‹ Chanson de RolandChapitre 155 sur 323 · CCL1V · texte numérisé non relu

CCL1V

Dieu! les bons chevaux et les belles armes!

Ils sont là, seuls, dans un vallon, sous un tertre,

Et Charles leur donne sa bénédiction de la main droite : Leurs capitaines sont Josseran et Gaucelme.

CULIII

Quant au huitième corps d’armée, Naimes le compose Avec les Flamands et les barons de Frise :

Plus de quarante mille chevaliers.

Ceux-là, certes, n’abandonneront pas la bataille.

« Ils feront mon service, » dit le Roi.

Ce sera Raimbaud, avec Aimon de Galice,

Qui, par bonne chevalerie, les guidera au combat.

Naimes, aidé du comte Josseran,

Forme la neuvième colonne avec de vaillants hommes :

Ce sont ceux de Bourgogne et de Lorraine.

Ils sont bien cinquante mille chevaliers,

Avec leurs heaumes lacés et leurs hauberts.

Ils ont leurs épées au côté et leurs doubles larges au cou; Leurs lances sont fortes et le bois en est court.

Si les Arabes ne reculent point ,

S’ils engagent le combat, Lorrains et Bourguignons donneront de fiers coups.

Leur chef est Thierry, le duc d’Argonne

GCLV

Les barons de France forment la dixième colonne.

Ils sont cent mille de nos meilleurs capitaines ;

Ils ont le corps gaillard et fière la contenance,

La tête fleurie et la barbe toute blanche.

Ils ont revêtu leurs doubles broignes et leurs hauberts, Ils ont ceint leurs épées de France ou d’Espagne ;

3090 Escuz unt genz de multes conoisances.

Espiez unt forz e vertuuses hanstes,

Deci as ungles sunt il armet de mailles.

Pois, sunt muntet ; la bataille demandent.

Munjoie escrient. Od els est Ôarlemagnes.

Gefreiz d’Anjou i portet Porie- flambe;

Seint Piere fut, si aveit num Romaine,

3095 Mais de Munjoie iloee out pris escange. Aoi.

Li Emperere de sun cheval descent,

Sur l’herbe verte si s’est culchiez adenz ,

3090. Escuz de multes conoisances .

Vers obscur.C’est la seule trace que nous trouvions, en notre poème, d’un ornement de l’écu qui , suivant quelques érudits , pourrait , de près ou de loin , ressembler à des armoiries. Or, ce n’étaient en aucune façon de vraies armoiries ; mais un signe quelconque, ou, plutôt, une multitude de signes divers pour se reconnaître dans la bataille.

Dans Aspremont, les chevaliers de Charlemagne, que le poète assimile à des croisés , à lor armes vont la crois acousant : — Por ce sera l’un l’autre conoisant . (B. N. 2495, f° 125.) Mais le JRoland n’indique encore rien de semblable , et c’est une probabilité de plus en faveur de ceux qui le croient antérieur aux croisades.

(§093 ^Orie- flambe. Nous allons résumer, en quelques propositions, les derniers travaux sur les origines de l’oriflamme : 1° la plus ancienne représentation de l’oriflamme nous est offerte par les mosaïques du triclinium de Saint - Jean - de - Latran , à Rome.

( rxe siècle.) = 2° Sur l’une de ces deux mosaïques, on voit Charlemagne recevoir des mains de saint Pierre une bannière verte qui est l’étendard de la ville de Rome ou des papes. (V. fig. 1 ci -contre et le Charlemagne d’à.1-

Sur leurs écus sont mille signes divers, qui les font reconnaître, Leurs lances sont fortes , et dur en est l’acier;

Jusqu’aux ongles ils sont armés de mailles de fer .

Ils montent à cheval : « La bataille! la bataille! » s'écrient-ils; Puis : « Monjoie! » Charlemagne est avec eux.

Geoffroi d’Anjou porte l’oriflamme,

Qui jusque-là avait nom Romaine, parce qu’elle était l’enseigne de saint Pierre ;

Mais alors même elle prit le nom de Monjoie.

L'Empereur descend de son cheval Et se prosterne sur l’herbe verte ;

phonse Vetault , Marne , 1877 , frontispice.) = 3° Dans la seconde mosaïque, le même Charlemagne reçoit, des mains du Christ, une bannière rouge qui est l’étendard de l’Empire. ( Fig. 2.) = 4° Mais il est arrivé que l’auteur du Roland et nos autres poètes ont confondu entre elles les deux bannières. Dans la bannière rouge, ils ont vu la bannière des papes , celle de saint Pierre, celle qui a nom Romaine. — 5° Plus tard , vers la fin du xie siècle , lorsque les rois capétiens furent devenus comtes du Vexin et avoués de l’abbaye de Saint -Denis, ils nouèrent le souvenir du vieil étendard rouge de Charlemagne avec le fait de cette oriflamme nouvelle qu’ils allaient prendre à Saint- Denis. Bref, il y eut fusion ou confusion entre l’oriflamme carlovingienne et l’oriflamme capétienne.

Et c’est ainsi que nous arrivons au xne siècle, époque où la question cesse d’avoir pour nous un véritable intérêt.

Voir les Recherches sur les drapeaux français, de M. Gustave Desjardins, pp. 1 - 8 , et le Drapeau de la France, de M. Marius Sepet, pp. 21 et suiv.

3095. Munjoie. Ce mot présentant plusieurs difficultés qui n’ont pas encore été suffisamment éclaircies, nous allons exposer les différents systèmes auxquels

Turnet sun vis vers le soleill levant , Recleimet Deu mult escordusement :

3100 « Veire paterne, hoi cest jur me defend,

« Ki guaresis Jonas tut veirement « De la baleine ki en sun cor§ Vont enz « E espargnas le rai de Niniven,

« E la citet, e trestute sa gent,

« E Daniel de Y merveillus turment 3105 « Enz en la fosse des leüns ù fut enz,

« Les treis enfanz tut en un fou ardant :

« La tue amur me seit hoi en présent.

« Par ta mercit, se tei plaist, me cunsent « Que mun nevuld poisse vengier Rollant. » 3110 Cum ad oret, si se drecet en estant,

Seignat sun chief de la vertut poisant. Muntet li Reis en sun cheval curant; L’estreu li tindrent Naimes e Jozerans.

cette importante question a donné lieu.

= Suivant M. Marius Sepet ( Histoire du drapeau, pp. 25 et suiv. ; 269 et suiv.), Monjoie, Morts gaudii, serait le nom de cette même colline au N. -O de Rome, sur la rive droite du Tibre, vis-à-vis du Champ-de-Mars, qui est beaucoup plus célèbre sous le nom de « Vatican ». Ce terme, Morts gaudii, se trouve dans plusieurs historiens : dans Othon de Frissingen ( De gestis Friderici, xxxii ), dans la Chronique du Mont-Cassin (lib. IV, cap. xxxix) et dans la Vie de Louis le Gros, par Suger. Le mot Montjoie est employé, &vec le même sens, dans Amis et Amiles , etc. C’est par cette colline que les Empereurs faisaient volontiers leur entrée dans Rome, et c’est là que les pèlerins , après un long et pénible voyage, apercevaient pour la première fois la basilique des Saints- Apôtres. D’où peut-être ce nom caractéristique : Morts gaudii, dont l’origine serait ainsi toute chrétienne. = Or c’est probablement sur cette colline qu’en présence de l’armée franke rangée sur le Champ-de-Mars , le pape

Léon III remit à Charlemagne cette célèbre bannière dont la représentation se trouve au triclinium de Saint-Jeande-Latran. = A cause de l’emplacement où avait eu lieu la remise de la bannière Romaine, cette bannière garda le nom de Monjoie, et le cri des Français fut Monjoie. ~ Plus tard , quand la bannière suprême fut l’étendard de Saint-Denys, il eût été naturel que le cri fût Saint - Denys J Mais comme le cri antique et traditionnel depuis Charlemagne était Monjoie ! les deux cris se joignirent en un seul , et l’on eut Monjoie Saint- Denys J Tel est le système de M. Marius Sepet. = D’après un travail qui a été publié il y a quelques années (Adolphe Baudouin, Monjoie- Saint- Denys, extrait des Mémoires de l’Académie de Toulouse ), ce mot Munjoie désignerait tout autre chose. « Aux passages les plus dangereux et les plus difficiles de leurs routes si mal entretenues, nos pères des ix«-xie siècles avaient pris soin de former, de distance en distance, de petits monticules de pierres pour indiquer le bon chemin

Puis tournant ses yeux vers le soleil levant,

Il adresse, du fond de son cœur, une prière à Dieu :

« O vraie Paternité, sois aujourd’hui ma défense.

« C’est toi qui as sauvé Jonas a De la baleine qui l’avait englouti ;

« C’est toi qui as épargné le roi de Ninive « Avec sa cité et tout son peuple;

« C'est toi qui as délivré Daniel d’un horrible supplice,

« Quand on l’eut jeté dans la fosse aux lions;

« C’est toi qui as préservé les trois enfants dans la fournaise. « Eh bien! que ton amour sur moi veille aujourd’hui;

« Et, dans ta bonté, s’il te plaît, accorde-moi « De pouvoir venger mon neveu Roland. »

Charles a fini sa prière; il se relève,

Fait sur son front le signe qui a tant de puissance ,

Puis monte sur son cheval courant.

Naimes et Josseran lui tiennent l’étrier.

aux voyageurs. Ce sont ces tas de pierres qu’on appelait des munjoies.

Mot heureux ( meum gaudium) , ou plutôt cri d’un cœur longtemps serré qui soudain vient de s’épanouir. » Et la bannière se serait appelée de ce nom, ajoute M. Ad. Baudouin, parce que c’est elle qui dirige le guerrier dans la mêlée. S’il l’aperçoit, ou si quelque cri la lui signale, il se sent sauvé. Eh bien ! ce cri qui lui permet ainsi de se rallier, c’est le nom précisément de ces tas de pierres qui indiquaient leur chemin aux voyageurs égarés ; c’est Munjoie ( 1.1., p. 8 ). Il nous semble difficile d’admettre l’opinion de M. Baudouin. Ces monticules de pierres ont été , en réalité , désignés au moyen âge par le mot latin murgerium , et le mot français murgier. Et il y a eu un Jour confusion entre ce dernier terme et le mot Munjoie. C’est tout. — Enfin, d’après un troisième système (mais qui est purement hypothétique), Monjoie aurait été un fief de l’abbaye de Saint- Denys, et nos rois auraient pris pour enseigne le nom d’une de leurs terres, suivant mie coutume dont il

existe de nombreux exemples. Si l’on accueillait cette dernière opinion , il faudrait admettre que ce cri n’aurait apparu dans notre poésie épique et dans le Roland qu’après l’année 1076, date à laquelle nos rois devinrent comtes du Vexin et avoués de l’abbaye de Saint- Denys. .== En résumé, rien de certain dans toute cette discussion , si ce n’est que l’étymologie meum gaudium est absolument inadmissible , bien qu’elle soit fournie candidement par notre vieux poète , et que Monjoie est un nom de lieu. Dans l’état actuel de la question, l’opinion de M. Sepet est la plus acceptable.

3100. Veire Paterne, etc. Les prières qui se trouvent dans le Roland sont d’une remarquable brièveté. Celles des poèmes postérieurs sont d’une longueur interminable, et c’est un signe de décadence poétique. Voir notre Idée religieuse dans la poésie épique du moyen âge, p. 44 et suiv., et le Recueil d’anciens textes bas • latins , provençaux et français de M. Paul Meyer p

Prent sun escut e sun espiet trenchant.

3115 Gent ad le cors, gaillart e bien séant,

Cler le visage e de bon cuntenant.

Pois, si chevalchet mult ^fichéement.

Sunent cil graisle e derièrie e devant :

Sur tuz les al ires bundist li olifant.

3120 Plurent Franceis pur pitiet de Rollant. Aoi.

Mult gentement P Emperere chevalchet :

Desur sa brunie fors ad mise sa barbe.

Pur sue amur altretel funt li altre :

Cent milie Franc en sunt reconoisable.

3125 Passent cez puis e cez roches plus haltes,

Cez vais parfunz, cez destreiz anguisabfes :

Issent des porz e de la tere guaste,

Devers Espaigne sunt alet en la Marche;

En mi un plain il unt pris lur estage...

3130 A Baligant repairent ses enguardes;

Uns Sulians li ad dit sun message :

« Veüt avum cest orgoillus rei Carie ;

« Fier sunt si hume, n’unt talent qu’il li faillent.

« Adubez vus : sempres avrez bataille. »

3135 Dist Baliganz : « Or oi grant vasselage.

« Sunez voz graisles, que mi paien le sachent. » Aoi.

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