‹ Chansonnier historique du 18e siècle [recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autre vers satiriques et historiques] publié avec introd., commentaire, notes et indexChapitre 21 sur 205 · LES EVENEMENTS DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

LES EVENEMENTS DE L'ANNÉE

Quoi! verrai-je toujours des sottises en France? Disait l'hiver dernier, d'un air plein d'importance. Timon, qui. du passé profond admirateur, Du présent qu'il ignore est éternel frondeur. Pourquoi, s'écriait-il, le Roi va-t-il en Flandre? Quelle étrange vertu qui s'obstine à défendre Les débris dan<>[ereux du trône des Césars,

ou du moins (juand le mar<;chal de Noailles a fait donner. L'attaque a été rude, mais il a fallu que ces enfants perdus cèdent au nombre. Ce passage a fort indisposé contre le maréchal de Noailles, que l'on a regardé de plus en plus comme ayant peur du canon. On dit qu'on a attaché la nuit à la porte de son hôtel une épée de bois. » {yourn. de Barbier.)

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Contre l'or des Anglais et le fer des housards ? Dans le jeune Conti quel excès de folie, D'escalader les monts qui gardent l'Italie, Et d'attaquer vers Nice un Roi victorieux, Sur les sommets glacés dont le front monte auxcieux? Pour franchir les amas des neiges éternelles, Dédale à cet Icare a-t-il prêté ses ailes ? A-t-il reçu du moins dans son dessein fatal. Pour briser les rochers, le secret d'Annibal ^ ?

11 dit, et Conti part^. Une ardente jeunesse Voyant peu les dangers que voit trop la vieillesse. Se précipite en foule autour de son héros. Du Var qui s'épouvante on traverse les flots ; De torrents en rochers, de montagne en abîme, Des Alpes indignées on assiège la cime ; On y brave la foudre : on voit de tout côté Et la nature, et l'art, et l'ennemi dompté. Conti qu'on censurait, et que l'univers loue. Est un autre Annibal qui n'a pas de Capoue. Critiques orgueilleux, frondeurs, en est-ce assez.?

1. Ce secret, d'après Tite-Live, c'était l'emploi du vinaigre. Juvénal dit de même, en parlant d'Annibal :

Et montes ruplt acelo.

2. Louis-François de Bourbon, prince de Conti, duc de Mercœur et comte de la Marche (1717-1776), était lieutenant général depuis 1736, lorsqu'il fut créé générahssime des troupes de France et d'Espagne en Italie. Il quitta Versailles le 6 mars, pour aller se mettre à la tête de l'armée.

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Avec Nice et Demont vous voilà terrassés ^.

Mais tandis que sous lui les Alpes s'aplanissent, Que sur les flots voisins les Anglais en frémissent, Sur les bords de l'Escaut Louis fait tout trembler ; Le Batave s'arrête, et craint de le troubler. Ministres, généraux suivent d'un même zèle. Du conseil aux dangers, leur prince et leur modèle. L'ombre du grand Condé, l'ombre du grand Louis, Dans les champs de la Flandre ont reconnu leur fils : L'envie alors se tait, la médisance admire. Zoïle, un jour du moins, renonce à la satire; Et le vieux nouvelliste, une canne à la main, Trace, au Palais-Royal, Ypres, Furne et Menin.

Ainsi, lorsqu'à Paris la tendre Melpomène De quelque ouvrage heureux vient embellir la scène, En dépit des sifflets de cent auteurs malins, L'impétueux parterre applaudit des deux mains ; Ainsi, malgré Bussy, ses chansons et sa haine, Nos aïeux admiraient Luxembourg et Turenne. Le Français quelquefois est léger et moqueur,

I. « Le prince de Conti et l'infant don Philippe commandaient l'armée combinée de France et d'Espagne, Dès le i*"" avril, ils lui avaient fait passer le Var et avaient forcé les troupes piémontaises de se retirer et d'abandonner les châteaux d'Aspremont, d'Utelle, de Nice et de Castelnuovo, ensuite celui de Montalban »

« Le prince de Conti étant parvenu à faire passer les montagnes à ses troupes, après bien des difficultés, fait le siège de Demont, et le prend le l^ août avec toute sa garnison. » {Journ. hist. du r^gne de Louis XV.)

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Mais toujours le mérite eut des droits sur son cœur : Son œil perçant et juste est prompt à le connaître ; Il l'aime en un sujet, il l'admire en son maître. Le roi le plus auguste et le plus vertueux Est de tous les humains le plus cher à ses yeux.

Nous l'avons bien prouvé, quand la fièvre fatale, A l'œil creux, au teint sombre, à la marche inégale, Des exploits de Louis interrompant le cours. Au sein de la victoire attaqua ses beaux jours Jadis Germanicus fit verser moins de larmes. L'univers éploré ressentit moins d'alarmes. Et goûta moins l'excès de la félicité, Lorsqu'Antonin mourant reparut en santé Dans nos emportements de douleur et de joie Le cœur seul a parlé, l'amour seul se déploie. Paris n'a jamais vu de transports si divers. Tant de feux d'artifice et si peu de bons vers ^

Autrefois, ô grand roi ! les filles de Mémoire, Chantant au pied du trône, en égalaient la gloire. Que nous dégénérons de ce temps si chéri !

I. « Les poètes, les orateurs, par une louable émulation, s'efforcèrent de célébrer ce plus beau moment de la vie de Louis XV, ce triomphe d'une nouvelle espèce, digne de Trajan et d'Antonin, d'en transmettre la méinoire à la postérité la plus reculée. On ne saurait s'imaginer à quelle extravagance se porta, chez les gens de lettres, le délire de la composition mêlé au délire patriotique. » [Vie privée de Louis XV.) On publia en 1745 deux recueils de ces poésies et l'on formerait sans peine plusieurs volumes de celles qui furent imprimées séparément.

40 Clairambault-AIaurepas.

L'éclat du trône augmente^ et le nôtre est flétri.

Oh ! ma prose et mes vers, gardez-vous de paraître ;

II est dur d'ennuyer son héros et son maître :

Cependant nous avons la noble vanité

De mener les héros à l'immortalité.

Nous nous trompons beaucoup : un Roi juste et qu'on aime

Va sans nous à la gloire, et doit tout à soi-même.

Chaque âge le bénit : le vieillard expirant,

De ce prince, à son fils, fait l'éloge en pleurant;

Le fils, éternisant des images si chères,

Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères ;

Et ce nom, dont la terre aime à s'entretenir,

Est porté par l'amour aux siècles à venir.

Si pourtant, ô grand Roi ! quelque esprit non vulgaire. Des vœux de tout un peuple interprète sincère, S'élevant jusqu'à vous par le grand art des vers, Osait, sans vous flatter, vous peindre ù l'univers, Peut-être on vous verrait, séduit par l'harmonie, Pardonner à l'éloge en faveur du génie; Peut-être d'un regard le Parnasse excité, De son lustre terni reprendrait la beauté ; Les lauriers renaîtraient dans ses vallons stériles, Un Auguste nouveau nous rendrait des Virgiles. Puissions-nous mériter de vivre sous sa loi, Et que le siècle enfin soit digne de son Roi ^ !

I, Dans les Œuvras de Voltaire, la pièce ci-dessus se termine par six vers que ne donnent pas les recueils mss.; mais on n'y trouve point les quatre derniers de notre texte.

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EPIGRAMMES DIVERSES

SUR LE ROI

Louis n'est pas un chasseur ordinaire, J'en ai la preuve en main ; Chasser ses ennemis, la mort et sa catin N'est pas chose facile à faire.

Que de douleurs, de tristesse et d'ennui Nous a causés le mal qui vient de te surprendre ! Grand Roi, porte ta gloire aussi loin qu'Alexandre; Mais, pour notre bonheur, vis plus longtemps que lui

Doit-on mettre autour de son buste Louis le Grand ? Louis le Juste ?

Ces noms qu'il a bien mérités, D'autres déjà les ont portés.

Qu'un titre nouveau le décore :

Qu'il soit Louis le Bien- Aimé, Dans ce mot tout est renfermé

42 Clairambault-Maurepas.

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