LE PAIN MOLLET
On connaissait le pain mollet Un siècle avant l'abbé Nollet - ; On l'appelait pain à la reine.
Médicis notre souveraine,
I. L'abbé Jean-Antoine Nollet (1700-1770), célèbre physicien français, membre de l'Académie des sciences. — Son nom n'est ici que pour la rime.
^8 Clair ambault-AIaurepas.
L'ayant trouvé fort de son goût, En faisait son premier ragoût ; Ainsi fit la cour et la ville.
Chacun pensait faire un bon chyle.
Et le tout se passa sans bruit Jusqu'en six cent soixante-huit, Que les boulangers de Gonesse, Ennemis nés du pain mollet.
En vertu de leur droit d'aînesse, Voyant que ce goût prévalait, Par une mauvaise finesse Le dénoncent au Parlement Comme un dangereux aliment.
Lors les pères de la patrie, Réfléchissant sur leur santé.
Somment la docte faculté De déclarer sans flatterie Ce qu'on doit penser de la mie Que mâchent depuis soixante ans Ceux mêmes qui n'ont point de dents Ne peut-elle pas s'être aigrie Et, par de secrets accidents, Avoir troublé l'économie De leurs bénins tempéraments?
Vous connaissez les poisons lents Qui minent sourdement la vie; Chacun pour ou contre parie.
La faculté de tous les temps Eut des Astrucs et des tyrans ; Guy Patin en était despote;
Année ij65. 3^
(Je tiens de bon lieu l'anecdote) :
II soutint que la mort volait Sur les ailes du pain mollet.
Mais Perrault, son antagoniste, Dit tout haut : Je suis pain-molliste, Messieurs, et je vous soutiendrai Que vous l'avez bien digéré.
Patin reprend : Mais la levure, Et celle de Flandre surtout^ Ce ferment d'une bière impure Est un germe de pourriture Contraire à l'humaine nature, Quel démon a soufflé le goût De cette invention moderne ?
Moderne l interrompit Perrault, Votre mémoire est en défaut; Apprenez qu'au canton de Berne On en fit du temps d'Holopherne, Mais ne recherchons pas si haut De la levure l'origine :
Je vous la montrerais dans Pline; Je vois bien que maître Patin Sait mieux le grec que le latin.
Patin fait un saut en arrière Et pour la levure de bière Chacun des deux docteurs est prêt De prendre l'autre à la crinière.
La cour à leur ardeur guerrière Met le holà par un arrêt : Défendons d'acheter ni vendre
40 Clairambault-Alaurepas.
Levure ni levain de Flandre ;
Condamnons les contrevenants
En l'amende de cinq cents francs.
Depuis ce temps, en conséquence,
C'est- à-dire depuis cent ans,
Dans la capitale de France
Il entre levains défendus
Chacun an pour vingt mille écus ;
Et de janvier jusqu'en décembre
Licenciés et bacheliers
Et présidents et conseillers
Des Enquêtes, de la Grand-Chambre,
En prenant du café au lait,
Rendent hommage au pain mollet^.
I. Au mois d'avril 17^5, six commissaires nommés par la Faculté de médecine s'étaient prononcés contre l'inoculation, qui provoquait alors de vives controverses. C'est ce qui inspira la pièce ci-dessus. « L'apôtre de l'inoculation, M. de La Condamine, écrit Grimm, n'a pas cru devoir se taire sur le mémoire des six fripons. Il a retracé en vers l'histoire de la querelle sur le pain mollet qui partagea tous les esprits, il y a cent ans. Le pain mollet ne fit fortune dans Paris qu'après avoir été défendu par arrêt du Parlement On peut se flatter que la Faculté donnera incessamment un décret contre l'inoculation et que l'auguste sénat de nos seigneurs de Parlement, sur les conclusions de maître Omer Joly de Fleuiy, la proscrira absolument. C'est alors que tout l6 monde se fera inoculer en France. » {Correspondance littéraire.)
Année lyôS. 41