‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 66 sur 155 · CONTRE · texte numérisé non relu

CONTRE

LA CHAMBRE DE JUSTICE

Toi dont le redoutable Alcée *

Suivait les transports et la voix,

Muse, viens peindre à ma pensée

La France réduite aux abois.

Je me livre à ta violence;

C'est trop, dans un lâche silence.

Nourrir d'inutiles douleurs.

Je vais, danç l'ardeur qui m'enflamme,

1. Les Mélanges de Boisjourdain nous apprennent que cette pièce est l'œuvre de J.-B. Rousseau.

2. Alcée, de Mitylène, le premier des poètes lyriques grecs. Ses hymnes, aujourd'hui perdus, portaient l'empreinte d'un enthousiasme passionné.

Année lyij* 153

Flétrir le tribunal infâme

Qui met le comble à nos malheurs.

Une tyrannique industrie Épuise aujourd'hui son savoir.

Une implacable barbarie Se mesure sur son pouvoir.

Le délateur, monstre exécrable, Est doué d'un titre honorable, A la honte de notre nom.

L'esclave fait trembler son maître ; Enfin nous allons voir renaître Le temps de Claude et de Néron *.

En vain l'Auteur de la nature S'est réservé le fond des cœurs, Si l'orgueilleuse créature

I. On sait que sous ces empereurs, la délation était devenue une vertu d'État, et que tout dénonciateur recevait en récompense une partie des biens de la victime. L'édit du 7 mars 1716, qui établit la Chambre de justice, renouvelait ces pratiques odieuses : « Nous donnons et accordons à ceux qui se voudront rendre et déclarer dénonciateurs desdits crimes, délits et malversations, pour récompense des frais qu'ils seront obligés de faire et de leurs peines et vacations, le cinquième des amendes et confiscations qui nous seront adjugées. Et à ceux qui donneront connaissance et preuves des effets recelés ou transportés fi-auduleusement, nous leur accorderons le dixième desdits effets, lesquelles portions nous voulons et entendons leur être payées par préférence sur les deniers qui proviendront de leurs dites dénonciations... sauf aux juges de ladite Chambre d'ordonner autre et plus grande récompense auxdits dénon-

'54 Clairambault^Maurepas,

Ose en sonder les profondeurs.

Une ordonnance criminelle Veut qu'en public chacun révèle Les opprobres de sa maison ^ ; Et, pour couronner l'entreprise.

On fait d'un pays de franchise Une indigne et vaste prison.

ciateurs, selon la diligence, qualités et circonstances de leurs avis et du service qu'ils nous y auront rendus. » La déclaration du ly mars confirmait ces dispositions. (Cf. ciaprès, art. 15.)

I. Pour expliquer (je dirais presque pour justifier) les invectives de Rousseau, il sufifit de citer quelques articles de la déclaration du 17 mars 17 16, concernant les justiciables de la Chambre de justice :

« Art. I*' . — Nous avons enjoint et ordonné... que toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, qui auront à faire des plaintes ou dénonciations contre toutes sortes de personnes, soit officiers de finances, officiers comptables, etc., pour raison de péculat, concussions, exactions, malversations et abus commis tant dans les recouvrements, perception et maniement, que dans l'emploi et distribution des deniers publics... aient à venir en toute liberté faire leurs plaintes en ladite Chambre, ou s'ils ne se veulent rendre partie, dénoncer lesdits faits de malversation à notre procureur général, et apporter et envoyer toutes les pièces qu'ils auront par écrit, mémoires et instructions. Et afin qu'ils y puissent satisfaire en toute sûreté, nous les avons mis et mettons en notre protection et sauvegarde, faisant inhibitions et défenses à toutes personnes de les détoiuner ou intimider, soit par menace ou par quelque autre voie directe ou indirecte, à peine de la vie...

« Art. 7' — Voulons en outre que tous les officiers comptables qui ont exercé leurs offices ou qui en ont joui depuis le I*' janvier 1689... soient tenus de passer devant deux notaires un état qu'ils signeront et affirmeront véritable de tous leurs biens, de quelque nature qu'ils soient,

Année iji'J, 155

Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre !

Quels spectres me glacent d'effroi I L'enfer ténébreux se découvre, C'est Tisiphone *, je la voi.

La terreur, l'envie et la rage Guident son funeste passage; Des foudres partent de ses yeux, Elle tient dans ses mains perfides Un tas de glaives homicides Dont elle arme des furieux.

Déjà la troupe meurtrière Commence ses sanglants exploits.

dans lequel ils distingueront et emploieront, par un article séparé, les biens qui leur sont échus par succession, donation ou testament, et, par un autre article, le surplus des biens qu'ils possèdent, soit sous leurs noms ou sous des noms interposés, seront en outre tenus de comprendre dans ledit état tous les biens qu'ils ont donnés à leurs enfants par contrat de mariage ou . autrement... Leurs veuves, héritiers et autres successeurs à titre universel, seront tenus de satisfaire aux dispositions dudit article.

« Art. 15. — En cas que leurs déclarations se trouvent ou fausses ou imparfaites, ils seront condamnés , savoir : les hommes à trois années de galères, et les femmes à neuf années de bannissement hors du ressort du parlement où elles demeurent, et en l'amende contre les uns et contre les autres du double de la valeur des effets non déclarés, de laquelle amende les quatre cinquièmes nous seront adjugés, et l'autre cinquième au dénonciateur; voulons que le dixième des effets déclarés par ceux sous le nom de qui ils ont été mis leur soit délivré , au cas que lesdits effets ne se trouvent pas compris dans la déclaration de ceux à qui ils appartiennent. »

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