L’AMBASSADE ET LE CRIME DE GANELON
f Voilà Ganelon qui chevauche sous de hauts oliviers.
Il a rejoint les messagers sarrasins :
Blancandrin, pour l’attendre, avait ralenti sa marche.
Tous deux commencent l’entretien , tous deux y sont habiles :
« Quel homme merveilleux que ce GharlesI » s’écrie Blancandrin « Il a conquis la Calabre et la Pouille,
« Constantinople et la vaste Saxe :
« Il a passé la mer salée, afin de mettre la main sur l’Angleterre, « Et il en a conquis le tribut pour saint Pierre.
« Mais pourquoi vient-il nous poursuivre chez nous?
« — Telle est sa volonté, » dit Ganelon,
« Et il n’y aura jamais d’homme qui soit de taille à lutter contre lui. »
« Quels vaillants hommes que les Français !» dit Blancandrin: « Mais vos comtes et vos ducs font très grand tort « A leur seigneur, quand ils lui donnent tel conseil ;
marcs. Ethelwolf, père d’Alfred, renouvela la promesse d’Ofifa, pendant son séjour à Rome en 855. Alfred luimême, dès qu’il eut soumis les Danois, envoya le tribut annuel rétabli par son père, et sous le règne d’Édouard (900- 924) on parlait du Denier de saint
Pierre comme d’une contribution régulière. C’est donc à tort que notre poète attribue à Charles cette institution célèbre ; mais , touchant la date originelle, il ne se trompe point, et Olïa était, en effet, un contemporain de Charlemagne.
380 « Lui e altrui travaillent e cunfundent. »
Cuenes respunt : « J o ne sai veirs nul hume « Ne mais Rollanz k’ uncore en avrat hunte.
« Hier main sedeit Y Emperere suz l’umbre ;
« Vint i sis niés, out vestue sa brunie,
385 & E out predet dejuste Carcasunie.
« En sa main tint une vermeille pume :
« Tenez, bels sire, » dist Rollanz à sun uncie,
« De trestuz reis vus présent les curunes. »
« Li soens orgoiJ.z le devreit bien cunfundre,
390 « Kar cascun jur à mort il s’abandunet :
cc Seit ki T ociet, tute pais pois avrumes. » Aoi.
Dist Blancandrins : « Mult est pesmes Rollanz,
« Ki tute gent voelt faire récréant cc E tûtes teres met en calengement.
393 ce E par quel gent quidet-il espleitier tant? »
Guenes respunt : « Par la franceise gent ; cc II l’aiment tant ne li faldrunt nient.
« Or e argent lur met tant en présent , cc Muls e destriers , pâlies e guarnemenz !
400 « Li Emperere ad tut à sun talent.
« Tut cunquerrat d’ici qu’en Orient, s Aoi.
384. Brunie. La brunie, dans notre coôme, est absolument le même vêtement que le haubert. = La broigne était, à l’origine, une tunique de peau ou d’étoffe de plusieurs doubles, sur laquelle on cousait des plaques métalliques, des bandes de fer ou des anneaux. C’est ce dont la figure cicontre pourra donner une idée. = Quand la tunique de peau ou d’étoffe est recouverte de mailles de fer entrelacées, c’est le haubert. Voir G-.Demay, le Costume de guerre et d'apparat au moyen âge , 1875, p. 131.= Le sceau
« Ils perdent Charles , et en perdent bien d’autres avec lui.
« — Je n’en sais vraiment pas un, » dit Ganelon, « qui mérite ce blâme,
« Pas un , si ce n’est Roland ; et il n’en tirera que de la honte. « L’autre jour encore, l’Empereur était assis à l’ombre.
« Son neveu vint devant lui, vêtu de sa broigne :
« G’était près de Carcassonne, où il avait fait riche butin.
« Dans sa main il tenait une pomme vermeille :
« Tenez, beau sire, dit- il à son oncle,
« Voici les couronnes de tous les rois que je mets à vos pieds. » « Tant d’orgueil devrait bien trouver son châtiment.
« Chaque jour il s’expose à la mort.
« Que quelqu’un le tue : nous n’aurons la paix qu’à ce prix. »
« Ce Roland , » dit Rlancandrin , « est bien cruel « De vouloir faire crier merci à tous les peuples « Et mettre ainsi la main sur toutes les terres !
« Mais, pour une telle entreprise, sur quelle gent compte-t-il? « — Sur les Français, » répond Ganelon.
« Ils l’aiment tant qu’ils ne lui feront jamais défaut.
« Il ne leur refuse ni or, ni argent,
« Ni destriers, ni mules, ni soie, ni armures ;
« A l’Empereur lui» même il en donne autant que Gharles en désire.
« Il conquerra le monde jusqu’à l’Orient. »
quo nous reproduisons ici est celui de Gui de Laval, 1105.
385. Carcasunie . La Prise de Carcassonne semble n’avoir été racontée que dans certains Kécits qui sont restés à l’état oral. On connaît la fable d’après laquelle une des tours de la ville, assiégée par Charlemagne, s’inclina respectueusement devant lui , et la légende plus curieuse encore de « dame Carcas » , qui sut défendre sa ville contre l’effort du puissant Empereur et de tout l’Empire. Voir à la Bibliothèque nationale, fr. 8648, p. 157 des
« Antiquités de Kullmann », le dessin d’une tête représentant « dame Carcas », laquelle se trouvait à Béziers, au dehors de la porte de Carcassonne.
399. Pâlies. Nous possédons (sans vouloir ici remonter plus haut) des textes du ve siècle où le mot pallium a le sens de « tapisserie » ou « tapis ». Dans les plus anciens monuments do notre langue , et en particulier dans nos premières Chansons de geste, pâlie signifie une étoffe de prix, et, plus exactement, une étoffe de soie.