I. M. de Sartine, lieutenant de police
;o8 Clair ambauît-Maurepas.
Des importuns cabriolets.
Tous les jours le nombre en augmente;
Ils ont fait renchérir le foin,
Et, dans le moindre petit coin,
D'un coup d'œil on en compte trente
Qui viennent de près ou de loin,
Avec une ardeur pétulante,
Presser, écraser sans pitié
Les citoyens qui vont à pied.
Pour le salut des créatures
Il serait de nécessité
Que, dans tout pays habité.
On ne pût mener des voitures
Sans avoir la majorité.
Sur l'âge et les courses rapides
L'on n'a rien à nous reprocher;
Un fiacre sait tenir des guides,
Quoiqu'on nous taxe d'accrocher;
Et la place est les Invalides
Où se retire un vieux cocher,
Quand il est de ces vieux druides
Que l'on ne veut plus débaucher.
Autrefois, stylés au manège,
Nous jouissions du privilège
De mener autour de Paris,
A la Villette, à Saint-Denis,
L'amour et le riant cortège
Des jeux, des grâces et des ris :
Le cabriolet nous remplace
Tant aux guinguettes qu'à la chasse;
Année ijGS. 109
Et les amants vont deux à deux Chercher les plaisirs amoureux, Sans songer que la populace Se scandalise de leurs feux, Que nos panneaux mieux qu'une glace Cachaient aux regards curieux.
L'on nous traite comme des Poacres ; Notre nom est injurieux, Et vous rencontrez en tous lieux Cent cabriolets pour deux fiacres.
Or leur nombre prodigieux Cause tous les jours des massacres.
L'on ne voit point de freluquet Qui, fier dans son cabriolet, Ne risque d'arracher la vie A des sourds, à l'infanterie Qui, sur son corps, porte un paquet.
Et qui justement jure et crie Contre le transport indiscret D'un phaéton portant plumet.
Qui, tout en passant, l'injurie Et lui détache un coup de fouet Avec un ton de tyrannie Comme il ferait à son valet.
Si vous marchez de compagnie, ^ Vous vous semez à tout propos L'homme et le bidet sur le dos.
Et l'on croirait que dans la rue On fait des courses de chevaux Pour en écarter la cohue, vni. iQ
iio Clairambault-Maurepas.
Ou pour amuser les badauds Qui sont plantés comme une grue.
Dans un galant ajustement.
En se brouettant lestement, Le maître de chant ou de danse Apprend les lois du mouvement Et les règles de la cadence.
Le pourvoyeur et le maçon, Le charpentier et le charron Se servent dans la matinée D'un char pour faire leur tournée.
Le petit-maître audacieux.
Dans un déshabillé crasseux.
Et suivi d'un grand escogriffe.
N'ayant qu'un peigne à ses cheveux, Mais plus insolent qu'un calife, Vous colle au mur les gens de bien ; L'on croirait qu'il a quelque affaire, Mais tout le jour il ne fait rien; Il vole aux couvents de Cythère, Encenser l'Amour et sa mère.
Et travailler comme un vaurien Pour l'intérêt du chirurgien.
L'on voit aussi des demoiselles Que la frisure ou les dentelles Mettent dans le cas de marcher, Et qui, sur le point d'accrocher, En criant nous cherchent querelle Et jurent comme un vrai cocher.
L'on voit enfin jusqu'à des prêtres,
Année l'jSS.
Des barbons, des petits-collets, Des robins et des marmousets Nous prendre par derrière en traîtres, Et lâcher des mots indiscrets, Aussi bien que des petits-maîtres.
L'exemple est toujours attrayant; Ceux qui fréquentent nos écoles Apprennent à lâcher autant De jurements que de paroles :
Pour nous ce sont des babioles ; Mais c'est un véritable abus "Que cette roulante afHuence Qui fait circuler la licence, Et c'est à la campagne au plus Qu'on en peut souffrir l'indécence.
Paris nous offre un gouffre immense Oxi l'on ne trouve qu'embarras; Les voitures en abondance, Les bâtiments et les plâtras Dont on a triplé le fatras, Les tombereaux et leur séquelle.
Les paveurs avec leurs amas Ont de quoi tourner la cervelle, Et nous risquons au premier pas De nous voir réduits en cannell*.
Nous avons de faibles chevaux Qui n'ont que la peau sur les os ; Il semble que ces pauvres rosses N'oseraient traîner leurs carrosses, De peur de les mettre en morceaux.
112 Clairambcult-Maurepas.
De plus, les maudits imbéciles N'ont pas l'esprit de reculer Quand on leur a fait enfiler Des routes un peu difficiles, Et de là naît l'engorgement Qu'on voit grossir en un moment.
Un cabriolet criant : gare !
Vient se fourrer dans la bagarre, Et croit pouvoir nous commander De disparaître ou de céder, Parce qu'il fait du tintamarre.
Sur le point de se culbuter.
Un beau monsieur nous apostrophe Nous cherchons à lui riposter.
Puisqu'il s'est fait de notre étoffe ; Alors il peut en résulter Une fâcheuse catastrophe Que nous ne pouvons éviter, N'ayant pas l'esprit philosophe.
Tandis qu'on crie en B, en F, L'on voit s'accumuler en bref Des vis-à-vis, des diligences ; C'est à qui criera le plus fort ; Les laquais commencent d'abord Par vomir des impertinences, Le maître fait des remontrances, Le pauvre fiacre a toujours tort, Même quand on l'a mis à mort.
Nous étions déjà trop à plaindre, Et ces chiens de cabriolets.
Année ijGS,
Viennent nous achever de peindre
Et de nous couper les jarrets.
Juchés nuit et jour sur le siège,
Par le vent, la pluie et la neige.
Nous gagnons à peine du pain.
Un chaos éternel nous tue.
Et pour apaiser notre faim,
Sans que l'on nous perde de vue,
La salle à manger est la rue
Et la table est notre avant-train.
Nos coursiers, privés de tout voile.
Pour ne point devenir trop gras,
Sont faits à prendre leur repas
Comme nous, à la belle étoile,
Et mangent peu tant ils sont las.
Aussi notre style oratoire.
Quand on nous a fait voyager.
Est-il de demander pour boire
Sans parler jamais de manger;
Car dans le vin est notre gloire :
Mais quand on nous donne deux sous.
Si nous entrons à la taverne
Pour y boire quatre ou cinq coups,
On nous reproche d'être soûls ;
On nous invective, on nous berne,
Et le public est contre nous.
Il est décidé dans le monde
Qu'un fiacre n'a jamais raison.
Soit qu'on le rosse ou qu'on le gronde.
Qu'il ait chaud ou qu'il se morfonde,