LE CHATIMENT DE GANELON
CCXCVÏII
L’Empereur est revenu d’Espagne :
Il vient à Aix, la meilleure ville de France,
Monte au palais , entre en la salle.
Une belle demoiselle vient à lui : c’est Aude.
Elle dit au Roi : « Où est Roland le capitaine,
« Qui m’a juré de me prendre pour femme? »
Charles en est plein de douleur et d’angoisse ;
Il pleure des deux yeux, il tire sa barbe blanche :
« Sœur, chère amie, » dit -il, « tu me demandes nouvelles d’un homme mort.
« Mais, va, je saurai te remplacer Roland ;
« Je ne te puis mieux dire : je te donnerai Louis,
« Louis mon fils, celui qui tiendra mes Marches.
« — Ce discours m’est étrange, » répond belle Aude.
« Ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges,
« Que, Roland mort, je reste en vie! »
Lors elle perd sa couleur et tombe aux pieds de Charles.
La voilà morte : Dieu veuille avoir son âme !
Les barons français la pleurent et la plaignent.
Aude la belle s’en est allée à sa fin.
Le Roi croit qu’elle est seulement pâmée;
Il en a pitié, il en pleure,
Lui prend les mains , la relève ;
Mais la tête retombe sur les épaules.
Quand Charles voit qu’il l’a trouvée morte,
H fait sur-le-champ venir quatre comtesses.
Qui la portent dans un moutier de nonnes,
est fort allongé dans nos Hem aniements. | ser Karl Magnus's Tcronike, et tout à En revanche, il est abrégé dans ]a Kei- | fait omis par la Karlamagnus Saga.
La noit la guaitent entresqiFà Fajurnée.
Lune un alter belement Fenterrerent.
Mult grant honur i ad li Reis dunée. Aor.
CGC
Li Emperere est repairiez ad Ais.
3735 Guenes li fel, en caeines de fer.
En la citet est devant le palais ;
A une^estache Funt ataehiet cil serf,
Les mains li lient à curreies de cerf,
3733. Mult grant honur, etc. Nous n’avons pas besoin de signaler ici la statue de la belle Aude dans le fameux monument de Saint -Faron. Nous renvoyons nos lecteurs à la dissertation et à la gravure que les Bénédictins nous donnent dans leurs Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti ( ive siècle , première partie, pp. 665-667). Aude est représentée avec Turpin, Roland et Olivier, et ces deux vers sont mis sur les lèvres de ce dernier : Audce con jygium tïbi do, Rotlande, sororis, — Perpetuumque mei socialis fœdus amoris. Le monument de Saint-Faron est du xie-xne siècle.
3734. Li Emperere est repairiez. Le procès de Ganelon est raconté en quelques lignes seulement par la Karlamagnus Saga ( cb. xli. Voir la traduction dans notre première édition , II , p. 251) et par la Keiser Karl Magnus's kronike. * (Ibid., p. 263.) D’après ce dernier texte, « le jugement fut que le comte Ganelon devait être traîné par toute la France. Ce qui fut fait.
En sorte que pas un os ne resta à côté de l’autre dans tout son corps. »
3736. En la citet, etc. Ici commence dans notre poème le jugement de Ganelon, et nous avons démontré ailleurs que, dans cette procédure, tout est d’origine germaine, tout est emprunté aux lois barbares et aux éléments germaniques de la législation féodale. (Voir notre première édition, II, p. 235 et suiv.) = Ganelon , tout d’abord, est sou-
mis à l’emprisonnement préventif, puis à la torture. Et cette torture consiste en coups de bâton : « Les serfs l’attachent à un poteau , lui lient les mains avec des courroies de cuir de cerf, et le battent à coups de bâton. » (V. 3737 et suiv.) Or ce même supplice se retrouve, comme pénalité, dans les lois de toutes les tribus barbares. Voir la loi des Bavarois (vin, ch. vi ), des Burgundes (30, et 33, 2; 4, 4; 5, 6, 38, 63), des Francs Saliens (Constitution de Childebert), des Lombards (Liutprand, 6, 26, c; 6, 88; 6, 50), des Frisons (3,7), des Wisigoths , etc. Les chiffres qui précèdent sont, comme les suivants , empruntés au Recueil de Davoud-Oglou ( Histoire de la législation des anciens Germains). = Après l’emprisonnement préventif et la torture, s’ouvre 1 épiait (v. 3742 et suiv.). Le tribunal dont il est question dans notre poème n’est autre que l'ancien Placüum palatii, lequel, sous la première race, était, en effet, présidé par le roi, assisté de leudes et d’évêques. Il est vrai qu’on ne voit pas intervenir ces derniers dans notre Chanson ; mais toutes les parties du grand Empire y sont représentées par leurs barons.
Dans notre Chanson comme dans la législation barbare, l’Empereur n’a que le droit de présider le tribunal ou de le faire présider en sa place , et il n’a même pas voix délibérative :
« Seigneurs, leur dit Charles, jugezmoi le droit de Ganelon. » (v. 3751.)
Et veillent près de son corps jusqu’au jour;
Puis on l’enterra bellement près d’un autel ,
Et le Roi lui fit grand honneur.
L’Empereur est de retour à Aix.
Le traître Ganelon , tout chargé de chaînes de fer,
Est dans la cité, devant le palais.
Des sergents vous l’attachent à un poteau,
Vous lui lient les mains avec des courroies en peau de cerf,
Rien ne nous donne ici l’idée d’un tribuna lromain : c’est bien la procédure germanique. = En troisième lieu, on en arrive au Jugement de Dieu, ou à l’ordalie (v. 3790 et suiv.). Ici encore, le doute n’est pas possible, et nous sommes en pleine Germanie. Le campus ou duel est , en effet , commun à toutes les tribus barbares. Voir la loi des Bavarois (17, 1; décret. Tass., cap. xi), des Alamans (44, 1 ; 84 ), des Burgundes (tit. 80, 1-3), des Lombards (Roth, 164, 165, 166, 198, 203; Grimoald, t. vn), des Thuringiens (15), des Frisons ( 14 , 7 ; 5 , 1 ), des Saxons ( 16 ), des Anglo-Normands. (Guill. i, 1-3 ; m, 12 , etc.) = Le quatrième acte de notre drame épique s’ouvre d’une façon imposante. Sur le point d’engager la lutte, les deux champions se confessent, reçoivent l’absolution , sont bénis par le prêtre , entendent la messe et y reçoivent la communion (v. 3858 et suiv.). Après quoi, le grand combat commence (v. 3862 et suiv.). Ces vers sont conformes à la réalité historique.
Quand le champion allait entrer en lice, on célébrait, en effet, la messe de la Résurrection, ou celle de saint Étienne , ou celle de la Trinité. Et l’on chantait ensuite devant lui le Symbole de saint Athanase. (Voir le Cérémonial d’une épreuve judiciaire au xii0 siècle, publié par Léopold Deli3le.) Et ce qui se passait encore au xn® siècle , s’était exactement passé de la même façon sous nos deux premières races. = On
connaît la fin du combat raconté dans notre poème : Thierri tuePinabel, et les trente otages de Ganelon sont pendus (v. 3967 et suiv.). Il convient d’observer que ce terrible châtiment, infligé à la famille du traître et à ses otages, ne se retrouve pas dans les lois barbares ; mais le principe de la solidarité de la famille est absolument germain , et la coutume des « pleiges » ou « garants »
vient exactement de la même source.
= Reste Ganelon; son supplice est épouvantable (v. 3964 et suiv.), mais conforme à la rigueur du droit féodal qui est issu du droit germanique. Les Assises de Jérusalem ne laissent aucun doute à cet égard : « Si la bataille est de chose qu’on a mort desservie, et si le garant est vaincu, il et celui pour qui il a fait la bataille seront pendus. » (xxxvii et xciv.) Quant au genre de supplice que l’on fait subir au traître, c’est l’écartèlement, qui n’est pas indiqué dans les lois germaines, mais qui est le supplice réservé plus tard à tous les traîtres, à ceux qui livrent leur pays, à ceux qui offensent la majesté du roi. = Tels sont les cinq Actes de Ganelon, de ce drame épique, et l’on pourrait à ces cinq actes donner pour titres : 1° La Torture.
2° Le Plait. 3° La Messe du jugement.
4° Le Duel. 5° Le Supplice. Nous tenions à suivre avec soin toute 1é marche de cette procédure criminelle, la plus ancienne que nous rencontrions dans nos Chansons de geste.
Très bien le bâtent à fuz e à jamelz :
3740 N’ad deservit que altre bien i ait.
A grant dulur iloec atent sun plait. Aor.
CCCÎ
Il est escrit en Tanciei&e Geste
Que Caries mandet humes de plusurs teres.
Asemblet sunt ad Ais à la capele.
3745 Halz est li jurz, mult par est grant la teste,
Dient alquant de Y barun seint Siivestre.
Dès or cumencet li plaiz e les nuveles De Guenelun, ki traïsun ad faite.
Li Emperere devant sei Lad fait traire. Aoi.
GGCÏI
3750 « Seignurs baruns, » ço dist Caries li reis, « De Guenelun kar me jugiez le dreit.
S750. Seignurs, etc. Rien ne donnera mieux l’idée de nos Remaniements que d’en offrir un fragment de quelque importance. Donc voici, traduites pour la première fois » les dernières laisses du texte de Paris qui correspondent à nos laisses ccxcix et ss. : « Charles dit à ses barons : « Je Yeux ici, seigneurs,
« vous faire une prière au nom de Dieu.
« — Condamnez Ganelon à quelque c< mort horrible — Et ordonnez, je vous a en supplie , que le traître meure suret le-champ. J> — Girard le guerrier prit alors la parole, — Girard de Viane, l’oncle d’Olivier : « — Par ma foi,
« Sire, je m’en vais vous donner un « bon conseil. — Vos terres sont très « vastes , très étendues. — Faites lier « Ganelon avec deux grosses cordes, « « — Et qu’on le mène à travers votre « « domaine , comme un vilain ours ; — « (( Qu’il y soit rudement déchiré à coups <£ « de fouets — Et, lorsqu’il sera arrivé « <t au lieu fixé d’avance, — Faites -lui « « tout d’abord arracher deux mem- «
c< bres du corps. — Puis, qu’on le te dépèce membre par membre. » — « Voilà, » répondit Charles, « un ter- « rible jugement. — Mais c’est trop de « longueurs, et je n’en veux point. »
« Par ma foi , Sire , » s’écrie Beuves « le vaillant , — « Je vais vous propose ser un plus horrible supplice. — « Qu’on fasse un grand feu d’aubé- « pines — Et qu’on y jette le misé- « rable, — Si bien qu’en présence de cc tous les vôtres — Il meure d’une « merveilleuse et horrible façon. » — c< Grand Dieu! » dit Charles, « c’est « un rude supplice, — Et nous le « choisirons... — Si nous n’en trou- « vons pas de plus dur. »
« C’est le tour de Salomon de Bretagne : — « Nous avons, » dit -il, imaginé une mort plus âpre encore.
— Faites venir un ours et un lion — Et livrez - leur le comte Ganelon.
— - Ils se chargeront de son supplice et le tueront très horriblement. — Il ne restera de lui ni chair, ni
Et vous le battent à coups de bâtons et de jougs de bœufs. Certes il n’a pas mérité meilleur salaire ;
Et c’est ainsi que très douloureusement il attend son plaid.
Il est écrit dans l’ancienne Geste
Que Charles manda les hommes de toutes ses terres.
Ils se rassemblèrent dans la chapelle d’Aix.
Ce fut un grand jour, une grande fête,
Celle du baron saint Silvestre, s’il faut en croire quelques-uns. Et c’est alors que commença le procès : c’est ici que vous aurez nouvelles
De Ganelon qui a fait la grande trahison.
L’Empereur ordonne qu’on le traîne devant lui.
GGCIÏ
« Seigneurs barons, » dit le roi Charlemagne,
« Jugez-moi Ganelon selon le droit.
cc graisse, ni os. — Tel est le sort ' « que méritent les traîtres. » —
« Bien dit 1 J> s’écrie l’ Empereur, « Sa- « lomon a bien parlé. — Mais , à mon « gré, c’est encore trop de lenteurs. » cc Sire Empereur, » dit Ogier le vas- « sal , — « J’ai trouvé quelque chose « de plus affreux. — Qu’on jette Gacc nelon au fond de cette tour — Où « ne pénètre point la clarté du soleil.
« — Il sera là, tout seul, avec les cc bêtes qui sortiront de terre — Et « qui , de toutes parts , à droite et à cc gauche, — Viendront l’assaillir et « lui feront grand mal. — Que, pour « tout Tor du monde , on ne lui donne « ni à boire ni à manger. — Quelle cc honte! quel supplice! — Puis on cc l’amènera devant le palais principal « — Et on lui permettra de manger,
« à votre beau festin, — Des mets a assaisonnés de poivre et de sel. — cc Mais qu’on ne lui donne rien à boire, cc ni eau ni vin. — Et alors, dans « une épouvantable angoisse, — Il
cc mourra de soif , tout comme Roland cc à Roncevaux. » — « L’admirablü cc idée! » dit Charles. — ce Mais je ne « veux pas que ce traître pénètre ainsi « chez moi. — Seigneurs, » ajoute cc l’Empereur, ce francs chevaliers « loyaux , — Ce supplice m’irait bien , cc mais j’en sais un qui est plus douce loureux encore. — Qu’on attache « Ganelon à la queue de plusieurs checc vaux, et qu’il soit écartelé. — Oui, « que mes comtes et mes vassaux « aillent là -haut, — Que mes barons cc sortent tous, et ils vont assister au « supplice du traître. » A ces mots, prévôts et sénéchaux s’emparent do Ganelon.
« Charles le roi a fait publier son ban : — « Que tous s’en aillent en « dehors de la cité. » — L’Empereur lui -même est monté en selle sur une mule — Et s’en est rapidement allé.
— Les bourgeois sont là, qui désirent vivement assister à ce spectacle. — Suivant le commandement de CharleSj
Il fut en Post tresque en Espaigne od mei ,
« Si me tolit vint mil de mes Franceis,
« E mun nevuld, que jamais ne verreiz,
3755 « E Olivier, le prud e le curteis :
cc Les duze Pers ad traït pur aveir. »
Dist Guenelun : « Fel seie, se jo P ceil!
« Rollanz m’ forsfist en or e en aveir,
« Pur que jo quis sa mort e sun destreit;
3760 « Mais traïsun nule n’en i otrei. »
Respundent Franc : « Ore en tendrum cunseill. » Aoi.
CCCIÏI
Devant le Rei là s’estut Guenelun :
Cors ad gaillard, eP vis gente culur;
S’il fust leials, bien resemblast barun.
3765 Veit cels de France e tuz les jugeürs,
De ses parenz trente ki od lui sunt;
Pois, s’escriat haltement, à grant sun :
« Pur amur Deu, kar m’entendez, baruns.
« Jo fui en l’ost avoec l’Empereür,
3770 « Serveie le par feid e par amur.
« Rollanz sis niés me coillit en haür,
« Si me jugat à mort e à dulur.
« Messages fui à P rei Marsiliun :
« Par mun saveir vinc jo à guarisun.
3775 « Jo desfiai Rollant le puigneür
« E Olivier e tuz lur cumpaignuns ;
« Caries Poït e si noble barun.
— On traîne Ganelon hors de la ville
— Et tous y sont allés après lui. — Voilà ce que l’on fait du traître. — On y a conduit aussi de bons chevaux,
— Quatre fortes juments qui, en vérité , — Sont sauvages et cruelles. — Charlemagne ordonne — Qu’un garçon monte sur chacune d’elles. — Aux quatre queues on a noué les pieds et les mains de Ganelon. — Puis les quatre cavaliers éperonnent leurs mon-
tures. — Dieu , voyez , voyez la sueur couler sur le visage du misérable. — « Maudite, peut -il se dire, maudite « l’heure où je suis né! » — Un tel châtiment est juste, puisque Ganelon a trahi les barons — - Dont la douce France est orpheline. — Les cavaliers ont la bonne idée — De faire aller leurs quatre chevaux de tous les côtés, — Pour que l’infâme meure plus horriblement. — Que vous dirai- je enfin ?
« Il vint dans mon armée, avec moi, jusqu’en Espagne.
« Il m’a ravi vingt mille de mes Français ;
« Il m’a ravi mon neveu, que plus jamais vous ne verrez;
« Il m’a ravi Olivier, le preux et le courtois.
« Pour de l’argent, enfin, il a trahi les douze Pairs.
« — C’est vrai, » s’écrie Ganelon, « et maudit sois-je si je le nie, « D’or et d’argent Roland m’avait fait tort;
« C’est pourquoi j’ai cherché sa perte et voulu sa mort; cc Mais je n’admets point que tout cela soit de la trahison.
« — Nous en tiendrons conseil, » répondent les Français.
GCCIII
Il est là , Ganelon , debout devant le Roi ;
Il a le corps gaillard , le visage fraîchement coloré.
S’il était loyal, il aurait vraiment la mine d’un baron.
Il jette les yeux autour de lui, voit les Français et tous ses juges, Et trente de ses parents qui sont avec lui :
Alors il élève la voix , et s’écrie :
« Pour l’amour de Dieu, entendez- moi, barons.
« Donc, j’étais à l’armée de l’Empereur,
« Avec amour et foi je le servais,
« Lorsque son neveu Roland me prit en haine,
« Et me condamna à mort, à une mort très douloureuse.
« Oui , je fus envoyé comme messager au roi Marsile ,
« Et si j’échappai , ce fut grâce à mon adresse.
« Alors je défiai Roland le brave,
« Je défiai Olivier et tous leurs compagnons.
« Charles et ses nobles barons ont été les témoins de ce défi.
Ils l’ont tant et tant écartelé — Que l’âme s’en va, et les diables l’emportent. — Charles le volt, et il en remercie Dieu en son cœur : — « Soyez « béni, mon Dieu, » dit le roi, — - « Puisque j’ai pu venger le très sage cc Roland, — Olivier et les douze « Pairs. »
« Barons, » dit Charles, « tous mes « vœux sont accomplis, — Puisqu’il « est mort, celui qui m’a ravi tout
« mon orgueil. — C’est lui qui m’a « enlevé Roland et Olivier, en qui « j’aimais tant à me reposer. — C’est « lui aussi qui a perdu les douze « Pairs, — Et jamais plus je ne les
« reverrai de ma vie »
Cf., dans notre première édition , les traductions de la Karlamagnus Saga et de la Keiser Karl Magnums kro • nike .
« Vengiez m'en sui, mais n’i ad traïsun. » Respundent Franc : « A cunseill en irum. »
3780 Quant Guenes veit que sis granz plaiz cumencet, De ses parenz ensemble od lui ont trente ;
Un en i ad à qui li altre entendent :
C’ est Pinabels de Y castel de Sorence.
Bien set parler e dreite raisun rendre,
3785 Vassals est bons pur ses armes defendre.
Ço li dist Guenes : « En vus ai-jo fiance :
« Getez mei hoi de mort e de calenge. »
Dist Pinabels : « Vus serez guariz sempres.
« N’i ad Franceis ki vus juget à pendre,
3790 « U l’Emperere noz dous cors en asemblet,
« Al1 brant d’acier que jo ne Y en desmente. » Guenes li quens à ses piez se presentet.
Baivier e Saisne sunt «blet à cunseill f E Peitevin e Norman e Franceis ;
3795 Asez i ad Alemans e Tiedeis.
Icil d’Alverne i sunt li plus curteis ;
Pur Pinabel se cuntienent plus queit.
Dist l’uns à l’altre : « Bien fait à remaneir. « Laissum le plait, e si preium le Rei 3800 « Que Guenelun cleimt quite ceste feiz ; a Pois, si li servet par amur e par feid.
« Morz est Rollanz, jamais ne Y reverreiz; « N'iert recuvrez pur or ne pur aveir.
« Mult sereit fols ki ja s’en cumbatreit. » 3805 N en i ad cel ne Y graant e otreit,
Fors sul Tierri , le frere dam Gefreid.
Aoi.
Aoi.
Aoi.
« C’est là de la vengeance, mais non pas de la trahison. ^
« — Nous en tiendrons conseil, » répondent les Francs.
Quand Ganelon voit que le grand procès va commencer,
Il rassemble trente de ses parents.
Il en est un qui domine tous les autres :
C’est Pinabel du château de Sorence.
Celui-là sait bien donner ses raisons; c’est un beau parleur; Puis, quand il s’agit de défendre ses armes, c’est un bon soldat.
Ganelon a dit à Pinabel : « C’est en vous que je me fie ;
« C’est à vous de m’arracher au déshonneur et à la mort *
Et Pinabel répond : « Vous allez avoir un défenseur.
« Le premier Français qui vous condamne à mort,
« Où que l'Empereur nous fasse lutter ensemble,
« Je lui donnerai un démenti avec l’acier de mon épée. » Ganelon tombe à ses pieds.
Saxons et Bavarois sont entrés en conseil ,
Avec les Poitevins, les Normands et les Français.
Les Thiois et les Allemands sont en nombre.
Les barons d’Auvergne sont les plus indulgents ,
Les moins irrités, les mieux disposés pour Pinabel :
« Pourquoi n’en pas rester là? » se disent-ils l’un à Pauli* : « Laissons ce procès, et prions le Roi « De faire cette fois grâce à Ganelon « Qui désormais le servira avec foi, avec amour.
« Roland est bien mort , plus ne le reverrez ; a L’or et l’argent ne pourront pas vous le rendre.
« Quant au duel, ce serait folie. »
Tous les barons disent oui, tous approuvent,
Excepté un seul : Thierri, frère de monseigneur Geoffroi.
A Carlemagne repairent si barun ;
Dient à P Rei : « Sire, nus vus preium « Que clamez quite le cunte Guenelun ,
3810 ce Pois si vus servet par feid e par amur ;
« Laissiez le vivre, kar mult est gentilz hum. « Morz est Rollanz, jamais ne V reverrum,
« Ne pur avoir ja ne P recuverrum. »
Ço dist li Reis : « Vus estes mi felun ! »
3815 Quant Caries veit que tuit li sunt faillit,
Mult Penbrunchit e la chière e le vis ,
A P doel qu’il ad si se cleimet caitifs.
As li devant uns chevaliers, Tierris,
Frere Gefreid, à un duc angevin :
3820 Heingre out le cors e graisle e eschewit, Neirs les chevels e alques brun le vis;
N’est gueres granz ne trop nen est petiz ; Curteisement PEmpereür ad dist :
cc Bels sire reis , ne vus dementez si.
3825 « Ja savez vus que mult vus ai servit;
« Par anceisurs dei jo tel plait tenir.
« Que que Rollanz Guenelun forsfesist,
« Vostre servise Pen doüst bien guarir.
« Guenes est fel d’iço qu’il le traïst,
3830 ce Vers vus s’en est parjurez e malmis :
« Pur ço le juz jo à pendre e à mûrir
cc E sun cors métré el’ camp pur les mastins
« Si cume fel ki felunie fist.
« S’ or ad parent m’ en voeillet desmentir, 3835 « A ceste espée que jo ai ceinte ici
Vers Charlemagne retournent les barons ,
« Sire, » lui disent- ils, « nous vous prions « De tenir quitte le comte Ganelon :
« Il vous servira désormais avec foi, avec amour.
« Laissez -le vivre ; car il est vraiment gentilhomme.
« Roland, d’ailleurs, est mort; nous le ne reverrons plus;
« Et ce n’est point l’or et l’argent qui pourront nous le rendre.
« — Vous n’êtes tous que des félons , » s’écrie le Roi.
Quand Charles voit que tous lui font défaut,
Il baisse la tête ,
Et, de la douleur qu’il ressent : « Malheureux que je suis! » s’écrie -t- il.
Mais voici devant lui un chevalier : c'est Thierri ,
Le frère au duc GeofFroi d’Anjou.
Thierri a le corps maigre , grêle , allongé ;
Ses cheveux sont noirs , ses yeux sont bruns ;
Il n’est d’ailleurs ni grand ni trop petit.
Et il a dit courtoisement à Charles :
« Ne vous désolez pas , beau sire roi.
« Vous savez que je vous ai déjà bien servi;
« Or, par mes ancêtres, j’ai droit à siéger parmi les juges de ce procès.
Quelle que soit la faute dont Roland se soit rendu coupable envers Ganelon,
« Votre intérêt eût dû lui servir de défense.
« Ganelon est un félon, Ganelon a trahi votre neveu; x< Devant vous il vient de se mettre en mauvais cas, de se parjurer.
« Pour tout cela je le condamne à mort. Qu’on le pende,
« Et puis qu’on jette son corps aux chiens :
« C’est le châtiment des traîtres.
« Que s’il a un parent qui me veuille donner un démenti,
« Avec cette épée que j’ai là, à mon côté,
« Mun jugement voeill sempres guarantir. »
Respundent Franc : « Or avez vus bien dit. » Aoi
Devant le Rei est venuz Pinabels ;
Granz est e forz e vassals e isnels :
3840 Qu’il fiert à colp , de sun tens n’i ad mais.
E dist à T Rei : « Sire, vostre est li plaiz ;
« Kar cumandez que tel noise n’i ait.
< t Ci vei Tierri ki jugement ad fait;
« Jo si li fais : od lui m’en cumbatrai. »
3845 El’ puign li met le destre guant de cerf.
Dist 1’ Emperere : « Bons pleges en avrai. »
Trente parent leial plege en sunt fait.
Ço dist li Reis : « E jo 1’ vus recrerrai. »
Fait cels guarder, tresqu’en serat li plaiz . Aoi
3850 Quant veit Tierris qu’or en iert la bataille,
Sun destre guant en ad presentet Carie.
Li Emperere li recreit par ostage ;
Pois fait porter quatre bancs en la place ;
Là vunt sedeir cil ki s’ deivent cumbatre.
3855 Bien sunt malet par jugement des al très ;
Si 1’ purparlat Ogiers de Danemarche,
E pois demandent lur chevals e lur armes. Aoi
Pois que il sunt à bataille jugiet ,
Bien sunt cunfès e asolt e seigniet,
3860 Oent lur messes, sunt acumeniet,
Mult granz offrendes metent pur cez mustiers. Devant Carlun ambdui sunt repairiet,
Lur esperuns unt en lur piez calciez,
« Je suis tout prêt à soutenir mon avis.
« — Bien parlé, » disent les Francs.
Alors devant le Roi s’avance Pinabel.
Il est grand, il est fort, il est rapide et brave;
Mort est celui qu’il frappe d’un seul coup.
« Sire, » dit-il au Roi, « c’est ici votre plaid :
« Ordonnez donc qu’on ne fasse point tout ce bruit.
« Voici Thierri qui vient de prononcer son jugement :
« Eh bien ! je lui donne un démenti, et me veux battre avec lui. » Et il lui met au poing droit le gant en cuir de cerf.
« Bien, » dit l’Empereur, « mais je veux de bons otages. » Trente parents de Pinabel servent de caution légale.
« Je vous donnerai caution, moi aussi, » dit le Roi.
Et il les fait garder jusqu’à ce que justice se fasse.
Thierri , quand il voit que la bataille est proche ,
Présente à Charles son gant droit ;
Et l’Empereur donne caution pour lui, et fournit des otages. Puis Charles fait sur la place disposer quatre bancs ;
Là vont s’asseir ceux qui doivent combattre ;
Au jugement de tous, leur plaid est régulier :
C’est Ogier le Danois qui régla tout.
Alors: « Nos chevaux! nos armes! » s’écrient les deux champions.
Depuis qu’ils se sont mis en ligne pour leur duel,
Pinabel et Thierri se sont bien confessés, ont reçu l’absolution et la bénédiction du prêtre ;
Puis ont entendu la messe et reçu la communion,
Et pour les églises ont laissé grandes aumônes.
Les voilà enfin revenus devant Charles.
A leurs pieds ils ont chaussé les éperons ;
Vestent osbercs blancs e forz e legiers ,
3865 Lur helmes clers unt fermez en lur chiefs, Ceinent espées enheldées d’or mier,
En lur cols pendent lur escuz de quartiers,
En lur puignz destres unt lur trenchanz espiez; Pois sunt muntet en lur curanz destriers.
3870 Idunc plurerent cent milie chevalier,
Ki pur Rollant de Tierri unt pitiet.
Deus set asez cument la fin en iert.