XIV. — QUELQUES MOTS SUR CETTE DOUZIÈME ÉDITION - CONCLUSION
Notre rêve, depuis vingt ans, était de donner au public une édition sincèrement populaire de la Chanson de Roland . Quant à rêverune édition àl’usage des classes, notre ambition n’allait pas jusque-là. Mais la réaction en faveur du moyen âge a marché plus vite que les plus téméraires n’eussent osé le désirer, et nous étions bien inspiré d’écrire en 1875: « II n’est pas aujourd’hui « trop hardi d’espérer que le vieux poème national sera bientôt « entre les mains des élèves de seconde et de rhétorique. »
Aussi n’avons-nous pas hésité à refondre et, pour parler plus exactement, à recommencer nos éditions antérieures pour rendre celle-ci plus digne de son nouveau public. Il nous sera peut-être permis de dire que ce livre est un livre nouveau.
Dans cette Introduction , nous avons eu pour but de faire, en quelques pages, tout l’historique, et, pour ainsi dire, toute la biographie de la Chanson. Ces vingt pages, ce sont les éléments de la question ; c’est ce que tout Français est obligé de connaître ; c’est ce que des femmes et des enfants seront aisément capables de comprendre.
Ce qui nous a coûté les plus longs, les plus pénibles labeurs,
1 En résumé, l’on possède aujourd'hui dix-sept éditions du Roland : deux de Fr. Michel; une de Genin; trois de Millier ; une de Bœhmer; une d’Hoffmann; une de Stengel et les huit que nous avons publiées, lesquelles différent notablement les unes des autres. =r Quant aux traductions (sans parler de la paraphrase de M. Vitet), il en existe quatre en vers : celles de Jônain , de Lehugeur, du baron d’Avril et de Petit de JulleviHe; et trois en prose : celles le Génin, d'Alexandre de Saint -Albin, et la nôtre.
xlviij INTRODUCTION
c’est notre Texte critique . Il y a dix ans que nous y travail’ Ions sans relâche.
Nous avions à établir premièrement les leçons et, en second lieu, la langue exacte de la Chanson de Roland. Deux tâches qui sont absolument indépendantes l’une de l’autre.
Quant au choix des leçons, nous avons résolument adopté la méthode critique, laquelle consiste, dès que nous possédons trois familles de manuscrits, à faire entrer dans notre texte la leçon qui nous est fournie par deux dentre elles contre la troisième. Or, à nos yeux et sans parler des familles nordique ( Karlamagnus Saga), allemande (Ruolandes Liet) et néerlandaise, il y a trois familles ou, pour tenir un langage plus exact, trois groupes de manuscrits qui sont repiésentés par le texte d'Oxford, par celui de Venise (fr. IV) et par le Roman de Roncevaux 1.
Et c’est avec ces trois familles qu’il nous faut principalement composer notre texte critique.
Nous n'avions pas, dans nos premières éditions, adopté un système aussi rigoureux, aussi précis. Mais nous n’avons pas hésité, pour améliorer notre œuvre, à nous remettre à l’œuvre. Sur notre table de travail, nous avons placé ces trois éléments nécessaires de notre nouveau labeur : l'édition paléographique du texte de Venise IV, qui a été récemment donnée parM.Kœlbing; l’édition paléographique du manuscrit d’Oxford, qui vient d'être publiée par M. Stengel et qu’il a pris soin d’accompagner d’un fac-similé complet, et enfin le texte des remaniements de Taris, Versailles, Cambridge et Lyon.
Et généralement nous avons adopté la leçon qui nous est fournie par Oxford et Venise contre Roncevaux; par Oxford et Roncevaux contre Venise IV ; par Venise IV et Roncevaux contre Oxford.
Môme il nous a fallu nous montrer plus hardi et faire subir parfois à notre texte quelques corrections et additions, d'après une seule famille de manuscrits, lorsque les autres familles nous faisaient défaut, et quand, d’ailleurs, la nécessité de ces rectifications paraissait nettement démontrée. Ce sont là des
1 G*est sous ce dernier nom, comme on Ta dit plus haut, que l’on désigne, aujourd’hui les Remaniements du Roland .
INTRODUCTION
x 1 IX
hypothèses, sans doute, mais qui sont véritablement scientifiques et dont nos lecteurs demeurent les juges. Nous imprimons en italiques tout ce que nous avons ajouté au manuscrit d'Oxford et tout ce que nous y avons corrigé. Nous avons môme pris le soin de ne pas assigner de numéros d’ordre aux vers nouveaux que nous introduisons dans notre texte , et il est à peine utile d’ajouter que nous donnons toujours en note la leçon exacte du Roland de la Bodlcienne.
Reste la langue, et rien n’est ici plus net que notre dessein. Nous avons, en effet, la conviction que le Roland a été composé en Angleterre par un Normand qui faisait sans doute partie de l’armée des conquérants de 1066 ou qui n’a pas tardé à les suivre dans l’ile anglaise, et le manuscrit d’Oxford représente à nos yeux une copie maladroitement exécutée par un scribe anglo -normand d’après un manuscrit normand. Donc, notre tâche devait consister, et elle a consisté, en effet, à retrouver l’œuvre d’art normande sous la poussière anglonormande qui en ternissait l’éclat et en déshonorait la beauté.
Nous avons commencé par établir les règles précises de la Phonétique, de la Grammaire et de la Rythmique de notre poème, en nous aidant au besoin des manuscrits du même dialecte à la même époque et en prenant soin de faire un tri parmi les résultats obtenus, afin d’en défalquer les éléments anglo- normands et de ne laisser subsister, à l’état pur, que les éléments normands. Mais, surtout , nous avons dressé la Table de toutes les assonances du Roland : car les assonances ont cela d’avantageux qu’elles nous présentent des formes absolument exactes et dont nous pouvons être sûrs. Toute édition critique d’un de nos vieux poèmes doit, si elle est sérieusement élaborée, avoir pour base ce travail sur les assonances. Le Vocabulaire complet est, d’ailleurs, d’une véritable nécessité pour mener à bonne fin une telle besogne. Mais, une fois armé de ces cinq bons outils de travail (Phonétique, Grammaire, Rythmique, Table des assonances et Vocabulaire), nous pouvons très hardiment nous mettre à l’œuvre et corriger toutes les erreurs de notre scribe. Nous en avons ainsi corrigé plusieurs milliers. Et comme la plupart de ces erreurs sont dues
INTRODUCTION
aux habitudes anglo-normandes du copiste î, nous sommes arrivés, suivant le témoignage de M. Theodor Muller, « à restituer la Chanson de Roland normande, si misérablement défigurée sur la recension angîo- normande. »
Nous avons été plus loin.
Ayant toujours considéré le Roland comme l’Iliade de la France et, par conséquent, comme le plus classique de tous nos textes du moyen âge, nous n’avons pas craint de le ramener à l’unité orthographique. Mais qu’on ne se méprenne point sur un tel travail. Jamais, dans notre édition, jamais un seul mot n’a reçu une forme orthographique qui ne soit pas offerte par le manuscrit d’Oxford. Si ce manuscrit nous fournit plusieurs formes, nous choisissons la meilleure au double point de vue phonétique et grammatical, et nous maintenons cette forme toujours et partout. En réalité, nous nous sommes dit que la Chanson de Roland est véritablement un texte exceptionnel, et qu’elle méritait ce labeur. Avant que Y Iliade ait ievêtu sa forme définitive, elle a dû subir, dans sa forme originale, bien des corrections analogues ou semblables. Etnous ne croyons point avoir témoigné moins de respect envers le granit du Roland que tant de correcteurs envers le marbre d’Homère.
Ce n’est pas tout encore. Le texte d’Oxford présente des lacunes considérables : lacunes de mots, de vers ou de couplets. Nous les avons partout comblées à l’aide des textes de Venise IV et de Roncevaux. Mais le plus difficile était ici de restituer un texte conforme aux bis de notre dialecte. Nous avons tenté cette restitution pour plus de cinq cents vers , que nous avons ajoutés au texte de la Bodléienne et intercalés dans notre texte en les traduisant. Il y a là tout un système, que l’on n’avait pas encore appliqué, semble-t-il, aux éditions de nos vieux textes.
Nous avons revu notre Traduction . Il y a , dans l’interpréta-
1 Notre scribe n’a pas tous les défauts des scribes anglo- normands. Il n’emploie jamais le ih au lieu du d ( felheil ) ; il n’emploie pas Y va devant Yf[emfes)\ il ne se sert pas de la notation er pour les verbes issus des verbes latins de la 2« conjugaison ( aver ) ; il n’a pas les notations en aunt, etc. Mais son texte offre ces deux traits caractéristiques de tous les ouvrages copiés en Angleterre : l’altélation des règles de la déclinaison romane et la confusion perpétuelle entre les notations é et ié , etc. Voy., dans notre septième édition (pp. 405 et suiv.) , les Notes pour l'établissement du texte .
INTRODUCTION
Üon de toute œuvre poétique, deux qualités qui sont difficilement conciliables : le Rythme et la Couleur. Les traductions en vers conservent aisément le rythme de Toriginal ; les traductions en prose le sacrifient, mais peuvent au moins prétendre à conserver le coloris de leur modèle. C’est ce que nous aurions voulu faire.
Au bas des pages , nous avons placé un Commentaire qui est réservé à toutes les observations historiques, archéologiques et littéraiies. Afin de le rendre accessible à toutes les intelligences, nous en avons banni la philologie qui trouvera ailleurs la place à laquelle elle a tant de droits. Pour être ici plus facilement populaire, nous n’avons pas craint de faire appel à l’image : de petites gravures, exécutées avec la plus rigoureuse précision, reproduisent les pîincipales pièces du costume de guerre aux xie et xiiô siècles. C’est la première fois que les « images » paraissent en cet endroit : et peut-être serait-il à désirer que cet exemple fût suivi pour les classiques latins et grecs.
Cependant il était de ces Commentaires qui présentaient trop de développements pour être ainsi placés au bas des pages: nous les avons publiés à part sous le nom Eclaircissements. Ces Eclaircissements sont au nombre de quatre, et ont pour objet la Légende de Charlemagne, l’Histoire poétique de Roland, le Costume de guerre, l’établissement du texte. Nous avons, dans les deux premiers, offert à nos lecteurs le résumé de plus de trente Chansons de geste, dont un grand nombre sont encore inédites : il n’est pas un seul fait, il n’est pas un seul personnage de notre poème qui n’y soit mis suffisamment en lumière. Et c’est ici que s’arrête l’édition du Roland qui est destinée aux gens du monde, aux enfants et aux femmes : l’ennui en a été aussi soigneusement écarté que les épines d’un bouquet.
Néanmoins nous ne pouvions oublier que nous nous étions surtout proposé de faire une «édition classique». C’est en vue de cette édition que nous avons écrit une Phonétique , une Grammaire et une Rythmique élémentaires. C’est pour cette édition aussi que nous avons de nouveau publié notre Glossaire, après lui avoir fait subir une très sévère révision. Une Table générale des matières termine ce gros livre, et y facilite ’es recherches.
INTRODUCTION
Hj
Telle est notre œuvre 1. Elle ne nous satisfait qu’à moitié, et nous la souhaiterions encore plus vulgarisatrice. Nous ne serons heureux que le jour où nous verrons le Roland circuler entre les mains de nos ouvriers, de nos paysans et de nos soldats.
Rien n’est plus sain que cette lecture de la plus ancienne de nos Chansons de geste, et, comme nous l’avons dit ailleurs 2, rien n’est plus actuel.
Qu’est-ce après tout que 1 c Roland, si ce n’est le récit d’une grande défaite de la France, que la France a glorieusement
vengée?
La défaite 1 Nous venons d’y assister. Mais nous saurons bien la réparer un jour par quelque grande et belle victoire.
Il n’est vraiment pas possible qu’elle meure, cette France de la Chanson de Roland , cette France malgré tout si chrétienne.
Elle ne mourra point, et c’est avec un espoir immense que je redis, depuis dix ans bientôt, ce beau vers de la vieille chanson : Tere de France, mull estes dulz païs.
Et je m’empresse d’ajouter: Damnes Deus Pere, nen lais sier hunir France! ,
LÉON GAUTIER
1 Nous devons ici des remerciements à tous ceux qui ont voulu nous aider en notre lourde tâche. M. Bonnardot a revu avec le plus grand soin notre texte, notre Grammaire , notre Phonétique et notre Glossaire. M. \V. Fœrster a fait une longue et importante révision de cette dernière partie de notre travail, et nous lui en sommes vivement reconnaissants. M. Auguste Longnon nous a communiqué toute une série d’excellentes observations sur l’étymologie et les formes successives des noms propres d'hommes. MM. de Wailly, Boucherie, Bartsch et Bauer nous ont proposé d’autres rectifications, et nous avons tenu le plus grand compte de leurs bienveillants conseils. MM. Quicherat, Demay et Robert de Lasteyrie sont les auteurs de ces dessins qui forment la parure scientifique de nos Éclaircissements et de notre Commentaire. Enfin MM. Gaston Paris et Paul Meyer ont mis fort aimablement à notre disposition les manuscrits de Lyon, de Versailles et de Cambridge.
2 Dans P Introduction de notre première édition , à laquelle nous avons dû faire ici plus d’un emprunt, et où l’on trouvera le développement de tout ce qui précède.
LA
(texte, traduction et commentaire.)