‹ Chanson de RolandChapitre 191 sur 323 · DE LA VERSIFICATION DU ROLAND · texte numérisé non relu

DE LA VERSIFICATION DU ROLAND

18. De la versification rythmique en général, a. Les éléments de la versification rythmique sont l’accent tonique, le syllabisme (ou numération des syllabes) et l’assonance. = b. Les deux premiers de ces éléments se retrouvent dans la plupart des systèmes rythmiques ; mais le troisième ne semble pas rigoureusement nécessaire pour constituer un rythme. = c. Toute poésie primitive a été chantée. = d. La première forme que reçoive la poésie primitive, c’est le rythme et non pas le mètre. = e. Le rythme , à l’origine , est « l’assemblage de plusieurs temps qui gardent entre eux un certain ordre en de certaines proportions». En d’autres termes, il est fondé sur la mesure des temps et règle à la fois la parole, le chant, la danse. = j. Un certain nombre de syllabes forme une phrase rythmée. Dans cette phrase rythmée, un certain nombre de pauses ou temps d’arrêt sont déterminés par un « temps levé » de la danse , par une élévation de la voix , par une « arsis » sur telle ou telle syllabe accentuée. Sur chaque phrase ainsi rythmée peuvent être ajustées parallèlement une ou plusieurs autres phrases rythmées, qui sont chantées, dansées et coupées exactement de la même façon. = g. Le mètre n’est qu’une espèce de rythme , un rythme perfectionné ou discipliné. L’accent y persiste, mais l’élément dominant est la longueur ou la brièveté des syllabes. L’accent , d’ailleurs, peut se combiner avec la quantité : car l’accent est une élévation, et la mesure un prolongement de la voix. = h. En résumé, le vers rythmique est l’assemblage d’un nombre fixe de syllabes dont certaines doivent être accentuées.

19. De la versification rythmique des Romains, depuis ses origines jusqu’au rv® siècle de l’ère chrétienne, a. Les Romains n’ont possédé longtemps qu’une versification rythmique. = b. Les premiers vers rythmiques des Romains étaient accentués et syllabiques. Il se peut qu’on les accouplât parfois et qu’ils eussent , parallèlement , le même nombre de syllabes avec les mêmes pauses intérieures. Il n’y a, toutefois, rien de certain à ce sujet.= c. C’est Ennius et son école qui ont introduit à Rome les mètres grecs ; mais jamais , chez les Romains, cette métrique d’emprunt n’a rien eu de populaire, et elle est uniquement demeurée le partage des lettrés. = d. On continua toujours de chanter, parmi le peuple Romain , les vieux vers syllabiques ou rythmiques, mais il ne nous reste qu’un très . petit nombre de ces vers qui étaient à la poésie métrique ce que le « semno plebeius » était à la langue littéraire ou sa-

vante. = e. An IVe siècle après Jésus-Christ, tel était donc l’état de la poésie dans l’empire : les soldats et les campagnards chantaient des vers rythmés, fondés sur l’accent et sur le syllabisme, et peut-être même assonancés. Les lettrés, au contraire , se plaisaient en des vers savants ou métriques , fondés sur la mesure ou sur la quantité. Cependant l’Église catholique était à la veille d’introduire dans sa liturgie le chant des hymnes ou des cantiques latins. Or, ces hymnes devaient, avant tout, offrir un caractère profondément populaire, et le mètre n’était pas de nature à donner satisfaction à ces nécessités de la liturgie. De là la victoire future, la victoire prochaine du rythme et de la versification rythmique.

20. De la versification rythmique latine au moyen âge. a. À la fin du rv6 siècle , deux versifications sont toujours en présence : l’une métrique à l’usage des lettrés ; l’autre rythmique à l’usage des ignorants. C’est alors que sont chantées les premières hymnes, et la création de ce genre nouveau de poésie populaire exerce sur-le-champ une influence décisive sur les destinées de la versification latine. = b. Les premières hjrmnes doivent être considérées comme des cantiques profondément populaires et qui n’entrèrent pas tout d’abord dans le corps de la liturgie officielle. Composées tout d’abord en vers métriques, elles subirent peu à peu les modifications suivantes : 1« les couplets et les vers y furent ramenés au même nombre de syllabes ; 2° les élisions n’y furent plus observées ; 3° les syllabes accentuées y reçurent la même valeur que les longues, et enfin, 4° l’assonance y pénétra victorieusement et ses progrès y furent de plus en plus marqués. = c. C’est ainsi que les éléments essentiels de la versification rythmique (l’accent, le syllabisme et l’assonance) triomphèrent dans une versification qui était évidemment d’origine métrique. C’est ainsi, en d’autres termes, que ces éléments furent victorieusement introduits en des vers qui appartenaient certainement à la nomenclature des anciens vers métriques, et qui (ramenés au même nombre de syllabes, accentués et assonancés) devinrent les types ou les étalons de la versification rythmique. C’est ainsi qu’un mètre déformé peut se transformer en un rythme. = d. Le type ou l’étalon du vers latin rythmique de huit syllabes à pénultième brève , c’est l’iambique dimètre ainsi modifié; le type du vers latin rythmique de quinze syllabes , c’est le septenarius trochaïque ; le type du vers latin rythmique de dix syllabes, c’est le dactylique trimètre hypercatalectique ; le type du vers latin rythmique de douze syllabes , c’est l’antique asclépiade , etc. Il convient d’ajouter que quelques rythmes latins tels que le vers à treize syllabes : Ave sancti spiritus fecundata rore, ou Mihi est propositum in taberna mori (ce rythme est celui de la poésie satirique des clercs), ont pu dériver directement des anciens rythmes populaires, ou être uniquement fabriqués d’après le système rythmique , sans avoir en latin aucun type métrique. Ces exceptions n’infirment pas larègle.= e. La seule modification importante qu’ait subie au moyen âge cette nouvelle versification rythmique , c’est l’introduction de la rime double , atteignant les deux dernières syllabes , laquelle , depuis le dernier quart du xi° siècle, remplaça, à la fin des nouveaux vers , l’assonance qui était la simple homophonie de la dernière voyelle. = /. Une fois admis le principe de la nouvelle versification rythmique , on en développa tous les principes. Entre tous les vers de l’antiquité qui ont influé sur la formation de la poésie nouvelle , il en est un qui a eu plus d’influence que tous les autres ensemble : c’est le « trochaïque tétramètre catalectique » ou « septenarius trochaïque ». On peut dire , sans exagération que la poésie rythmique latine en est presque toute sortie, et cela est surtout vrai des rythmes liturgiques. = g. A côté du septenarius trochaïque, tous les vers métriques de l’antiquité qui avaient été admis à la popularité de la poésie liturgique subissaient le même travail.

= h. En résumé, chacun des vers de la versification latine rythmique a été fait sur un vers savant ou métrique qui en est le type ou l’étalon. Mais , à peine les proportions syllabiques des nouveaux vers eurent-elles été déterminées par certaines nécessités musicales , que l’influence de la poésie populaire et, en particulier, de l’accent tonique se fit sentir; que les syllabes accentuées furent considérées comme des longues; que les pauses intérieures et surtout les finales commencèrent à recevoir des assonances , etc. Le rythme , chez les Romains, avait précédé le mètre; mais, depuis le ive siècle de notre ère, le mètre corrompu est redevenu le rythme.

21. De la versification française, et spécialement de celle de la chanson de Roland, a. A la veille du jour où parurent les premiers vers en langue romane , le peuple chantait encore des pièces populaires uniquement rythmées et fondées sur l’accent, le syllabisme et l’assonance. D’une autre part , on chantait alors dans les églises certains cantiques latins sous le nom d’hymnes. Ces hymnes ne furent pas admises sans quelque difficulté, ni sans quelque retard dans le corps de la liturgie officielle ; mais elles étaient connues et aimées des fidèles. De là deux espèces de chants : les chants populaires et les chants liturgiques , qui eurent tous deux une certaine influence sur la formation de la versification française. = b. Les chants liturgiques furent les types des vers français ; en d’autres termes, ils déterminèrent le nombre des syllabes que ceux-ci devaient avoir. Les chants populaires communiquèrent aux nouveaux poètes les principes du syllabisme et de l’accent qui avaient déjà trouvé leur application dans les hymnes, et qui reçurent une application nouvelle dans les rythmes romans. = c. Le vers décasyllabique de la Chanson de Roland dérive populairement du « dactylique trimètre hypercatalectique Quam cuperem tamen ante necem, — Si potis est , revo caretuam, qui a été, en effet, employé par nos poètes liturgiques, et qui, se déformant de plus en plus, a produit un vers latin rythmé de dix syllabes: Flete, viri, lugete, proceres ; — Resolutus est rex in cineres, etc.

22. Conclusions générales. Les éléments de la versification rythmique sont l’accent , le syllabisme et l’assonance. = La versification rythmique latine, au moyen âge, ne dérive pas directement de la versification rythmique ou populaire des Romains, mais de leur versification métrique, qui s’est peu à peu modifiée et transformée sous l’influence du syllabisme et de l’accent.= La versification française ne dérive pas directement de la versification rythmique ou populaire des Romains, mais de certains mètres liturgiques qui étaient eux-mêmes devenus très populaires et s’étaient peu à peu modifiés et transformés sous l’influence de la poésie populaire. = C’est en ce sens, et dans ce sens seulement, que l’on peut dire des deux vers de notre épopée française : « Le décasyllabe se rapporte au dactylique trimètre, et l’alexandrin à l’asclépiade. » = Dans nos Épopées françaises ( 2* éd., I , pp. 281 et ss. ), nous avons longuement développé chacune des propositions ci-dessus énoncées. Nous renvoyons nos lecteurs à ce travail.

Page 1