‹ Chanson de RolandChapitre 140 sur 323 · CXC1X · texte numérisé non relu

CXC1X

Les puys sont hauts, hauts sont les arbres.

Il y a là quatre perrons, tout luisants de marbre0 Sur l’herbe verte le comte Roland se pâme.

Cependant un Sarrasin l’épie,

Qui contrefait le mort et gît parmi les autres ;

Il a couvert de sang son corps et son visage.

Soudain il se redresse, il accourt.

Il est fort, il est beau et de grande bravoure.

Plein d’orgueil et de mortelle rage,

Il saisit Roland, corps et armes,

Et s’écrie : « Vaincu, il est vaincu, le neveu de Charles !

« Voilà son épée que je porterai en Arabie. »

II la prend en son poing , et lire la barbe de Roland;

Mais, comme il la tirait, Roland reprit un peu connaissance4

Roland sent bien qu’on lui enlève son épée ;

11 ouvre les yeux , ne dit qu’un mot :

« Mien escientre, tu n’ies mie des noz! »

Tient l’olifant qu’ unkes perdre ne volt,

Si T fiert en l’helme ki gemmez fut ad or,

Fruisset l’acier e la teste e les os,

2290 Ambsdous les oilz de 1’ chief li ad mis fors,

Jus à ses piez si Lad tresturnet mort;

Après, li dit : « Culverz, cum fus si os « Que me saisis, ne à dreit ne à tort?

« Ne l’orrat hum ne t’en tienget pur fol.

2295 « Fenduz en est mis olifant el’ gros,

« Ça jus en est h cristals e li ors. » Aoi

Ço sent Rollanz que la mort si Varguet,

Met sei sur piez, quanqu’il poet s’esvertuet;

De sun visage la culur ad perdue.

Tient Durendal s ’ espée lute nue :

2300 Dedevant lui ad une pierre brune;

Dis colps i fiert par doel e par rancure :

Gruist li aciers, ne freint ne ne s’esgruniet;

E dist li Quens : « Seinte Marie, aïue!

« E! Durendal, bone, si mare fustes !

2305 « Quant jo me part de vus, n’en ai mais cure.

« Tantes batailles en camp en ai vencues « E tantes teres larges escumbatues ,

« Que Caries tient, ki la barbe ad canuel « Ne vus ait hum ki pur altre s* en fuiet !

« A mun vivant ne me serèz tolue,

2310 <f Mult bons vassals vus ad lung tens tenue:

Jamais n’iert tels en France l’asolue. » Aoi

GGÎI

Rollanz ferit el’ perrun de sardanie.

Cruist li aciers , ne briset ne n'esgraniet. Quant il ço vit que n’en pout mie fraindre, 2315 A sei meïsme la cumencet à plaindra •

« Tu n’es pas des nôtres, que je sache! »

De son olifant, qu’il ne voulut jamais lâcher,

Il frappe un rude coup sur le heaume couvert de pierreries et d’or, Brise l’acier, la tête et les os du païen,

Lui fait jaillir les deux yeux hors du chef

Et le retourne mort à ses pieds :

cc Lâche, » dit- il, « qui t’a rendu si osé,

x A tort ou à droit, de mettre la main sur Roland?

« Qui le saura t’en estimera fou.

« Le pavillon de mon olifant en est fendu ;

« L’or et les pierreries en sont tombés. »

Roland sent bien que la mort le presse;

Il se lève et, tant qu’il peut, s’évertue:

Las ! son visage n’a plus de couleurs.

Alors il prend , toute nue , son épée Durendal :

Devant lui est une roche brune ;

Par grande douleur et colère, il y assène dix forts coups; L’acier de Durendal grince : point ne se rompt, point ne s’ébrèche « Ah ! sainte Marie, venez à mon aide, » dit le Comte.

« O ma bonne Durendal, quel malheur!

® A l’heure où je me sépare de vous , plus ne puis en avoir cure ; « Avec vous j’ai tant gagné de batailles !

« J’ai tant conquis de vastes royaumes « Que tient aujourd’hui Charles à la barbe chenue !

« Ne vous ait pas qui fuie devant un autre !

« Tant que je vivrai, vous ne me serez pas enlevée :

« Car vous avez été longtemps au poing d’un bon vassal,

« Tel qu’il n’y en aura jamais en France, la terre libre. »

CCÏI

Roland frappe une seconde fois au perron de sardoine. L’acier grince : il ne se rompt pas , il ne s’ébrèche point. Quand le Comte s’aperçoit qu’il ne peut briser son épée, En dedans de lui-même il commence à la plaindre :

« E ! Durendal , cum ies e clere e blanche !

« Cuntre soleill si reluis e reflambes !

« Caries esteit es vais de Moriane ,

« Quant Deus de F ciel li mandat par sun angle 2320 « Qu’il te dunast à un cunte catanie ;

« Dune la me ceinst li gentilz reis, li magnes.

« Jo l’en cunquis e Anjou e Bretaigne ;

« Jo l’en cunquis e Peitou e le Maine ;

« Jo l’en cunquis Normendie la franche ;

2325 ce Si l’en cunquis Provence e Aquitaigne « E Lumbardie e trestute Romanie ;

« Jo l’en cunquis Baivière e tute Flandre ,

« E Buguerie e trestute Puillanie,

« Costentinnoble , dunt il out la fiance :

2330 « E en Saisunie fait il ço qu’il demandet. ce Jo l’en cunquis Escoce, Guales, Irlande ce E Engletere que il teneit sa cambre, ce Cunquis l’en ai païs e teres tantes ,

« Que Caries tient , ki ad la barbe blanche !

2335 « Pur ceste espée ai dulur e pesance :

« Mielz voeill mûrir qu’entre païens remaignet, ec Damnes Deus pere, n’en laissier hunir France! » Aol

2316. EJ Durendal, etc. Dans la Keiser \Karl Magnus’s Tcronïke, il faut noter des variantes assez importantes : « Tu es une bonne épée, ce Durendal, et j’ai conquis bien des ce pays avec toi. Dieu fasse que le « comte de Cantuaria te possède : car « il est un noble guerrier et chevalier. « Voici les pays que j’ai conquis avec oc toi , dont l’Empereur est le maître et oc qui sont : Angleterre, Allemagne, « Poitou , Bretagne , Provence , Aquioc taine , Toscane, Lombardie, Hibercc nie, Écosse. Ce serait dommage qu’un oc homme de rien te possédât. »

2332. Jo Ven cunquis, etc. Cette énumération des conquêtes de Roland nous permet de supposer, mais sans certitude , que nous avons perdu un certain nombre de nos Chansons de geste. En effet, nous n’avons aucun poème qui se rapporte , de près ou de loin , à la conquête de l’Anjou ,

de la Bretagne, du Poitou, du Maine, de la Normandie, de la Provence, de l’Aquitaine, de la Flandre, de la Bavière, de la Bourgogne, de l’Irlande, de l’Ecosse, du pays de Galles, de l’Angleterre. Tout au plus voyonsnous, dans le Voyage à Jérusalem, Roland visiter Constantinople. Dans As premont, il aide Charles à conquérir la Pouille , et traverse la Romagne et la Lombardie soumises. Dans la Chanson des Saisnes, il est mort. D’ailleurs, il convient de faire ici la part de la poésie. Somme toute, il y a beaucoup plus d’imagination et de fantaisie que de légende et de tradition dans cette liste de victoires et conquêtes. = Il est inutile d’ajouter que chaque manuscrit donne ici une énumération différente.

Paris : J* en ai conquis Anjou et Alemaingne ; — S’en ai conquis et Poitau et Bretaingne, — Puille et Calabre et la terre d’Espaigne * — S’en ai

« O ma bonne Durendal, comme tu es claire et blanche!

« Comme tu luis et flamboies au soleil !

« Je m’en souviens : Charles était aux vallons de Maurienne, a Quand Dieu, du haut du ciel, lui manda par son ange « De te donner à un vaillant capitaine.

« C’est alors que le grand, le noble roi la ceignit à mon côté... « Avec elle je lui conquis l’Anjou et la Bretagne;

« Je lui conquis le Poitou et le Maine ;

« Je lui conquis la libre Normandie ;

« Je lui conquis Provence et Aquitaine,

« La Lombardie et toute la Romagne ;

« Je lui conquis la Bavière et les Flandres,

« Et la Bulgarie et toute la Pologne,

« Constantinople qui lui rendit hommage, v Et la Saxe qui se soumit à son bon plaisir ;

« Je lui conquis Écosse, Galles, Irlande « Et l’Angleterre, son domaine privé.

« En ai -je assez conquis de pays et de terres,

« Que tient Charles à la barbe chenue ! ^

« Et maintenant j’ai grande douleur à cause de cette épée :

« Plutôt mourir que de la laisser aux païens !

« Que Dieu n’inflige point cette honte à la France! »

conquise et Hungrie et Poulaingne,

— Constantinnoble qui siet en son demaingne, — Et Moribrinnè qui siet en la montaigne ; — Et Bierlande prins-je et ma compaingne, — Et En gleterre et maint païs estraingne. — Lyon : P en ai conquis Poitou et Alamaigne, — Puille et Calabre et la terre Romaine. — J'en ai conquis Ongrie et Aquitaigne, — Constantin noble et la terre d’Espaigne.— J’en ai pris Borgc qui siet sur la montaigne,

— Et Engleterre ... etc. etc. Dans sa 3e édition, Th. Müller a donné in extenso les énumérations du ms. de Venise IV, de celui de Cambridge, de la Earlamagnus Saga et du Rolandslied ( pp.

252 et 439).

2328. Puillanie . Mot dont le sens a paru douteux. Est -ce la Pologne?

est-ce, comme on l’a cru, la Fouille?

Le texte de Paris dit que Ptoland con-

quit d’une part la Puille, de l’autre la Poulaingne.— Il semble, en outre, qu’on pourrait traduire ce mot par « Pologne » pour ces trois autres motifs : 1° parce que ce pays est nommé ici à côté de la Bulgarie, et que, dans toute cette énumération, on nomme ensemble les pays qui sont situés à peu près dans une même zone ou dans une même direction; 2« parce que le mot Puillanie répond à celui des Polanes, ou Slaves de la plaine, qui envahirent les vallées de la Vistule au vie siècle, et donnèrent plus tard leur nom à tout ce pays ; 3° parce que la forme Puille se trouve au vers 371. Dan3 la Chronique des Dues de Normandie, au v. 38870, on lit ces mots : Ceus de Pologne et ceus de Frise, lesquels se rapportent évidemment aux Polonais. Et nous pourrions multiplier ces exemples, qui noua paraissent décisifs.

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