‹ Chanson de RolandChapitre 156 sur 323 · CCLV1I · texte numérisé non relu

CCLV1I

Par tute Post funt lur taburs suner E cez buisines e cez graisles mult clers.

Paien descendent pur lur cors aduber.

3140 Li Amiralz ne se voelt demurer :

Vest une brunie dunt li pan sunt safret,

Lacet sun helme ki ad or est gemmez ;

Pois, ceint s'espée à P senestre costet.

Par sun orgoill li ad un num truvet :

Il saisit sa lance acérée, son écu.

Son corps est beau , gaillard et avenant ;

Son visage est clair, et belle est sa contenance. Très ferme sur son cheval, il s’avance.

Et les clairons de sonner par devant, par derrière; Le son de l’olifant domine tous les autres.

Les Français ont pitié de Roland, et pleurent.

CCLVÏÏ

L’Empereur chevauche bellement ;

Sur sa cuirasse il a étalé toute sa barbe,

Et, par amour pour lui, tous ses chevaliers font de même. C’est le signe auquel on reconnaît les cent mille Français.

Ils passent ces montagnes ; ils passent ces hautes roches ;

Ils traversent ce§ profondes vallées, ces défilés horribles.

Ils sortent enfin de ces passages, et les voilà hors de ce désert, Les voilà dans la Marche d’Espagne.

Ils y font halte au milieu d’une plaine...

Cependant Baligant voit revenir ses éclaireurs,

Et un Syrien lui rend compte de son message :

« Nous avons vu, » dit-il, a l’orgueilleux roi Charles :

« Ses hommes sont terribles et ne feront pas faute à leur roi. « Vous allez avoir bataille : armez-vous.

« — Bonne nouvelle pour les vaillants, » s’écrie Baligant :

(( Sonnez les clairons, pour que mes païens le sachent. »

Alors, dans tout le camp, ils font retentir leurs tambours, Leurs cors , leurs claires trompettes ,

Et les païens commencent à s’armer.

L’Émir ne se veut pas mettre en retard :

Il revêt un haubert dont les pans sont brodés ;

11 lace son heaume couvert de pierreries et d’or,

Et à son flanc gauche ceint son épée.

A cette épée , dans son orgueil , il a trouvé un nom :

3145 Par la Carlun , dunt il oït parler,

Ad fait la sue Preciuse apeler.

Ço iert s’enseigne en bataille campel ;

Ses chevaliers en ad fait escrier.

Pent à sun col un soen grant escut let : 3150 D’or est la bucle e de cristal iistét;

La guige en est d’un bon pâlie roet.

Tient sun espiet, si 1’ apebt Maltet :

La hanste fut grosse cume uns tinels ,

De sul le fer fust uns muiez trussez.

3155 En sun destrier Baliganz est muntez ; L’estreu li tint Marcules d’ultre mer.

La furcheüre ad asez grant li ber,

Graisles es flancs e larges les costez,

Gros ad le piz, belement est molez,

3160 Lées espalles e le vis ad mult cler,

Fier le visage, le chief recercelet,

Tant par ert blancs cume flur en estet.

De vasselage est suvent esprovez.

Deus ! quel vassal , s’oüst chrestientet !

3165 Le cheval brochet, li sancs en ist tuz clers, Fait sun eslais, si tressait un fosset, Cinquante piez i poet hum mesurer.

Paien escrient : « Cist deit marches tenser.

« N’i ad Franceis, se à lui vient juster,

3170 « Voeillet o nun, n’i perdet sun edet.

« Caries est fols que ne s’en est alez. »

Li Amiralz bien resemblet barun :

Blanche ad la barbe ensement cume flur,

E de sa lei mult par est saives hum ,

3175 E en bataille est fier e orgoillus.

Sis flîz Malprimes mult est chevalerus : Granz est e forz e trait as anceisurs.

Dist à sun pere : « Sire, kar chevalchum.

« Mult me merveill se jr verrum Carlun. » 3180 Dist Baliganz : «. Oïl, kar mult est pruz.

Aoi,

A cause de celle de Charlemagne, dont il a entendu parler,

La sienne s'appelle « Précieuse , »

Et ce mot même lui sert de cri d’armes dans la bataille :

Il fait pousser ce cri par tous ses chevaliers.

A son cou il pend un large et vaste écu :

La boucle est d’or, et le bord en est garni de pierres précieuses; La guige est couverte d’un beau satin à rosaces.

Puis Baligant saisit son épieu, qu’il appelle « Malté »,

Dont le bois est gros comme une massue

Et dont le fer, à lui seul, ferait la charge d’un mulet.

Baligant monte ensuite sur son destrier ;

Marcule d’outre- mer lui tient l’étrier.

L’Émir a l’enfourchure énorme,

Les flancs minces, les côtés larges,

La poitrine forte , le corps moulé et beau ,

Les épaules vastes et le regard très clair,

Le visage fier et les cheveux bouclés ;

Il paraît aussi blanc que fleur d’été.

Quant au courage, il en a donné mille preuves.

Dieu! s’il était chrétien, quel baron!

Il pique son cheval, et le sang sort tout clair des flancs de la bête ; Il fait un temps de galop, et saute par-dessus un fossé Qui peut mesurer cinquante pieds :

« Celui-là, » s’écrient les païens, « saura défendre ses Marches. « Le Français qui voudra jouter avec lui,

« Bon gré, mal gré, y laissera sa vie.

« Charles est fou de ne pas lui avoir cédé la place ! »

L’Émir a tout l’air d’un vrai baron.

Sa barbe est aussi blanche qu’une fleur ;

C’est, parmi les païens, un homme sage Et qui, dans la bataille, est terrible et fier.

Son fils Malprime est aussi très chevaleresque ;

Il est grand, il est fort, il tient de ses ancêtres :

« En avant, Sire, » dit- il à son père, « en avant 1 « Je me demande si nous allons voir Charles.

« — Oui, » répond Baligant : « car c’est un vaillant.

« En plusurs gestes de lui sunt granz honurs ;

« Il nen ad mie de Rollant sun nevuld ;

« N’avrat vertut que s’ tienget cuntre nus. » Aoi.

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