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XIII. — LES QUATRE DERNIERS SIÈCLES

Un grand peuple, certain jour, a reçu de Dieu le don, l'admirable don, d’une poésie nationale, d'une poésie sincère et forte, qui répond véritablement à toutes ses croyances religieuses comme à toutes ses idées politiques et militaires.

Ce peuple a pu condenser, en un poème supérieur à tous les autres, toute la mâle beauté de sa poésie épique. Il possède une sorte d'Iliade, dont la forme est moins parfaite que celle d’Homère, mais dont la pensée est plus haute.

Toutes les nations se sont estimées heureuses d'imiter, de copier, de traduire ce maître-poème. C’est un enthousiasme universel. »

Soudain ce peuple, dont tous les autres sont jaloux, se passionne uniquement pour les œuvres d’une antiquité dont il est séparé par plus de dix siècles. Il se prend à aimer uniquement la poésie de certaines autres nations qui n'avaient pas sa foi, qui n'avaient pas ses idées, qui n’avaient pas sa vie.

Et voici qu’en quelques jours, en quelques heures, il oublie sa propre histoire et sa propre épopée. Il oublie jusqu'à ce chef-d'œuvre épique où sa vie s’était un jour si puissamment résumée. Oui, il l'oublie jusqu’au dernier mot, et, si on lui en parle, il s’écrie : « Qu’est -ce donc que ces vers, et de quoi parlent- ils? »

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INTRODUCTION

Or, ce que nous venons de raconter, c’est l’histoire même de la France dans ses rapports avec la Chanson de Roland .

Au xvie siècle, la France lettrée se passionna à ce point pour VEnéide qu’elle oublia Roland . Rien n’eut été cependant plus facile que d’aimer à la fois ces deux chefs-d’œuvre; rien n’eût été plus beau que de rendre à la fois justice au style du premier et à la pensée du second. Mais on se contenta d’être ingrat, et de l’être avec une étrange rapidité. Cette ingratitude, d’ailleurs, fut si bien organisée, qu’elle ne dura pas moins de trois cents ans.

Durant trois siècles, il n’y eut guère parmi nous à garder le souvenir de Roland que quelques pauvres paysans qui, le dimanche ou à la veillée, se délectaient dans la lecture de la Bibliothèque bleue. Quant aux lettrés, ils ne connaissaient môme plus notre héros de réputation, et c’était une ignorance dont Boileau et Voltaire se montraient volontiers très fiers.

Encore un coup, cela dura trois siècles.

Et il faut faire un bond de trois cents ans pour tomber au milieu d’une France qui se passionne de nouveau pour sa poésie nationale.

Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme , et Victor Hugo, dans sa Notre-Dame de Pans, enfiévrèrent leur génération pour le moyen âge. Après ces poètes, vinrent les érudits.

C’est la gloire de M. Monin d’avoir, en 1832, attiré l’attention du monde savant sur le Roman de Ronccvaux . Le jeune élève de l’École normale ne connaissait, il est vrai, que le remaniement de Paris. Mais, pour s’égarer un peu, son enthousiasme ne fut ni moins méritoire ni moins fécond.

Cinq ans après, Francisque Michel arrivait à Oxford, s’installait à la Bodiéienne, copiait le texte du vrai Roland, et donnait enfin une première édition de ce beau vieux poème qui était depuis trop longtemps l’objet d’un trop injuste oubli 1. Mais l’opinion publique ne s’émut point de cette découverte,

1 La Chanson de Roland ou de Roncevaux , du xii* siècle , publiée pour la première fois d'après le manuscrit de la Bibliothèque Bodiéienne d'Oxford , par Fr. Michel, Taris, Silvestre , 1837 , in-8<». = Une seconde édition, accompagnée du texte combiné des remaniements de Versailles et de Taris, a paru chez Didot en 18C9.

INTRODUCTION

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et Ton peut dire que la seconde popularité de notre Chanson ne date vraiment chez nous que de l’édition et de la traduction de Génin 1. Ce n'est pas, d'ailleurs, que ce livre soit un chefd'œuvre; mais c'est qu'il est plein d'enthousiasme et de foi. Génin a cru à Roland , et s'est passionné pour la beauté de cette Iliade dédaignée. Jusque-là notre Chanson n’avait été que connue : désormais elle fut aimée.

Ce qui manquait encore aux érudits, c'était un bon texte. Un Allemand, M. Theodor Miiller, le leur donna 2. Certes ce n'était pas une édition « critique » ; mais on y trouvait déjà mille corrections et restitutions des plus ingénieuses, et elle a été, pendant de longues années, la base la plus solide de toutes les études sur le Roland .

En France, le travail des traductions était celui qui séduisait le plus d'esprits. Je ne veux rien dire ici de celle de M. Alexandre de Saint -Albin, ni surtout de celles de Jônain et de Lehugeur. A coup sûr, la meilleure est celle du baron d’Avril 3, qui s'est attaché à reproduire le rythme de l’original, et a traduit les décasyllabes du xie siècle en vers blancs de la môme mesure. La tentative fut heureuse autant que hardie, et M. d’Avril, qui, dans sa belle Introduction, avait fait preuve de l'esprit le plus élevé et le plus philosophique, eut encore le rare mérite de vouloir donner à son livre une diffusion véritablement populaire. Grâce à lui, on a pu vendre enfin un Roland à bon marché, et il a pu pénétrer partout.

En Allemagne, cependant, on ne rêve que d'éditions critiques, et nos voisins prennent l'heureuse habitude d’en publier une tous les ans. M. Bœhmer a publié la sienne sans introduction et sans notes. On ne saurait, à coup sûr, lui reprocher d'être timide; mais les hypothèses heureuses abondent

1 La Chanson de Roland, poeme de Theroulde , texte critique accompagné d'une traduction et de notes, par F. Génin, Imprimerie nationale, 1850, in-8°.

* La Chanson de Roland, nach der Oxforder Handschr.ft von neuera herausgegeben , eriàatert nnd mit einem voilstàndigem Glossar versehen , von Theodor Muller, professor an der Universitât zu Gœttingen : Gœttingen, Dieterich, 1863. = Une première édition avait paru en 1851 à la même librairie.

8 La Chanson de Roland, traduction nouvelle, avec une Introduction et des Notes, par le baron d’Avril. Il a paru trois éditions, la première, in -8®, chez B. Duprat, en 1865; la seconde, in -18, chez Albanel (pour la Société de Saint-Michel), en 1866; la troisième, petit iü-18 , (par les soins de la Société Bibliographique), en 1877.

INTRODUCTION

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dans son texte à côté de certaines autres conjectures qui peuvent passer pour hardies'. Les bonnes feuilles de Tédition Hoffmann circulent depuis longtemps entre les mains de tous les érudits d’Europe : c'était notre conviction que cet excellent livre paraîtrait avant le nôtre, et nous avons pu lui emprunter plus d’une heureuse correction. Au commencement de 1878, il nous a été enfin donné de connaître celte troisième édition de Müller que, depuis quinze ans, nous attendions avec une vive et légitime impatience. Œuvre consciencieuse, exacte, minutieuse, presque achevée, et à l’auteur de laquelle il ne manque peut-être qu’un peu plus d’initiative et d’audace 2. M. Th. Müller n’a pas seulement la religion du manuscrit d’Oxford : il en a un peu la superstition et lui rend un culte que nous trouvons parfois un peu idolâtrique. Au milieu de toutes les indécisions qui demeurent encore dans l’esprit de tous les éditeurs, M. Stengel a eu la très heureuse idée de reproduire en fac simile tout le texte de la Bodléienne et d’en publier une édition strictement paléographique dont aucun romaniste ne pourra désormais se passer 3. Déjà, en 1877, M. Koelbing avait publié sous cette forme le texte de Venise, lequel a autant de valeur que s’il représentait à lui seul toute une famille de textes 4. Cependant M. Petit de Julleville essayait vaillamment du seul système de traduction qui n’eût pas encore été tenté: il traduisait le Roland en vers assonances 5. Ce n’est pas ici le lieu de critiquer ce courageux et louable effort ; mais nous aurons peut-être l'occasion de montrer un jour les inconvénients d’un système où, à force de vouloir être exact, l’on arrive parfois à l’inexactitude.

Dans le tome III de nos Epopées françaises , nous donnons

î Rencesval, édition critique dn texte d’Oxford de la Chanson de Roland , par Édouard Bœhmer, Paris, Frank, 1872, in-18.

2 La Chanson de Roland, nach der Oxforder Handschrift herausgegeben , erlâutert und mit einem Glossar versehen, von Theodor Müller, etc. Erster theil, zweite vœîlig umgearbeitete auflage; Gœttingen , Dieîerich, 1878.

3 Das altfranzœsische Rolandslied ; genauer abdruck der Oxforder hs. Digby 23, besorgt von Edmund Stengel, mit einem photographischen fac-similé; Heilbronn, Ilenningcr frères , 1878. Le fac-simüe complet a paru en même temps chez le même éditeurs : Pholographische Wxedergabe des hs. Digby ,25, etc.

* Chez Ilenninger frères à Heilbronn, 1871.

8 La Chanson de Roland , traduction nouvelle rythmée et assonancée avec une Introduction, Paris, Lemerre, 1878.

INTRODUCTION

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une Bibliographie complète de tous les travaux dont le Roland a été Tobjet. Cette liste ne comprend guère moins de trois cents œu vres U

Après tant d'excellents travaux, une nouvelle traduction, une nouvelle édition étaient-elles nécessaires?

A cette question très légitime nous allons répondre très simplement, en exposant ce que nous avons fait ou, du moins, ce que nous aurions voulu faire.

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