LA RAISON ENFIN PLUTOT QUE PAR LA
force. » ( Nicolaï I responsa ad consulta Bulgarorum, cap. xli ; Labbe, vin, 530. Le Pape est beaucoup plus sévère à l’égard des renégats.) Et nous avons également cité les paroles très précises de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin , qui se prononcent tous deux contre l’emploi de la force. Enfin , les Pères du Concile de Plaisance, en 1388, font cette proclamation solennelle :
« Lareligion chrétienne ne doit pas reje-
ter les Juifs et les Sarrasins, parce qu'il est constant qu’ils ont en eux l’image de notre Créateur.» (Labbe, xi 2074.) Il y a loin de là à la sanglante et abominable brutalité de nos héros épiques.
3680. E Bramimunde, etc. C’est ici que les Remaniements cessent de suivre, même de loin, le texte primitif, et il en est de même pour le plus ancien manuscrit de Venise, qui avait jusqu’ici reproduit si exactement la version originale de notre poème*
\Mais n’ad talent li facet se bien nim. Repairiet sunt à joie e à baldur.
Passent Nerbune par force e par vigur...
lo Le manuscrit de Venise IV intercale ici le fameux récit de la prise de Narbonne par Aimeri, qui se trouve sous une autre forme dans notre Chanson & Aimeri de Narbonne . = 2« Le texte de Paris nous offre , pour la seconde fois, le récit d’un pèlerinage de Charles au champ de bataille de Roncevaux. La forme seule est différente. = 3° Le texte de Cambridge présente la même affabulation (Nouvelle visite de l’Empereur à Roncevaux ; regrets sur Roland; miracle des aubépines; intervention de saint Firmin; funérailles d’Olivier et de Roland à Blaye ; f° 64 yo — 69 v°). = Le texte de Lyon, comme nous l’avons vu , n’a pas reproduit l’épisode de l’arrivée de Baligant en Espagne, et a omis complètement le récit de la bataille de Saragosse. = 50 et 6° Les textes de Versailles et de Venise VII paraissent ici plus soignés que celui de Paris, et ne répètent pas le récit du voyage à Roncevaux. Ils n’y font qu’une allusion rapide. = A PARTIR DE NOTRE VERS 3682 , TOUS les textes autres que celui d’Oxford nous offrent le même récit, qu’il importe de faire connaître : « Charles donc est à Roncevaux , qui se pâme de douleur devant le corps inanimé de Roland. Il fait ensevelir son neveu, il maudit Ganelon. Prières interminables. (Couplets 330-336 du texte de Paris , édit. F. Michel.) On enterre les Français morts dans la grande bataille. Les Anges chantent, une lumière divine éclate , des arbres verts sortent miraculeusement de chaque tombe (337). Charles passe alors les défilés pyrénéens • il s’arrête à Saint -Jean- Pied -de -Port, où il fonde un moutier (338, 339). L’Empereur ordonne ensuite à Girard d’Orléans , à Guion de Saint- Omer et à Geoffroi d’Anjou de se rendre en message auprès de Girard de Viane pour le prier de venir le re-
joindre et de lui amener la belle Aude (339). Puis, il envoie Bazin le Bourguignon , Garnier d’Auvergne , Guyon et Milon dans la cité de Mâcon, à sa propre sœur Gilles : ils sont chargés de la conduire à l’Empereur (340, 341). Les messagers partent :
Charles s’avance en France. Il arrive à Sorgues ( à Sorges, dit le manuscrit).
C’est là que Ganelon s’échappe une première fois sur le destrier de Garin de Montsaor : il se dirige vers Toulouse , ou « Chastel - Monroil », ou Saragosse. Deux mille Français se jettent à sa poursuite ; le plus ardent est.
Othes (342-344). Ganelon rencontre des marchands qu’il trompe et qui trompent Othes sur la distance qui le sépare du fugitif (345). Il arrive par là que les Français se présentent de vant l’Empereur sans s’être emparés de Ganelon. Colère de Charles (346).
Un paysan indique à Othes la retraite de Ganelon. Le traître s’est endormi sous un arbre (347,348) et le bon cheval de Ganelon éveille son maître. Combat entre Ganelon et Othes. Us luttent d’abord à pied. Puis le beaupère de Roland propose à Othes de combattre en vrais chevaliers , à cheval. Le traître s’élance sur le cheval de son adversaire, et s’enfuit (349-354). Othes se remet à la poursuite de Ganelon. Dieu fait un miracle pour lui :
ses armes ne lui pèsent plus sur les épaules. Alors le fugitif tombe de cheval : nouveau combat. Sur ces entrefaites, arrivent Samson et Isoré, et l’on peut enfin se rendre maître de Ganelon , que l’on remet aux mains de l’Empereur (355-361). Charles traverse toute la Gascogne et arrive à Blaye (3 62). Le poète ici change la scène de son roman et nous transporte soudain près des messagers du roi qui vont à Yiane.
Ils y arrivent , et font leur message. Us I cachent à Girard la mort de Roland et
Mais il ne veut lui faire que du bien...
Les voilà qui s’en retournent pleins d'allégresse , pleins de fierté joyeuse.
Vivement et en vainqueurs ils passent par Narbonne.
d’Olivier : « Charlemagne, » ajoutentils, « veut qu’on célèbre le mariage a de son neveu avec la belle Aude.
« Amenez -lui sur-le-champ votre « nièce. » Joie de Girard et de Guibourg (363-368). On part à Blaye.
Pressentiments d’Aude : ses songes lugubres (368-375). Un clerc savant en ningremance cherche à les lui expliquer favorablement; mais il en voit bien lui-même la triste signification (377). Pour ne pas étonner trop douloureusement la belle Aude, on contrefait la joie dans le camp français. On essaye de lui cacher la grande douleur ; on va jusqu’à lui dire que Roland est allé « en Babiloinne »
épouser la sœur de Baligant. Aude n’en veut rien croire : « Roland , » s’écrie-t-elle, « Roland est mortl x> (378- 383.) Sur ce , arrive Gilles , la sœur du roi, la mère de Roland : Charles lui annonce sans aucun ménagement la mort de son fils. « Une mère, » pense-t-il, « est mieux préparée à de tels coups « qu’une fiancée. » Enfin, c’est Gilles elle-même qui a la force d’apprendre à la sœur d’Olivier la mort de Roland.
Douleur d’Aude (384-390). Elle veut voir du moins le corps de son fiancé, que Charles rapporte d’Espagne. Ses prières, ses larmes. Un ange lui apparaît sous les traits d’Olivier, et l’invite à songer au bonheur du ciel.
Aude, enfin, se décide à mourir (391-399). Retour de Charlemagne à Laon. Il n’a plus désormais qu’une seule pensée : se venger de Ganelon.
Le jugement du traître va commencer. Gondrebeuf de Frise s’offre à le démentir juridiquement, la lance au poing. Ganelon donne des otages, ses propres parents. Mais, au moment où on va commencer le grand combat de l’accusateur et de l’accusé, celui-ci s’enfuit encore une fois les grans galos . Gondrebeuf le poursuit de près.
Il l’atteint. Combat. On se saisit de Ganelon (400-417). C’est alors que fait son entrée dans le poème le neveu du traître, Pinabel. Il sera le champion de son oncle. Le défi est relevé par un « valet » du nom de Thierri, fils de Geoffroi d’Anjou, qui veut défendre la cause de Roland. Préparatifs du duel (413-431). La chanson se poursuit ici en vers de douze syllabes , et raconte le combat singulier do Pinabel et de Thierri. Celui-ci pense un instant périr d’un formidable coup que lui porte son adversaire (432-439).
Le poème se termine en décasyllabes.
Pinabel est vaincu, et meurt (440- 445). Il ne reste plus dès lors qu’à délibérer sur le châtiment de Ganelon.
Chacun des barons français propose un supplice spécial : qui la corde , qui le bûcher, qui les bêtes féroces. On se décide à l’écarteler (446-450). Ici s’arrête le manuscrit de Paris. Lyon nous donne une strophe de plus, et nous fait assister au départ des barons de France, qui prennent congé de Charlemagne... » — Le texte de tous nos Remaniements est maintenant connu de nos lecteurs.
C083 ^Passent Nerbune ... Narbonne n’est pas sur le chemin des Pyrénées à Bordeaux. De là une difficulté réelle M. Raymond propose l’église d’Arbonne (anciennement appelée Narbonne, comme le prouvent des actes de 1187-1192 et 1303). Cette église est située près de Saint- Jean -de- Luz et conviendrait, par sa situation, à ce passage de notre poème. Mais comment s’imaginer que le poète ait attaché tant d’importance à un lieu si peu considérable? = M. G. Paris propose (( un nom de fleuve ( à cause du verbe passer) : peut-être l’Adour ». = Quant à nous , nous croyons fort naïvement que notre poète ignorait la géographie.
Une légende de son temps attribuait
Vient à Burdele la citet de valur :
3685 Desur Daller seint Sevrin le barun Met l’olifant plein d’or e de manguns :
Li pelerin le veient ki là vunt.
Passet Girunde à mult granz nefs k’i sunt :
Entresqu’ à Blaive ad cunduit sim nevuld 3690 E Olivier sun noble cumpaignun E l’Arcevesque , ki fut sages e pruz.
En blancs sarcous fait métré les seignurs ,
A Seint-Romain : là gisent li barun.
Franc les cumandent à Dieu e à ses nums.„
3695 Caries chevalchet e les vais e les munz ,
Entresqu’ ad Ais ne voelt prendre sujurn;
Tant chevalchat qu’il descent à 1’ perrun ,
E cum il est en sun palais halçur,
Par ses messages mandet ses jugeürs,
3700 Baiviers e Saisnes, Loherencs e Frisuns;
Alemans mandet, si mandet Burguignuns E Peitevins e Normans e Bretuns,
De cels de France les plus saives k’i sunt.
Dès or cumencet li plaiz de Guenelun. Aoi.
îa conquête de Narbonne à Charles revenant d’Espagne : ne voulant pas raconter la légende, le poète se contente de dire que l’Empereur passa cette ville par force et par vigur, c’est-à-dire, la prit. Telle est notre hypothèse. Dans une carte du xue siècle qui se trouve en une Apocalypse appartenant à M. Dldot, Narbonne est marquée tout près de Saragosse, sur le chemin de France. Voy. dans notre 7e édition, l’ Éclaircissement IV.’
3692. En blancs sarcous, etc. Ces
funérailles, d’après la Karlamagnus Saga et le Keiser Karl Magnus’s kronike , ont lieu à Arles. — D’après la Chronique de Turpin (cap. xxix : De sepulchro Rolandi et ceterorum qui apud Belinum et diversis locis sepulti sunt), Roland fut enterré à Blaye et Olivier à Belin : Beatum Rolandum super duas mulas tapeto aureo subvectum , palliis tectum , usque Blaviam deferrefecit Carolus et in beati Romani basilica quam ipse olim œdificaveratcanonicosque regulares intromiserat , ho-
Puis Charles arrive à Bordeaux, la grande et belle ville.
C’est là que sur l’autel du baron saint Séverin
Charles dépose l’olifant, qu’il avait rempli d’or et de mangons;
Et c’est là que les pèlerins peuvent encore le voir.
Sur de grandes nefs l’Empereur traverse la Gironde ;
11 conduit jusqu’à Blaye le corps de son neveu,
Celui d’Olivier, le noble compagnon de Roland ,
Celui de l’Archevêque, qui fut si preux et si sage.
On dépose les trois seigneurs en des tombeaux de marbre blanc, A Saint- Romain , où maintenant encore gisent les barons;
Et les Français les recommandent une dernière fois à Dieu et à tous les Noms divins.
Puis Charles chemine derechef à travers les vallées et les montagnes ;
Plus ne s’arrête jusqu’à Aix.
Si bien chevauche, qu’il descend à son perron.
A peine est-il arrivé dans son haut palais,
Que par ses messagers il mande tous les juges de sa cour, Saxons et Bavarois, Lorrains et Frisons,
Bourguignons et Allemands ,
Bretons, Normands et Poitevins,
Et les plus sages de ceux de France.
Alors commence le procès de Ganelon.
nonfice sepelivit , mucronemque ipsîus ad caput, et tubam eburneam ad pedes.
Sed et tubam postea aliam apud Burdigalam condigne transtulit. Et plus loin : Apud Belinum sepelitur Oliverius. = Le mot beatus, qui précède ici celui de Roland, n’est pas fait pour nous étonner. Roland, en effet, a été longtemps révéré comme un martyr et représenté avec un nimbe. Son nom se trouve en plusieurs Martyrologes, et les Bollandistes ont dû s’en occuper à diverses reprises (au 31 mai et au
16 juin ). Sur les « reliques » et les tombeaux de Roland , voyez Fr. Michel , première édit, de Roland, p. 211 , 213, et Génin, Introduction, p. xxni-xxiv.
Cf. Y Introduction de notre première édition, p. lxxxvih.
3694. Entresqu’ ad Ais. C’est à Paris que la Karlamagnus Saga fait revenir Charlemagne. D’où l’on peut conclure que l’auteur islandais avait sous les yeux une copie du manuscrit original qui avait déjà subi certaines modifications plus ou moins importantes.