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Chansonnier historique du 18e siècle [recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autre vers satiriques et historiques] publié avec introd., commentaire, notes et index

Louis xvi n'avait pas encore vingt ans lorsqu'il succéda, le 10 mai 1774, à son aïeul dont le règne venait de finir dans le désordre et dans la honte. Son avenanent au trône fut acc7ieilli arec honl/cur par la nation, qui l'estimait pour avoir donné, au milieu d'une cour corrompue, l'exemple des vertus domestiques et qui comptait sur lui pour réparer les maux causés par Louis XV. Le jeune prince semblait, par les excellentes intentions dont il était animé, devoir justifier l'attente de ses sujets. Malheureusement il n'y avait en lui . des grandes qualités nécessaires à 7tu roi réformateur ; s'il était instruit, pieux, honnête et économe, il était en même temps faible, timide et indécis. Son éducation première, mal dirigée par le dîic de La Vauguyon, homme de cour frivole et servile, loin d'atténuer ces défauts de

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sa natxire, les avait affinais et développés. « LouisXVI, a dit le duc de Lèvis, n'avait point, comme les deux rois ses prédécesseurs, un extérieur imposant; cependant il n'y avait rien dans sa personne qui dérogeât à la dignité suprême dont il était revêtu; c'étaient plutôt ses manières que sa configuration qui manquaient de noblesse, car il était grand et bien proportionné. Ses mœurs irréprochables commandaient l'estime et ses vertus privées méritaient tous les respects; mais il n'avait ni l'éclat qui impose, ni la grâce qui séduit, ni la fermeté qui contient. Ces moyens si puissants pour gouverner les hommes et plus particulièrement les Français, lui manquaient absolument. Raison de plus pour tenir constamment ses sujets à une distance respectueuse, et pour ne jamais déposer le diadème dont l'éclat éblouissant empêche de distingué r les imperfections de celui qui le porte. »

Il avait épousé, dès l'âge de seize ans, la fille de Marie- Thérèse, l'archiduchesse Marie- Antoinette, qui, attrayante et imposante à la fois, ajoutait à la dignité royale le prestige de la grâce et de la majesté. « Marie- Antoinette avait plus d'éclat que de beauté, écrit Sènac de Meilhan, l'un des meilleurs juges qui l'aient observée ; chacun de ses traits, pris séparément, n'avait rien de remarquable; mais leur ensemble avait le plus grand agrément. Ce mol si pro ligué de charmes était, pour peindre les grâces de cet ensemble, le mol propre. Aucune femme ne portail mieux sa tête, qui était attachée de manière que chacun de ses mouvements eût de la grâce cl de la noblesse. Sa démarche était noble et légère et rappelait celle expression de Virgile: Incessu patuit dea. CV qu'il y

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avait de plus rare dans sa personne était l'union de la grâce et de la dignité la plus imposante. Son esprit n'avait rien de brillant et elle n'annonçait à cet égard aucîine prétention ; mais il y avait dans elle quelque chose qxii tenait de l'inspiration et qui lui faisait trouver au moment ce qu'il y avait de plus convenable aux circonstances, ainsi que les expressions les plus justes. C'était plutôt de l'âme que de l'esprit qtie partaient alors ses discours et ses réponses. Entièrement livrée à elle-même à vingt ans, étrangère, belle, aimable, totile-puissante sur le cœur et l'esprit d'un roi aussi jeune qu'elle, elle fit des imprudences, applaudies alors, transformées dans la suite en crimes. Objet de l'enthousiasme public, elle n'était point avertie de ses fautes et de la légèreté de sa conduite... Dans son intérieur, elle montrait im caractère de bonté rare parmi les particuliers... Attentive à ne pas nuire, elle avait soin d'empêcher que de légers mécontentements qu 'elle avait de quelquespersonnes ne fissent sur le Roi un effet désavantageux pour elles. »

La jeune souveraine était populaire par les traits de bonté et de générosité que l'on citait d'elle et qui témoignaient de son bon cœur ; les humiliations que lui avait infligées, à Versailles, M'"e du Barry, envieuse de sa jeunesse et de sa beauté, avaient été pour elle un titre de plus à l'estime publique. Mais elle avait à ses côtés tin intrigant obscur, l'abbé de Vermond, qui devait contribuer par sa funeste influence à lui faire perdre l'aflèction de ses sujets. L 'abbé, chargé de former son esprit et son cœur et de l'élever en reine de France, semblait avoir

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pris à tâche de l'empêcher d'être Française. Aussi la Reine vit bientôt se former contre elle, dans sa propre cour, un parti puissant qui mit à profit ses fautes et ses inconséquences pour ruiner rapidement et sûrement la popularité qui l' avait accompagnée jusqu 'au trône.

Comme son père, dont il gardait un profond souvenir, Louis XVI avait toujours envisagé avec une crainte mélancolique le fardeau du pouvoir, et son premier sentiment, en apprenant la mort de son aïeul, fut de ne pouvoir suffire, par jeunesse aussi bien que par inexpérience, à la lourde tâche qui lui incombait. A ussi songca-t-il à appeler (inprès de lui tin conseiller dévoué et rompu aux affaires. La Reine, qui n'oubliait point que Choiseul avait négocié son mariage et désirait lui prouver sa reconnaissance, essaya de décider son époux à le ramener au ministère. Mais le Roi, prèvemi dès longtemps contre Choiseul par les recommandations du Dauphin, écarta résolument cette proposition et demanda conseil à ses tantes, Mesdames, filles de Louis XV, pour lesquelles il avait toujours montré une grande déférence. Les princesses hésitaient entre M. de Machault et M. de Mau repas, mais M'"e Adélaïde décida le Roi en faveur de Maurepas, que recommandaient tout particulièrement la disgrâce et l'exil que lui avait infligés M'"1' de Pompadour. Maurcpas, qui était resté vingt-cinq ans éloigné de la cour, n'avait rien perdu, dans la retraite, de sa légèreté et de son insouciance d'autrefois. A côté de ces défauts, il y avait d'ailleurs en lui quelques qualités appréciables; il avait de l'esprit, de l'habileté, de l'expérience et une manière agréable de traiter les affaires qui pouvait abuser

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sur ses véritables capacités. Louis XVI, pressé d'apprendre, fut heureux d'avoir trouvé zen ministre qui semblait apte à le former promptement. Quant au public, qui avait oublié depuis longtemps le courtisan disgracié et n' avait point de jugement arrêté a son égard, il accueillit avec faveur son rappel comme indiquant de la part du Roi le ferme désir de rompre avec la politique de son prédécesseur.

Par le premier èdit du règne, Louis XVI fit remise au peuple du droit de joyeux avènement, impôt qui ne coûtait pas moins de quarante millions aux contribuables, bien qu'il eu rapportât à peine la moitié au Trésor. Marie- Antoinette , de son côté, renonça au droit de ceinture de la reine, autre impôt non moins vexatoire et aussi peu productif. Ces actes de judicieuse libéralité furent considérés comme les présages d'un règne heureux, mais ne satisfirent pas complètement l'opinion ptiblique. Ce que l'on attendait avec une impatience de four en jour plus vive, c'était le renvoi des ministres du feu roi et la suppression du Parlement Maupeou. D'Aiguillon et de Boynes avaient déjà quitté leurs fonctions, mais les plus odieux de leurs collègues, Maupeou, Terray et La Vrillière étaient c7icore en place et intriguaient pour s'y maintenir en dépit de l'irritation populaire. L'archevêque de Paris lui-même les appuyait de son influence et représentait que le rappel de l'ancienne magistrature constituerait pour la religion un danger permanent. Le Roi restait indécis et sa popularité souffrait de son irrésolution. Mais Maurcpas, qui tenait à conserver la faveiir du, public et ne se souciait nullement de

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porter la responsabilité des dernières mesures du règne de Louis XV prises par ses collègues, n'eut rien de plus à cœur que de se débarrasser d'eux, et il triompha de l'hésitation de Louis XVI. Il avait mis toute son adresse à gagner le cœur et l'esprit du prince, et par son travail facile, par sa clarté d'exposition, par sa prompte expédition des affaires, il avait obtenu tout le crédit d'un premier ministre, sans en avoir le titre. Grâce à ses conseils, Maupeou et Terray furent exilés le 25 août, jour de la fête de saint Louis; Hue de Miromènil devint garde des sceaux et Turgot passa au contrôle général laissant la marine à Sartines. Ce changement ministériel provoqua dans Paris les démonstrations les plus enthousiastes, d'autant qu'il permettait de considérer le rappel de l'ancien Parlement comme désormais assuré. Ce rappel ne tarda pas, en effet, à suivre. En dépit des opinions qui divisaient sur ce point la famille royale et même le ministère nouvellement constitué, Louis XVI céda aux suggestions de Mail repas, partisan de l'ancienne magistrature. Il écrivit aux Parlementaires exilés de rentrer èi Paris le 12 novembre et de se réunir au Palais en robes de cérémonie. Il s'y rendit lui-même et tint un lit de justice dans lequel furent enregistrés le rétablissement de l'ancien Parlement et la suppression du nouveau. La cour des Aides et les juridictions inférieures, supprimées sous le feu Roi, reprirent également leurs fondions; quant au Parlement Maupeou, il se vit transformé en Grand Conseil.

Après avoir cal/né par ces mesures le ressentiment national, il devenait urgent de procéder aux réformes

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instamment réclamées par l'opinion. Ces réformes furent entreprises par l'homme le plus considérable du ministère et le seul, à vrai dire, qui fût arrivé au pouvoir avec une idée exacte de la situation et des projets nettement arrêtés, le contrôleur général Turgot. Issu d'une ancienne famille de robe, Turgot appartenait à cette race d'administrateurs philanthropes qui n'exercent le pouvoir qu'en vue du bien public et avec un dévouement absolu et désintéressé. Après de sérieuses études qui lui avaient valu le titre de prieur en Sorbonne, Turgot avait appliqué son esprit à toutes les connaissances humaines, et particulièrement èi l'économie politique. D'abord maître des requêtes, puis intendant de Limoges, il s'était fait adorer dans sa province en allégeant les charges publiques, en abolissant la corvée et en établissant la libre circulation des grains. Il avait ainsi fourni aux plus mauvais jours le rare spectacle d'tinc administration bienfaisante et vraiment populaire. Devenu ministre, Turgot allait donner libre carrière, dans un champ plus vaste, à l'activité de son âme généreuse et passionnée pour le bonheur de ses concitoyens.

La question des finances s'imposait la première à son attention. En dépit des expédients de l'abbé Terray, le déficit du trésor prenait sans cesse des proportions inquiétantes. Turgot, qui ne voulait recourir ni aux impôts ni aux emprunts, résolut, pour égaler les receltes aux dépenses, d'îitiliscr avec ttnc sévère économie les deniers de l'État. Une meilleure répartition des taxes, une perception plus rigoureuse des revenus publics, de nombreux retranchements dans les prodigalités inutiles, une vigou-

vin Introduction historique.

rense impulsion donnée au commerce et à l'industrie, tels furent à ses yeux les moyens les plus efficaces pour rétablir V équilibre dans les finances de l'État. Après avoir ranimé le crédit en soldant les pensions arriérées et cassé le bail des domaines royaux pour en augmenter le revenu, il décréta la liberté du commerce des grains à l'intérieur. Cette sage mesure, destinée à prévenir le retour des maux causés par le pacte de famine, passa d'abord sans résistance, bien qu'elle eût suscité d'ardentes controverses. Mais bientôt, à la suite de la mauvaise récolte de l'année, des troubles éclatèrent en province et se propagèrent jusqu'à Paris. Turgot, qui vit là une machination ourdie par ses adversaires politiques, n'hésita pas à employer la force armée, et bien qu'il eût à lutter contre le mauvais vouloir du Parlement et du lieutenant générai de police, il rétablit promplement le calme, grâce à une répression énergique. Sa popularité et son crédit auprès du Roi, quelque peu ébranlés par ces événements, furent raffermis peu après par l'entrée au ministère de Lamoignon de Malcshcrbcs, qui remplaçait La Vrillière. Le vieux duc était resté, dans le Conseil, le dernier survivant des ministres de Louis XV; Maurepas, après avoir retardé sa chute durant une année, l'avait abandonné, et, craignant que sa place ne fût prise far quelque numire de la fiction de Choiseul, il avait, sur les conseils de Turgot, proposé au Roi de lui donner Malcshcrbcs pour successeur.

Le nouveau ministre était alors le personnage le plus justement honoré de la magistrature; aussi populaire que Turgot, dont il était l'ami, il professait, en politique

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comme en philosophie, les mêmes opinions que lui. A la tête de la Cour des Aides, dont il était premier président, il avait jadis ènergiquement protesté contre le coup d'Etat de Maupeou, et tout récemment il avait adressé au Roi de remarquables remontrances dans lesquelles il exposait et jugeait avec une noble franchise le système d'impôts qui écrasait la nation et les abus de tout genre dont fourmillait le régime fiscal.

Malcsherbes n'accepta son élévation qu'à contre-cœur, et il fallut, pour le décider, toute l'insistance de Turgot et la ferme espérance d'apporter un utile concours aux patriotiques desseins de son ami.

La réunion de ces deux ministres philosophes dans les Conseils du Roi allait donner une nouvelle impulsion aux réformes attendues par la nation. Tandis que Malcsherbes sollicitait l'abolition des lettres de cachet, Turgot poursuivait ses améliorations dans les finances, annonçait aux intendants la prochaine suppression des corvées et préparait une loi destinée à valider les mariages des protestants, en attendant, assurait-on, de leur accorder le libre exercice de leur culte. Le clergé s'émut de ces projets de tolérance, contre lesquels il crut devoir protester dans un mémoire présenté au Roi par les délégués de l'Assemblée générale.

Turgot ne fut point déco7icertè par cette opposition ni par l'hostilité qu'il rencontrait à la cour, particulièrement chez Maurcpas et chez la Reine, que ses principes de rigoureuse économie avaient indisposée. La magistrature, qui se sentait menacée dans son influence et dans ses privilèges par l'esprit novateur du ministre, fit cause

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commune avec le clergé. Après avoir condamné un ouvrage de Boncerf sur les Inconvénients des droits féodaux, que l'on disait inspiré par Turgot, le Parlement n'attendait qu'une occasion d'engager ouvertement la lutte ; elle ne tarda pas à se présenter. Au mois de février 1776, Turgot lui adressa, pour l'enregistrement, six édits, dont les deux plus importants concernaient la corvée et les jurandes, sachant bien qu'il faudrait recourir à un lit de justice pour obtenir l'enregistrement. Le Parlement, eu effet, fit des remontrances, surtout contre la suppression des corvées, qui atteignait directement les magistrats propriétaires et provoqua de leur part un déchaînement inouï. Mais après d'itératives remontrances, le Roi tint, le 12 mars 1776, un lit de justice que Voltaire appelait avec raison lit de bienfaisance, et les édits furent enregistrés. La corvée était remplacée par une taxe qui frappait la noblesse, en respectant le clergé que Turgot n'osait encore soumettre à l'impôt. Quant au régime des maîtrises et des jurandes, il était supprimé sans tempérament et sans transition, pour faire place à la liberté du travail et de la co7icurrcnce. Le menu peuple de Paris, transporté de joie par l'abolition des jurandes, témoigna son enthousiasme par des manifestations qui ne furent pas exemptes de désordres. Dans les campagnes, la suppression des corvées produisit le vu " nurésultat, et l'on vit des paysans se soulever contre leurs seigneurs. Aussi les opérations de Turgot furent-elles critiquées dans de nombreux pamphlets et accrurent encore le nombre des adversaires du ministre. Malesherbes n'était guère plus heureux que son col-

Le règne de Louis XJ I.

lègue. Les divers projets de réformes qu 'il avait présentes à Louis XVL, et notamment les économies dans la maison du Roi, n'avaient point reçu d' exécution. Fatigué de ses vains efforts, il inclinait tout naturellement à se démettre de fonctions pour lesquelles il n'avait aucun goût et n'était retenu que par sa fidélité à la destinée de Turgot. Lorsqu'il comprit que son ami, abandonné par le Roi et réduit à l'impuissance, était menacé d'une disgrâce inévitable, il n'hésita plus et demanda l'autorisation de se retirer.

Mais tandis que Malesherbes regrettait son inaction forcée, le ministre de la guerre, le comte de Saint-Germain, se signalait, au contraire, par une activité irréfléchie. Ce vieux général, que Turgot avait retiré de la retraite où il vivait pour lui confier un département dans lequel les abus étaient aussi nombreux que criants, fut accueilli avec faveur par l'armée, qui le regardait comme un guerrier philosophe et un ami des soldats. Saint- Germain avait étudié depuis longtemps les vices du système militaire ; il commença par porter la main sur les corps privilégiés et la maison du roi, dont la sompttieuse inutilité le révoltait.

Maurepas, inquiet de ce début et poussé d'ailleurs par les officiers courtisans qui voyaient leur situation compromise, s'empressa de lui donner pour adjoint le comte de Montbarrey , chargé de modérer son ardeur et de tempérer la rigueur de ses actes. Le ministre, qui avait supprimé les grenadiers à cheval et les mousquetaires gris ci noirs, fut obligé de respecter les chevau-légcrs, les carabiniers et les gendarmes. Ll reporta alors son attention

Introduction hi s torique.

sur le relâchement, sur l'absence d'ordre et de régularité, sur l'insouciance et même le mépris du commandement qui s'étaient glissés dans l'année. Pour remédier à ces maux, il imagina, par une réminiscence de l'armée allemande, dans laquelle il avait servi, l'emploi des châtiments corporels, d'abord les coups de bâton, puis les coups de plat de sabre. Cette mesure, qui s'accommodait mal avec la fierté nationale, lui aliéna l'esprit des soldats qui, eux, du moins, lui avaient su gré de vouloir introduire l'égalité dans leurs rangs. Dès ce jour, il fut perdu dans l'estime publiqtie; son projet de remplacer les Invalides par trente-six nouveaux établissements l'avait déjà discrédité ; son ordonnance sur la discipline le fit universellement détester. Il ne lui manquait plus que de se rendre ridicule; il y réussit en dispersant dans les provinces l'Ecole militaire de Paris et en donnant des hommes d'Eglise pour professeurs aux jeunes officiers.

Ces mesures maladroites et impopulaires avaient achevé de discréditer le système des réformes inauguré par Turgot, qui allait être oblige de quitter le ministère sans avoir eu le loisir de mettre en pratique dans tous ses détails le vaste plan qu'il avait conçu.

A côté de ses réformes financières et industrielles, il préparait, en effet, d'importantes innovations politiques et avait arrêté les bases d'une organisation représentative dont il ne tenta même pas l'essai. Il voulait appeler la nation à la vie publique en l'intéressant à la gestion de ses affaires cl en lui donnant une part de l'administration et au gouvernement. D'après ces principes, il avait

Le règne de Louis XII.

imaginé une représentation à trois degrés dans laquelle les députés, élus sans distinction d'ordre, devaient répartir l'impôt et étudier l'ensemble des mesures réclamées par les besoins généraux ou locaux. Cette conception n'était pas autre chose que le programme dressé plus tard par V Assemblée constituante ; si elle eût été réalisée, la Révolution devenait inutile, et l'ancienne monarchie eût accompli par de simples ordonnances, sans discordes civiles et sans secousses, toutes les reformes que récla/nait l'esprit public. Malheureusement Turgot n'avait plus assez d'infltience pour continuer son œuvre réfortnatrice ; les courtisans, la noblesse, le clergé, les magistrats, les chefs de métiers, tout le monde, en un mot, s' était tourné contre lui et, s' il conservait l'estime du Roi, il avait perdu tout son crédit. « Je vois bien, avait dit Louis XVI, qu'il n'y a ici que M. Turgot et moi qui aimions le peuple; » mais, faible comme il était et dominé par les intrigues de son entourage, il n 'osa pas lutter plus longtemps en faveur de son ministre ci l'abandonna. Maurepas, qui ne pardonnait pas à Turgot d'avoir un moment éclipsé son influence, précipita sa chute en lui attribîtant des lettres injurietises pour la famille royale, et la Reine demanda instamment son renvoi. Turgot, poussant la fermeté jusqu'au bout, tint tête à l'orage et se refusa à déserter volontairement son poste. Aussi reçut-il, le 12 mai 1776, l'ordre de quitter la cotir. Il n'emportait guère avec lui que les regrets des esprits stcpèriezirs; la majorité du public n'appréciait pas son œuvre avec assez d'équité pour comprendre combien son renvoi devait être funeste à l'Etat.

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