AH!... C'EST JEANNOT
Nargue de la scène tragique, Et foin de nos meilleurs auteurs !
I. L'acteur Volange, plus connu sous le nom de Jeannot, qui était celui du personnage qu'il jouait au théâtre des l 'ariétés amusantes, dans la pièce les Battus paient l'amende, obtint en peu de temps une célébrité surprenante. Grimm, bien que peu favorable aux bateleurs, consacrait à l'acteur et à la pièce une mention fort étendue dans sa Correspondance, au mois de juin : « Un nouveau spectacle, établi l'année dernière à la foire Saint-Laurent, vient d'attirer depuis plus de deux mois et la ville et la cour, grâce au prodigieux succès d'une espèce de proverbe dramatique dont nous sommes assez embarrassés de dire le sujet. Comment se dispenser pourtant de parler d'un ouvrage qui fait les délices de tout Paris, pour lequel on abandonne les chefs-d'œuvre de Molière et de Racine et qui, à la cent douzième représentation, est encore plus suivi qu'il ne l'était à la première? L'objet d'un si bel enthousiasme, l'idole d'une admiration si rare et si soutenue, l'homme enfin qu'on peut appeler dans ce moment l'homme de la nation, est un certain M. Jeannot qui joue, il faut l'avouer, avec la plus grande vérité, le rôle d'un niais que l'on arrose d'une fenêtre comme Don Japhet d'Arménie; qui, par le conseil d'un de ses amis va faire sa plainte au clerc d'un commissaire dont il est la dupe, et qui, après
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Car l'on préfère au bon comique Le boulevard et les farceurs.
Ah ! Français frivoles, A qui l'on attache un grelot,
Que vous êtes drôles!
Oui fait mouvoir votre grelot ?
Ah !... c'est Jeannot.
avoir été bien battu pour s'être avisé de vouloir se venger lui-même, est surpris dans la rue par le guet, et se trouve enfin dépouillé du peu qu'il possède ; ce qui prouve sans doute très clairement que ce sont les battus qui paient l'amende. Ce proverbe, qui sert de morale,- à la pièce en est aussi le titre. L'auteur à qui nous sommes redevables d'une si noble production est M. Dorvigny. Sans partager la folie des transports avec lesquels on a daigné accueillir une si ridicule farce, on ne peut nier qu'il n'y ait une sorte de mérite à l'avoir faite. L'auteur a rassemblé dans le rôle de Jeannot plusieurs traits connus, mais vraiment comiques, et la manière dont il a su les employer laisse concevoir quelque espérance de son talent lorsqu'il voudra bien l'appliquer à des sujets moins bas. Quant à l'acteur qui l'a fait valoir avec tant de succès, il donne bien plus que des espérances. On ne peut avoir un masque plus mobile et plus vrai, des inflexions de voix plus variées et plus justes, un jeu plus simple et plus naturel, une gaieté plus franche et plus naïve. Messieurs les gentilshommes de la Chambre ont déjà fait quelques démarches pour le faire débuter sur un théâtre plus digne de sa gloire. »
Le talent de Jeannot assura son succès et sa popularité ; jamais on n'avait vu pareil engouement du public pour un bateleur. Bachaumont écrivait, à la fin de l'année 1779 : « Jeannot continue à faire les beaux jours du théâtre de Lécluse. Les directeurs sont convenus qu'il leur avait valu de quoi payer leurs dettes montant à 200,000 livres et en outre un bénéfice de plus de 300,000 livres...
« Il amuse le public non seulement en scène, mais encore dans les sociétés ; il n'est pas de bonne fête où l'on ne l'ap-
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Tel on voit le peuple idolâtre Oublier la sainte Sion, Vous abandonnez le théâtre De l'esprit et de la raison.
Quelle est donc l'idole Du peuple frivole?
Ah !... c'est Jeannot.
pelle et dont il ne fasse les délices. Dernièrement il a eu un petit rhume ; sa porte le lendemain est devenue inaccessible par les carrosses ; les femmes de qualité envoyaient savoir de ses nouvelles et les plus grands seigneurs venaient en chercher eux-mêmes. On ne sait jusqu'à quand durera ce délire. Il doit être long en ce que c'est véritablement un grand acteur, qui par son naturel exquis donne du relief aux plus grosses balourdises dans ces farces foraines; indépendamment de Les Battus paient l'amende, qu'on joue très fréquemment et qui sont peut-être à la deux centième représentation, il y en a plusieurs autres où il excelle même davantage, et d'autres encore où il remplit huit rôles différents.
« On a modelé Jeannot en porcelaine de Sèvres, et son buste de cette matière est en ce moment l'étrenne à la mode : la Reine en a pris plusieurs pour distribuer à ses favoris et favorites. »
Jeannot, que le succès rendait exigeant, ne s'entendit pas longtemps avec ses directeurs, et, au mois de février 1780, il les quitta pour aller débuter à la Comédie-Italienne où ses admirateurs le suivirent avec obstination. « 11 traînait encore à sa suite, au dire de Bachaumont, toute la canaille des boulevards et de la foire. Ces bandits, furieux de se voir enlever leur idole, semblaient vouloir ravoir Jeannot et le ramener aux tréteaux. » Bien qu'il eût été accueilli avec enthousiasme par ses partisans, VTolange n'obtint en somme aucun succès et, plus heureux que âge, il dut se décider, au bout de quelques mois, à revenir aux tréteaux des boulevards, où il retrouva, avec sa popularité, ses triomphes d'autrefois.
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Le bon goût va faire merveille; Molière n'est plus de saison; Et l'on voit bâiller à Corneille1 Tous les gens qui sont du bon ton.
Chefs-d'œuvre superbes !
Ce sont des proverbes Dont l'auteur ne serait qu'un sot, Sans... son Jeannot.
Désertons la scène française, Vive Lécluse et Parizot 2!
Et ne traitons point de fadaise Les grands Boulangers de Chaillol '.
Ce n'est plus les drames
Oui plaisent aux dames; Pour les amuser il ne faut Qu'un... bon Jeannot.
i. « Dans le même temps où l'on voyait une si grande affluence de monde à la cent douzième représentation de Les Battus paient l'amende, il n'y avait pas deux loges de louées pour la première représentation de Rome sauvée de M. de Voltaire, et à la troisième, la salle était déserte. O Athéniens! Athéniens! » {Correspondance de Grimm.)