi cest jur nus défait :

« J’ oi a F corner que guaires ne vivrat.

« Ki estre i voelt, isnelement chevalzt.

2110 « Sunez voz graisles tant que en ceste ost ad! »

Seisante milie en i cornent si hait,

Sunent li munt e respundent li val.

Paien Fen tendent, ne Ftindrent mie en gab.

Dist Funs à Faltre : « Carlun avrum nus ja. » Aoi.

quatre vers, qu’un certain Gilles pourrait être l’auteur de la Chanson de Roland. Rien n’est moins fondé. Les mots : Ço dist la Geste e cil ki eV camp fut, indiquent seulement une source historique, à laquelle serait remonté notre poète. C’est là une habitude de nos épiques , qui renvoient souvent leurs lecteurs à certaines Chroniques officielles , à certaines Gestes de couvent, lesquelles, suivant l’âge du poème, sont présentées comme originaires de Laon ou de Saint-Denis. = Or, saint Gilles a été mêlé d’une façon très intime à la légende de Charlemagne. Historiquement parlant, il a vécu sous Charles Martel; mais nos poètes le font vivre sous le fils de Pépin, et c’est lui qui lut , dit-on , sur un parchemin tombé du ciel , le péché dont le grand Empereur n’avait pas voulu

se confesser. Ce dernier fait est relaté dans un vitrail de Chartres et dans nos textes liturgiques. (Adam de Saint- Victor, Promat pia vox, etc. Cf. la Légende dorée.) = Ayant été mêlé, dans cet épisode, à l’histoire poétique du grand Empereur, saint Gilles le fut sans doute plus profondément. Le Stricker (remaniement allemand du Ruolandes Liet) nous montre à Roncevaux « l’immaculé saint Gilles , qui depuis longtemps vivait solitaire dans une grotte de France ». Un poème français de la décadence, Hugues Capet ( p. 210 de l’édition de M. de la Grange), nous parle d’un vieillard qui fu en Raincheval où Rolans fu perdu , et qui fit vœu de se faire ermite s’il échappait au désastre. Mais le document le plus précieux que l’on puisse consulter sur cette tradition est la Keiser Karl

Le baron saint Gilles , pour qui Dieu fait des miracles.

Il en écrivit le récit au moutier de Laon.

Qui ne sait ces choses n’y entend rien.

Il se bat noblement, le comte Roland :

Il a tout le corps en sueur et en feu ;

Mais surtout quel mal, quelle douleur dans la tête!

D’avoir sonné son cor sa tempe est tout ouverte ;

Toutefois il voudrait bien savoir si Charles viendra.

De nouveau il prend son cor et en tire un son , bien faible , hélas ! L’Empereur, là-bas, s’arrêta et l’entendit : k Seigneurs, dit-il, tout va mal pour nous,

« Et mon neveu Roland va nous manquer aujourd’hui.

« Aux sons de son cor. je vois qu’il n’a plus longtemps à vivre. « Si vous désirez arriver à temps , pressez vos chevaux.

« Tout ce qu’il y a de trompettes dans l’armée . qu’on les sonne ! » Alors on sonne soixante mille trompettes, et si haut Que les monts en retentissent et que les vallées y répondent. Les païens les entendent, ils n’ont garde de rire :

« C’est Charles qui arrive, » disent -ils l’un à l’autre, « c’est Charles! »

Magnus’s kronike. (Édit, de 1867, p. 130.) Après avoir énuméré les prodiges qui annoncèrent la mort de Roland, l’auteur danois cite, à l’appui de son récit, le témoignage de saint Gilles : « Le même jour il arriva un grand miracle chez les Franks. lise fit aussi obscur que s’il avait été nuit. Le soleil ne donna plus de lumière , et maint homme craignit pour sa vie. Saint Gilles dit que ce miracle arrivait à cause de Roland, parce qu’il devait mourir ce jour -là. » = Voilà quelles sont les données de la légende au sujet de saint Gilles. De là à le supposer auteur d’une Geste écrite, ou d’un récit de ce combat dans une charte conservée à Laon, il n’y a pas loin, pour qui connaît les coutumes littéraires du moyen âge. « Il n’est pas étonnant, avons -nous dit ailleurs.

qu’on ait mis sur le compte d’un saint aussi populaire une relation apocryphe de la défaite de Roncevaux. »

= Il ne faut rien chercher de plus

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