L'ENTRÉE DES TUILERIES A LA BRUNE
De la plus sensible douleur
Nous avons l'âme pénétrée:
Une cabale conjurée
Pour mortifier notre honneur
Nous a, contre vent et marée,
Après deux siècles de bonheur,
Fait enfin défendre l'entrée
De ce promenoir enchanteur
Où nous avions le privilège
De convoquer soir et matin
L'Amour, et le riant cortège
Des jeux qu'il conduit par la main.
Ce sont tes tours, cruelle Envie !
Tu répands partout ton venin;
Tu te montres du genre humain
La plus implacable ennemie,
Et sur le sexe féminin
Tu repais surtout ta furie.
A la ville comme à la cour
L'on voit des soupçons, des alarmes,
Année ijGg. 145
Et l'on fait la guerre à l'amour En rendant hommage à ses charmes.
Français, que vous êtes cruels !
Si ce dieu dans quelques retraites Voit fumer l'encens des mortels, Bientôt des langues indiscrètes Frondent son trône et ses autels.
Du favorable et doux mystère On lève hardiment le manteau.
Sans savoir tout voir et se taire, L'on veut arracher le bandeau Qui couvre l'enfant de Cythère; Et pour éteindre son flambeau En le prenant dès le berceau, L'on blâme avec un ton sévère Ce que soi-même on voudrait faire.
Non, il n'est plus de charité, Tout est l'objet d'une critique, Quoiqu'à l'utilité publique On se consacre avec bonté, Par goût ou par nécessité; Il faut toujours que le cynique Prêche et fronde avec âcreté.
Depuis qu'on fait un édifice Dans un palais jadis fameux, •
Par le concours des amoureux.
Nous n'avions plus qu'un bel hospice.
Où tous les amours ténébreux Avaient encor le bénéfice De donner l'essor à leurs feux.
[46 Clair ambault-Maurepas.
Dans un réduit tranquille et sombre.
Loin du commerce des humains.
Le bienfaisant dieu des jardins Nous favorisait de son ombre Sans scandaliser les voisins.
Le doux mystère et la verdure Dérobaient aux yeux nos attraits.
Et nous y dissertions en paix Sur les effets de la nature.
Quelquefois, sur un vert gazon, On se livrait à la saillie, Le plaisir dictait la leçon, Et quelques instants de folie Valaient un siècle de raison.
Quand la pratique était polie, Et qu'on riait à frais communs.
D'autres fois l'on faisait sa pause Sur un banc, loin des importuns, Et la fleur fraîchement éclose Nous embaumait de ses parfums.
Dans le secret et le silence Nous prenions l'air sous les berceaux.
Où nous n'avions que les oiseaux Pour témoins de notre alliance, Et bien souvent notre présence Y prévenait de plus grands maux.
Pour goûter nos plaisirs champêtres, Un gros financier, un robin, Un écolier, un vieux bouquin, Et quelquefois de petits-maîtres.
Année ij6g. 147
Venaient encenser nos appas ; D'autres, guidés par l'habitude, En se cachant, à petits pas.
Venaient à notre solitude Dans une modeste attitude Pour nous complimenter tout bas.
Et nous donner la certitude Qu'Amour ne les tourmentait pas.
Nous jouissions d'un sort tranquille; Et voilà qu'un esprit malin Vient nous chasser de notre asile, Et qu'un règlement inhumain.
Dont retentit toute la ville, Nous ôte notre gagne-pain, Sans égard pour l'homme fragile Qui sent l'aiguillon clandestin D'un tempérament indocile.
Et qui du sexe féminin.
Pour avoir un sommeil bénin, Invoque la ressource utile.
Faudra-t-il donc sur les remparts Gagner tristement notre vie ?
Braver les vents ou les brouillards.
Les odeurs, la crotte et la pluie.
Pour amadouer des soudards •
Qui ne nous payent qu'en liards, Et qui, pour un rien en furie, Lancent des coups et des brocards Suivis de grosse maladie?
Nous avons un Roi bienfaisant.
148 Clairambault-Maurepas.
Qui veut que tous ses sujets vivent
Du fruit de leur petit talent,
Pourvu qu'exactement ils suivent
Un régime simple et décent.
Or c'est nous faire trop d'injures
Que de nous bannir d'un jardin
Oii l'on admet soir et matin
Les plus abjectes créatures,
Des polissons et des vauriens,
Sans compter les chats et les chiens
Qui vont y faire leurs ordures.
Nous ne choquons point le coup d'œil
L'Opéra fini, l'on abonde,
Et nous n'avons jamais l'orgueil
De nous fourrer dans le beau monde.
Que l'on expulse des palais
Les vendeurs de colifichets
Ou les marchands de contrebande.
Le peuple ne criera jamais ;
L'intérêt public le demande.
Mais nous, qui faisons un métier
Favorable aux désirs de l'homme,
Devrait-on nous sacrifier?
Il faudrait du moins, comme à Rome,
Nous assigner quelque quartier,
Où, pour une modique somme,
On nous permît de travailler.
D'étaler et de détailler.
Faut-il donc avoir équipage
Et loger au premier étage ?
Année i /6g. HP
Faut-il avoir des diamants, De grands laquais, et le visage Couvert de rouge jusqu'aux dents, Pour jouir du bel avantage De dévaliser les galants Sans éprouver aucun orage ?
L'amour aime les pauvres gens, A la ville comme au village.
Il faut donc qu'on trouve à Paris De la marchandise à tout prix; De tous les temps c'est un usage Parmi nous comme en tout pays, Et l'étranger doit rendre hommage Aux droits que nous avons prescrits Contre les lois du mariage.
Dont nous ne traçons qu'une image.
Si ceux qui se sentent épris D'un fumet de libertinage Par nous risquent d'être punis, Ce n'est pas un si grand dommage ; C'est leur faute, s'ils y sont pris.
Jadis, dans le jardin d'un prince, Les chiens de ville et de province Avaient de fréquents rendez-vous ; Ils commettaient des indécences; ^ Mais de sévères ordonnances Les exilèrent bientôt tous.
Le fouet en main, un grand suisse Leur faisait faire l'exercice.
Criait, les assommait de coups, VIII. '3'
i^o Clairambault-AIaurepas.
Et leur faisait lionte du vice.
Devons-nous craindre que sur nous On exerce ainsi la justice? Le gouvernement est trop doux Pour nous traiter comme une lice ; Et quand il veut qu'on nous punisse, A l'hôpital, sous les verroux, Par ordonnance de police, On nous fait porter un cilice Pour gagner la gale et les poux :
C'est bien assez pour nos cinq sous.
Il faut un peu qu'on nous pardonne ; C'est parfois la fragilité, Et plus souvent la pauvreté, Qui, pour subsister, nous ordonne De barbouiller la chasteté.
L'on cède au besoin qui commande, ■Quand on est pressé par la faim, Et quand nous marchons au serein, C'est moins pour avoir de la viande Que ce n'est pour avoir du pain.
Notre corps, notre houppelande Composent notre saint-crespin ; Il faut bien en faire une offrande, Dès que d'ailleurs on n'a plus rien, Puisqu'aux termes de la légende, Se laisser mourir n'est pas bien, Pour peu qu'on ait le cœur chrétien.
A midi l'on mange la soupe, Le soir il faut encor souper,
Année l'y 6g,
Et nous avons beau galoper,
La disette est toujours en croupe
Sans autre moyen d'échapper.
Il faut du bois, de la chandelle,
L'on veut acquitter son Joyer,
Ou, faute de pouvoir payer,
On met nos meubles en cannelle ;
Plus, pour la capitation
On nous met encore en dépense;
Mais de cette imposition
L'on devrait nous donner quittance;
Tout le monde sait en effet
Que c'est par tête qu'on la met.
Et ce n'est pas cette partie
Qui nous fait gagner notre vie;
Mais pour nous on change l'objet.
Ainsi, malgré notre industrie,
Il ne nous reste rien de net.
Le règlement qui nous pourchasse
Nous chagrine et nous embarrasse
Nous n'avions plus qu'un seul réduit
Où nous trouvions quelque profit,
Et le gouverneur nous en chasse.
Comment faire? le pain est cher;
Faudra-t-il donc en pet-en-l'air •
Aller raccrocher dans les rues.
Ou nous montrer à demi nues.
Même dans le fort de l'hiver?
Non, car on y verra trop clair;
Nous serions bientôt reconnues :
152 Clair ambault-Maurepas.
Le guet est un rude ennemi, La police qui nous tourmente A rendu la ville éclatante Dans la nuit comme en plein midi, Et les filous en ont gémi.
Sur nous, dès la première affaire.
On aura bientôt mis la main.
Et l'intraitable commissaire Nous fera mettre à Saint-Martin, Où l'on couche avec le chagrin, Le désespoir et la misère.
Ainsi, plaignez notre destin, Citoyens, dont le caractère A la bienfaisance est enclin.
Si l'on doit assister son frère.
L'on doit aider aussi ses sœurs :
Procurez-nous quelques douceurs; L'on priera pour vous à Cythère, Et l'Amour suppliera sa mère De vous accorder ses faveurs.
Mais nos vœux seront inutiles, Le public fut toujours ingrat, Et par des propos incivils Il aggravera notre état; Sans pitié, sans reconnaissance, Il badine des maux d'autrui ; Sa vive humeur, son inconstance, Le font plaisanter sur la France Comme il ferait sur l'ennemi ; Et pour dissiper son ennui,
Année ij6g. 153
Il se raille avec complaisance De ceux qui travaillent pour lui, Dès qu'il les voit dans l'indigence.
EPITRE A NICOLETi
Illustre Nicolet, ta perte est assurée :
De puissants ennemis dès longtemps l'ont jurée.
Des esprits éclairés, vastes dans leurs desseins,
I. « La frivolité du jour et le goût du moment se portent sur le Théâtre-Italien. Depuis que l'on y a permis les opéras-comiques ce spectacle ne désemplit pas, et les drames les plus médiocres, soutenus par quelques ariettes, sont assurés d'y réussir ; l'énumération en serait trop longue ; une comédie qui a pour titre le Tableau parlant y attire tout Paris. Un anonyme, indigné du mauvais goût du siècle, vient, dans une épître adressée à Nicolet, bateleur du Rempart, faire passer en revue tous les ouvrages monstrueux de ce théâtre et qui y ont été le plus suivis ; il assaisonne sa critique du sel de la satire qu'il répand sur la plupart des auteurs du jour, dont les écrits sont rappelés du côté le plus défavorable. Les portraits qu'il en «fait sont un peu outrés, mais on ne doit pas se dissimuler qu'en général il a raison et qu'on ne peut assez fronder l'esprit du jour qui semble dédaigner les chefs-d'œuvre immortels des auteurs du siècle de Louis XIV et ne prendre plaisir qu'à un spectacle d'un aussi majivais genre. » {Nouvelles a la main.)
Grimm nous apprend dans sa Correspondance que l'au-
154 Clairambault-Maurepas.
Teulent te supprimer comme les capucins ! Pour ranimer le goût languissant et malade, A l'hôtel de Bourgogne ^ on unit la parade : Clairval d'un beau pierrot étalant tout l'éclat A repris la couleur de son premier état. Et son théâtre, fier de ce qu'il te dérobe, Attire tout Paris avec sa garde-robe.
D'une tête à perruque on a fait un tableau, Le parterre se pâme et crie : ah ! que c'est beau ! La France est le pays où règne la sottise. Je sais que l'étranger en rit et nous méprise, Et moi, qui ne veux pas partager ce mépris. Je vais de nos travers gémir loin de Paris. Siècle du grand Louis, nous regrettons ta gloire; Quelle place le nôtre aura-t-il dans l'histoire.'* Pour remplacer Quinault, nous n'avons que Laujon, Pour remplacer Boileau nous n'avons que Fréron, Et, si la faux du temps vient à frapper Voltaire, François de Neufchâtel devient son légataire. Lemierre et Sauvigny, La Harpe et Chabanon, Nous glacent en voulant imiter Crébillon. L'agréable Saint-Foix, d'humeur douce et badine,
teur anonyme était Palissot. « Le succès de la parade du Tableau parlant, écrit-il, qui, grâce à la charmante musique de M. Grétry, se soutient au théâtre de la Comédie-Italienne dans tout son brillant, a excité la bile de M. Palissot. Il vient d'adresser une sanglante satire contre l'opéracomique, et plus encore contre son siècle et sa nation, à son digne ami, M, Nicolet. »
I. Où se trouve aujourd'hui le théâtre de la Comédie- Italienne. (M.)
Année i']6g. 155:
Est fidèle à la prose en réformant Racine ^.
Beaumarchais, trop obscur pour être intéressant,
De son vieux Diderot est le singe impuissant.
Un Cailhava nous peint Thalie à la Courtille;
Molière, ton habit se change en souquenille :
Pour te mieux outrager cent ans après ta mort,
Le coup de pied de l'âne est donné par Champfort -.
A ces pauvres Quarante il ne faut pas s'en prendre.
Ils ont fait de leur mieux pour honorer ta cendre.
Où sont ces aigles fiers fixant l'astre du jour?
Apollon aujourd'hui n'a qu'une basse cour.
Mais pourquoi regretter notre splendeur antique,
Puisque nous jouissons d'un Opéra-comique
Si puissant de nos jours ; son dieu fut savetier,
Maréchal, bûcheron, serrurier, tonnelier^.
Le sublime Quêtant fit une poétique
Pour prouver que ce dieu n'était dieu qu'en boutique.
Dans Tom Jones enfin il prit un noble essor
Et fut jusques aux cieux porté par Philidor.
L'atroce Barnevelt vint dans notre royaume ;
La Grèce eut son Homère et Paris son Anseaume.
Jeunesse, qui suivez cet auteur de si loin.
Avant de travailler méditez avec soin.
La gloire que produit cette illustre carrière
1. Allusion au malheureux essai de M. de Saint-Foix de mettre le cinquième acte à^Iphigénie en action. {Note de Grimm.)