CCXC
Dieu le veut, les païens s’enfuient ;
L’Empereur et les Francs leur donnent la chasse :
« Vengez-vous,» s’écrie le Roi, «vengez toutes vos souffrances ; « Satisfaites vos désirs , soulagez vos cœurs ;
« Car ce matin je vous ai vus pleurer de vos yeux. »
Et les Francs de lui répondre : « Il le faut, il le faut! »
Et chacun de frapper les plus grands coups qu’il peut.
Ah! des païens qui furent là, il s’en échappa un bien petit nombre.
Granz est li calz, si se lievet la puldre.
Paien s’en fuient, e Franceis les anguissent 3635 Li encalz duret d’ici qu’en Sarraguce.
En sum sa tur muntée est Bramimunde,
Ensembl’od lui si clerc e si canunie De false lei, que Deus n’enamat unkes ;
Ordres nen unt ne en lur chiefs curunes.
3640 Quant ele vit Arrabiz si cunfundre,
A 1' rei Marsilie s'en vient e ço li nuncet :
« E! gentilz reis, ja sunt vencut nostre hume,
<c Li Amiralz ocis à si grant hunte. »
Quant l’ot Marsilies, vers la pareit se turnet,
3645 Pluret des oilz, tu te sa chière enbrunchet,
Morz est de doel. Si cum pecchiez l’encumbret,
L’anme de lui as vifs diables dunet. Aoi.
Paien sunt mort, alquant turnet en fuie ,
E Caries ad sa bataille vencue.
3650 De Sarraguce ad la porte abatue :
Or seit il bien que n’ iert mais defendue.
Prent la citet, sa gent i est venue.
Par poestet icele noit i jurent.
Fiers est li Reis à la barbe canue,
3655 E Bramimunde les turs li ad rendues ;
Les dis sunt grandes , les cinquante menues.
Mult bien espleitet qui damnes Deus aiüet ! Aoi.
(j644) Pareit doit être traduit par « mur », en dépit du texte de Paris : Oit la Marsiles , vers la dame se tome.
Il est évident que l’auteur du Poland a pensé à ce célèbre passage d’Isaïe, où l’on yoit le roi Ézéchias, frappé
La chaleur est grande , la poussière s’élève ;
Les païens sont en fuite, et les Français les pressent angoisseusement ;
Jusqu’à Saragosse dure cette poursuite.
Au haut de sa tour est montée Bramimonde ,
Avec ses chanoines et ses clercs ,
Ceux de la loi mauvaise et que Dieu n’aime point,
Ceux qu’un sacrement n’a pas ordonnés, et qui ne portent pas la tonsure sur leurs têtes.
Quand la Reine aperçoit la déroute des païens ,
Elle accourt vers Marsile et lui annonce cette nouvelle :
« Ah ! noble roi , nos hommes sont vaincus ;
« L’Émir est mort honteusement. »
Marsile l’entend , se tourne vers le mur,
Se cache le visage et pleure de ses yeux ,
Puis meurt de douleur. Et, comme il est sous le poids du péché, Les vifs diables s’emparent de son âme.
Tous les païens sont morts ou en fuite ;
Charles a vaincu sa bataille.
De Saragosse la porte est abattue,
Et l’Empereur sait bien qu’on ne défendra plus la ville.
11 y entre avec son armée, il la prend,
Et les vainqueurs y couchent cette nuit.
Notre Roi à la barbe chenue, notre Roi est plein de fierté,
Et Bramimonde lui a remis les tours de la ville,
Dix grandes et cinquante petites...
Il travaille bien celui qui travaille avec l’aide de Dieu.
d’une maladie mortelle , se tourner chias faciem suam ad parietem , et vers la muraille pour prier Dieu et oravit ad Dominum. (Isaias, xxxvm, 2.) fondre en larmes : Et convertit Eze -
Passet li jurz, la noit est aserie,
Clere est la lune, les esteiles flambient.
3G60 Li Emperere ad Sarraguce prise.
A mil Franceis fait bien cerchier la vile,
Les sinagoges e les mahumeries :
A mailz de fer, à cuignées qu’il tindrent,
Fruissent Mahum e trestutes les ydles ;
3G65 N’i remeindrat ne sort ne falserie.
En Deu creit Caries, faire voelt sun servise,
E si evesque les ewes beneïssent,
Meinent paiens entresqu’ à V baptestirie.
S’or i ad cel ki Carlun cuntrediet,
3670 II le fait pendre o ardeir o ocire.
Baptiziet sunt asez plus de cent milie Yeir chrestien , ne mais sul la Reïne ;
En France dulce iert menée caitive :
Ço voelt li Reis par amur cunvertisset. Aoi
3675 Passet la noit, si apert li clers jurz.
De Sarraguce Caries guarnist les turs,
Mil chevaliers i laissât puigneürs ;
Guardent la vile ad oes l’Empereür.
Muntet li Reis e si hume trestuit,
3680 E Bramimunde, qu’il meinet en sa prisun ;
3670. R le fait pendre o ardeir.
Toutes les fois que, dans nos Chansons, une ville infidèle est conquise, l’empereur Charles ou ses Pairs font baptiser de force tous les habitants :
ceux qui refusent le baptême ont la tête coupée. ( Roland , v. 102 et 3670; Gui de Bourgogne , v. 3063, 3071-74, 3436-38 ; Huon de Bordeaux, 6657-59, etc. etc.) Nous avons ailleurs discuté très longuement ces textes, et montré qu’ils sont contraires à la véritable
doctrine de l’Église. Un jour on fit au pape Nicolas I cette question : « Que faut-il faire à l’égard des païens qui ne veulent pas se faire chrétiens? »
Et le Souverain Pontife répondit : « Quant à ceux qui refusent le bienfait de la foi chrétienne, qui immolent aux idoles et plient les genoux devant elles, nous n’avons rien à vous commander à leur sujet, si ce n’est de les convaincre de leurs erreurs par de bons avis , par des exhortations , par
Le jour est passé, les ombres de la nuit tombent,
La lune est claire, les étoiles flamboient,
L’Empereur est maître de Saragosse.
Mille Français, sur son ordre, parcourent la ville en tous sens , Entrent dans les mosquées et les synagogues,
Et, à coups de maillets de fer et de cognées,
Mettent en pièces Mahomet, toutes les images, toutes les idoles. De sorcellerie, de mensonge, il ne reste plus de trace.
Le Roi croit en Dieu et veut faire le service de Dieu. X* Alors les Évêques bénissent l’eau Et mènent les païens au baptistère.
S’il en est un qui se refuse à faire la volonté de Charles ,
Il le fait pendre, occire ou brûler.
Ainsi l’on en baptise plus de cent mille
Qui deviennent bons chrétiens. La Reine seule est mise à part.
On la mènera captive en douce France,
Et c’est par amour que l’Empereur veut la convertir.
CCXGVII
La nuit passe, et le jour clair apparaît dans le ciel.
Charles garnit alors les tours de Saragosse :
Il y laisse mille chevaliers vaillants,
Qui gardent la ville pour l’Empereur ;
Puis, avec tous ses hommes, Charles remonte à cheval, Emmenant Bramimonde captive ;