‹ Chansonnier historique du 18e siècle [recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autre vers satiriques et historiques] publié avec introd., commentaire, notes et index (volume 2)Chapitre 61 sur 173 · VIII. lO · texte numérisé non relu

VIII. lO

114 Clairamhault-AIaurepas.

Il doit sans humeur tenir bon

Contre l'aigreur de la saison.

Si par un sommeil favorable,

Dans la fatigue qui l'accable,

11 est pour un instant saisi,

Et qu'il se tienne rabougri

Sur son grabat doublé de paille,

Par le vin il semble abruti :

On le culbute, on le tiraille.

On le force à s'en arracher :

Pour se réveiller et marcher,

Il se frotte les yeux, il bâille.

Il se guindé maussadement;

Il part, et machinalement

Il fait résonner sa ferraille.

Ainsi, mal vêtus, mal nourris

Et toujours peignés à la diable,

Nous sommes le plus misérable

De tous les êtres de Paris.

Voyez avec quelle arrogance

Nous traitent les cochers bourgeois;

Ils méprisent notre indigence

Et nous maltraitent plus, cent fois,

Que si nous n'étions pas des hommes.

Sans songer qu'avant quelques mois

Ils deviendront ce que nous sommes

Et seront peut-être aux abois.

Un aigrefin à mine fière

Nous fait marcher la canne en main

Du Marais à la Grenouillère,

Année lyôS.

Et puis du faubourg Saint-Germain Il nous remène à la barrière Qui se trouve sur le chemin De Saint-Denis ou de Pantin, Toujours en ne nous payant guère, Souvent en ne nous payant brin.

Exigeons-nous notre salaire ?

L'on voit aussitôt le faquin Nous traiter de gueux, de gredin ; Il sacre, il se met en colère, Et sur notre dos débonnaire Sa lourde canne va son train, Sous les yeux d'un. peuple malin Qui rit et qui le laisse faire.

Nos malheurs sont encore certains Quand nous côtoyons les spectacles, Nous y rencontrons mille obstacles ; Et trente soldats inhumains, Pour divertir leurs camarades, Si nous tombons entre leurs mains.

Nous excèdent par des bourrades Qui nous rendent morts ou malades.

Souvent, au milieu des chemins, A force de coups, de saccades, Nos chevaux viennent à crever^ Il faut les remplacer par d'autres.

Et nous donnons gratis les nôtres A qui veut bien les enlever.

Mais comment pouvoir en trouver ?

Dans les marchés et dans les foires

Cîairamhault-Maurepas,

On ne nous fait point de crédit; Nos misères sont si notoires Qu'on nous fait payer sans répit, Et celui qui nous accommode Nous donne pour nos quatre écus, Ou pour quinze francs tout au plus, Un cheval aussi vieux qu'Hérode, Qui n'a ni jambes ni vertus, Et qui crève comme une gaude.

Soit à la ville, soit aux champs, Nous bravons le soleil, la lune.

Les mauvais pas, les mauvais temps, Et l'on ne voit pas en cent ans Un fiacre qui fasse fortune.

Enfin nous avons tant de mal, Que, pour terminer notre vie.

Les chevaux vont à la voirie Et le cocher à l'hôpital, Où sans train, sans cérémonie Et sans craindre la maladie.

Il attend le terme fatal Qui met fin à sa gueuserie.

Le récit d'un si triste état Doit, juste et sage magistrat.

Toucher votre âme bienfaisante Qui rend notre ville brillante.

Sans vous distraire de vos soins.

Daignez vous occuper des nôtres; Très éclairé, ni plus ni moins.

Vous éclairez aussi les autres.

Année ijôS. 117

Et pourrez calmer nos besoins.

Voici le moyen de le faire Sans vous constituer en frais, Quoiqu'on prétende que jamais On ne saurait nous satisfaire :

Dans Paris, l'on compte à peu près Quatre mille cabriolets Qui nous jettent dans la misère.

Eh bien ! Monseigneur, taxez-les ; Ordonnez qu'on les étiquette Comme on nous a numérotés.

Et qu'ils soient enrégimentés Comme la chaise et la brouette.

En payant par an quinze francs, A répartir entre les fiacres ; Ils nous rendront joyeux, contents^ Et dociles comme des Quacres.

Ils auront le haut du pavé Quand ils passeront dans la rue; Vous, dans notre conseil privé, Vous obtiendrez une statue, Et serez, par nous, élevé Jusques au sommet de la nue.

Nous aurons des chevaux meilleurs,.

Et nos carrosses plus commodes Ne rompront plus aux voyageurs Le crâne ni ses antipodes.

Nos mors, nos brides, nos panneaux Seront plus solides, plus beaux, Et vous diminuerez le nombre

ii8 Clair amhault-Maurepas,

Des blessés que par mal encombre Il faut porter aux hôpitaux.

La chaise d'un jeune plumet Doit être également timbrée, Ordonnez donc que le cachet Soit empreint en lettres dorées :

C'est une école où la livrée, Pendant le cours d'un long trajet, Étudiera son alphabet.

Mais que chaque marque privée Ne soit pas mise en lieu secret, Et, pour annoncer l'arrivée, Donnez ordre que les chevaux Soient environnés de grelots.

Quand, par excès de pétulance, Ces messieurs, qui font les charmants.

Par leur maladroite imprudence Auront écrasé les passants, Il est d'une extrême importance Qu'on connaisse les délinquants Pour les condamner à l'amende, Aux dommages, aux pansements.

En y joignant la réprimande Outre les divers châtiments Que la voix publique demande.

Le citoyen le plus pressé Est celui qui n'a rien à faire, En courant après la chimère, Avec le train d'un insensé; L'homme utile est par lui blessé,

Année Ij68.

Sans qu'il s'en embarrasse guère :

Car un grand coureur est passé

Avant qu'on ait un commissaire.

La décence, la sûreté

Ont besoin de cette réforme ;

En prescrivant un uniforme,

L'étourdi sera décrété.

Un abbé, ne fût-il que diacre.

Une nymphe avec son amant

Se promènent moins décemment

Dans un cabriolet qu'en fiacre.

Enfin les différents états

Ne nous casseront plus les bras,

Et l'on n'aura plus dans les rues

La tête ou les jambes rompues ;

En un mot, sur les boulevards.

L'on trouvera moins de cohues.

Réprimez ces fréquents écarts,

Vous qui protégez la faiblesse

Des sourds, des enfants, des vieillards,.

Et dont la sensible sagesse

A fait à la pauvre jeunesse

Ouvrir le templs des beaux-arts.

Si votre bonté s'intéresse

Pour les fantassins et pour nous,

Notre sort deviendra plus doux.

Chacun vous bénira sans cesse.

Et saint Fiacre priera pour vous.

I20 Clairainbault-Maurepas,

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