‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 3)Chapitre 2 sur 147 · LE RÈGNE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

LE RÈGNE DE LOUIS XV

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A peine Philippe d'Orléans, premier ministre de Louis XV, venait-il de rendre le dernier soupir que le duc 4e Bourbon, suivi d'une foule de courtisans, se rendit chez le roi. Le jeune prince, tout en larmes, avait à ses côtés Vévêque de Fréfus, son précepteur, qui, le premier moment de la douleur passé, lui conseilla, pour réparer la perte qu'il venait défaire, d'offrir à monsieur le Duc la place du défunt; il regarda Vévêque sans mot dire, et donna son approbation par un signe de tête. Le secrétaire d'État La Vrillière, qui avait dressé par avance la patente du ministre, proposa de lui faire prêter serment; Vévêque et le roi acceptèrent, et le duc de Bourbon s'empressa de prononcer la formule accoutumée.

il Introduction historique.

Ainsi la succession politique du Régent se trouva réglée quelques instants après sa mort.

Le nouveau maître de la France, Henri-Louis de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Condé, était alors âgé de trente-neuf ans ; il n'avait aucune expérience des affaires: la chasse avait été jusqu'alors sa principale occupation; à peine V avait-il délaissée quelque temps, à l'époque du Système, pour satisfaire par l } agiotage la cupidité traditionnelle de sa famille. Il n'avait certes pas tous les vices de son prédécesseur, mais il n'avait pas non plus ses brillantes qualités, et ne paraissait guère capable de se concilier l'affection ou r estime du peuple qu'il était appelé à régir. Esprit étroit et sans volonté, il obéissait aveuglément à son impérieuse maîtresse, la fille du traitant Berihelot de Pleneuf, devenue marquise de Prie, « Avec de la beauté, Pair et la taille de nymphe, beaucoup d'esprit, et pour son âge et son état de la lecture et des connaissances, dit Saint-Simon, c'était un prodige de l'excès des plus funestes passions : ambition, avarice, haine, vengeance, domination sans ménagement, sans mesure, sans vouloir souffrir la moindre contradiction, ce qui rendit son règne un règne de sang et de confusion. > Désireuse de suppléer à Vincapacitè de son amant, elle choisit pour son conseil des guides éclairés, les frères Pâris-Duvernay , habiles financiers qui avaient opéré la liquidation du système de Law, et avec leur concours elle inspira tous les actes du gouvernement. € A la vertu près c'était une héroïne, écrit, avec juste raison, Vabbè Legendre : on lui rendait compte de tout, elle avait des commis chez elle à qui elle dictait les dépêches, et c'était

Duc de Bourbon^ Cardinal Fleury. ni

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elle proprement qui gouvernait l'État sous le nom de monsieur le Duc. » L'Angleterre comprit qu'il fallait compter avec sa toute-puissance et lui offrit la pension qu'elle payait naguère au cardinal Dubois; la marquise accepta en attendant les contributions qu'elle se proposait d'arracher à la France.

Au début de son ministère , monsieur le Duc, donnant un exemple d'intolérance qui parut aussi singulier (pi odieux après la Régence, persécuta les protestants : il leur interdit l'exercice de leur religion et de leurs professions et décréta la confiscation de leurs biens. Son ordonnance, plus sévère encore, s'il était possible, que les èdits de Louis XIV, ne fut heureusement pas mise à exécution, et le premier ministre l'oublia bientôt, préoccupé qu'il était de ses intérêts personnels et du soin d'affermir son pouvoir. Le Régent, comme on le sait, avait fiancé Louis XV à une infante à* Espagne, qui était venue habiter Versailles en attendant qu'elle fût en âge £ épouser le roi. Mais son extrême jeunesse retardait Pour longtemps V accomplissement du mariage; si dans l'intervalle Louis XV venait malheureusement à mourir, la couronne passait au duc à* Orléans, le fils du Régent, qui avait tout récemment épousé une princesse de Bade et que monsieur le Duc considérait, à bon droit, comme un ennemi personnel. C'était là un danger qu'il fallait conjurer sans retard, en renvoyant l'infante de cinq ans, et en s' assurant d'une reine plus mûre, capable de donner un Dauphin à la France. Une courte maladie du jeune roi qui inspira des craintes à son entourage précipita l'exécution de ce projet : on dressa une liste des

tv l^trçdiutiou historique.

princesses de V Europe qui pouvaient convenir à Louis XV, et la marquise de Prie examina Us raisons qui militaient en faveur de chacune d'elles. Un moment Ufut question des sœurs de monsieur le Duc, mais la favorite, redoutant leur caractère aider, les écarta; il en fut successivement de même pour toutes les princesses qui appartenaient aux a milles régnantes, et celle que l'on choisit dut presque uniquement la couronne à l'obscurité dans laquelle elle avait passé sa vie : c'était Marie Leczinska. Fille d'un seigneur polonais qu'un caprice de . Charles XII avait jadis pourvu du trône de Pologne et que la politique de Pierre le Grand en avait dépouillé, la future reine réfugiée avec son père à Wissembourg, y vivait dans un paisible isolement d'une modique pension que le ministère de France payait fort mal. On parla de ses vertus et de sa douceur à M me de Prie, pour qui cette indication fut un trait de lumière,' elle comprit combien il lui serait facile de dominer une reine étrangère à l'intrigue, et de mettre a profit pour gouverner le roi la reconnaissance qu'elle ne manquerait pas de témoigner à ceux qui l'auraient élevée au trône. Monsieur le Duc pensa comme sa maîtresse; l'infante d'Espagne fut renvoyée à son père et le mariage de Louis XV avec la fille de Stanislas Leczinsèi, déclaré le 27 mai 172$, fut célébré trois mois après.

Dès lors monsieur le Duc et sa maîtresse, assurés de

la gratitude de la reine, et confiants dans l'appui qu'elle

devait leur prêter, se laissèrent aller à tous leurs caprice^

On fit un procès à V ancien secrétaire d'État de la

jruerre, Le Blanc, qui avait eu le malheur de déplaire à

Duc de 'Bourbon, Cardinal Fïeury. v

là favorite, et on renferma à la Bastille comme coupable de concussion : mais l'opinion publique se prononça en sa faveur et un arrêt du Parlement le mU à l'abri dune persécution inique. Détruire part, pour subvenir aux besoins incessants d'une administration sans économie, les frères Paris se virent obligés de recourir à de nouveaux impôts tels que la ceinture de la reine, contribution oppressive pour les corps de -métiers, et le cinquantième, taxe qui devait être perçue en nature sur tous les biens du pays. Le Parlement refusa d'enregistrer les êdits; on triompha de son obstination par la tenue d'un Ht de Justice. Aux vexations des gouv e rn a nts vinrent s'ajouter toutes sortes de calamités qui augmentèrent les maux de la France. L'intempérie des saisons n'avait pas permis aux moissons de mûrir : fêtât des récoltes fit craindre une disette, et cette inquiétude amena une grande cherté de la farine. Des gens eH crédit formèrent aussitôt des magasins et gagnèrent des sommes immenses par le monopole du blé. Il y eut des soulèvements populaires provoqués par le prix du pain, et quelques malheureux furent exécutés; cette répression parut et autant plus odieuse que les frères Paris, la marquise de Prie et le premier ministre lui-même étaient soupçonnés Savoirspéculé sur la misère publique. Aussi la nation entière se dèchaina-t-eUe violemment contre le ministère, cause première de ses malheurs; toutes les classes de la société avaient souffert de son ineptie ou de sa cupidité et s'en plaignaient hautement; Vévêque de Frejus prit sur lui de satisfaire les opprimés et de les débarrasser de cette agence de pillards. En présence du mécontentement gêné-

vi Introduction historique.

rai, il conseilla au duc de Bourbon de chasser delà cour . M mt de Prie, qui était dame du palais de la reine. Le duc fit la sourde oreille, et la favorite menacée résolut à son tour d'exiler le précepteur; mais tout son crédit devait échouer dans cette entreprise dont l'unique résultat fut sa disgrâce et celle de son amant.

• Le précepteur du roi, qui aurait pu, lors de la mort du Régent, prendre la direction des affaires aussi facilement qu'il l'avait fait donner à monsieur le Duc, s'était borné à garder pour lui la feuille des bénéfices. A ce titre, . il réglait seul toutes les questions religieuses; de plus, comme il assistait aux entretiens de monsieur le Duc avec le roi relatifs aux questions politiques, il pouvait, grâce à l'ascendant qu'il avait su prendre sur son royal disciple, intervenir sans cesse dans le gouvernement. M** de Prie, fermement résolue à annuler son influence, essaya de lui enlever, avec le concours de la reine, tout contrôle sur les affaires de l'État. Dans ce but, elle engagea Marie Leczinska à conseiller à son époux de venir travailler chez elle avec son premier ministre : le précepteur, qui n'avait aucun prétexte pour suivre le roi dans cette intimité, devait ainsi se trouver naturellement exclu, et perdre insensiblement le crédit dont il jouissait. Dès que ce système eut été mis en pratique, Fleury en devina la portée et, quoique incertain si le roi était du complot ou si l'on avait surpris sa bonne foi, il prit le parti de s'éloigner. . Il écrivit donc au prince une lettre d'adieu, fer me et respectueuse; mais empreinte de tristesse, dans laquelle il lui communiquait son intention bien arrêtée de finir ses jours dans la retraite; cela fait, il se

Duc de Bourbon. Cardinal Flàury. vu

rendit à Jssy, dans une maison de campagne attenant au séminaire des Sulpiciens,<son refuge habituel quand il était mécontent ou feignait de Vitre », comme le dit •malicieusement Voltaire.

- Lorsque le roi, de retour chez lui, lut la lettre, il fut vivement affecté du départ de son précepteur. Citait peut-être le seul personnage de la cour pour lequel il eût une affection sincère, car il avait toujours trouvé en lui un conseiller bienveillant et un maître aimable oui le charmait par sa physionomie imposante et sereine, par la douceur de son caractère, par le son même de sa voix. A la pensée de ne plus le revoir, il fondit en larmes. Le duc de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre, témoin de sa douleur, lui remontra qu'il était facile de tout réparer en ordonnant à monsieur le Duc de rappeler Tévêque.Fort soulagé, le roi accepta la proposition; le premier ministre se vit contraint aV écrire à Fleury pour lui transmettre le désir du prince, et le précepteur revint à la cour. S'il affecta de ne point se plaindre et de ne demander ni satisfaction ni vengeance, ce fut pour travailler activement à débarrasser F Etat de tous ceux qui prenaient part au gouvernement depuis la Régence. Il prépara si habilemeut la disgrâce du premier ministre que celui-ci n'eut aucun soupçon de Tarage prêt à éclater sur sa tête. Le il juin 1726, le roi, partant pour Rambouillet, invita monsieur le Duc à venir le rejoindre et lui recommanda de ne pas le faire attendre pour souper; quelques heures après, le Duc, à son grand étonnement, reçut de M. de Charost, capitaine des gardes, l'ordre de se retirer à Chantilly où une escorte le conduisit sans v. b

vin Introduction historique.

retard : sa maîtresse fut reléguée à Courbepine en Nor* mandie, où elle devait bientôt mourir de douleur et de rage. Et le roi lui-mime prit» soin d'écrire à la reine, qu'il savait toute dévouée aux deux exilés, de se conformer désormais aux volontés de son précepteur comme aux siennes propres. La chute du premier ministre fui accueillie avec enthousiasme par toute la nation, et le peuple de Paris aurait même fêté son départ par des feux de j'oie si la police n'eût pris soin a* éviter un pareil affront à un prince du sang. Tandis que les favoris de monsieur le Duc résignaient leurs fonctions, Fleury rappelait ses victimes; le secrétaire d'État Le Blanc revint au département de la guerre, et Le Pelletier Des Forts remplaça au contrôle général des finances le conseiller de M mc de Prie, Pâris-Duvernay, momentanément enferme à la Bastille. Ouvertement honoré de la confiance du roi, le vieil évêqueprit alors la direction des affaires, et la garda sans interruption pendant les dix-sept dernières années de sa vie.

« S'il y a jamais eu quelqu'un d'heureux sur la terre », remarquait Voltaire, c'était sans doute le cardinal dé Fleury; la fortune l'avait élevé insensiblement mais sûrement au premier poste de l'État. Fils d'un receveur des tailles du Languedoc, il avait été produit à la cour de Louis XIV par le tout-puissant cardinal -de Bonzy dont la protection l'avait mis en rapport avec les grandes familles de la cour, et lui avait valu la charge d'aumônier de la reine et puis du roi* L'archevêque de Paris le soutint auprès de Louis XIV, qui le trouvait trop dissipé et l'estimait médiocrement, et il fut nommé

Duc de Bourbon, Cardinal Fteury. IX

à Véoèché de Frèjus. Mais ce siège lointain, dans un pays peu agréable, pesait au prélat comme un exil : il disait plaisamment que, dès qu'il avait vu sa femme, il avait été dégoûté dé son mariage, et terminait une de ses lettres adressée au cardinal Quirini par cette signature facétieuse : Fleury, évéque de Fréjus par l'indignation divine. Aussi se démit-il le plus tôt qu'il put de ses fonctions, prétextant à ses diocésains que l'état de sa santé le mettait désonnais dans l'impuissance de veiller à son troupeau ; mais, à vrai dire, il n'avait jamais été malade. Son abnégation méritait récompense; on lui donna V abbaye de Tournus où il eut l'occasion de se signaler par quelques rigueurs contre les jansénistes, et ce zèle de circonstance le désigna aux faveurs de Louis XIV; appuyé par le maréchal de Villeroy, il obtint du roi mourant le titre de précepteur du jeune Louis XV. Grâce à ses fonctions, il put vivre à la*cour, calme et retiré, durant les folies de la Régence, et jeter les bases de sa grandeur future en s' assurant par un dévouement bien entendu l'affection et la confiance de son disciple.

Le Régent et Dubois, jaloux de son crédit, lui offrirent pour l'éloigner f archevêché de Reims, mais il le refusa avec autant d'habileté que de modestie : il ne voulait point, disait-il, se laisser distraire des soins qu'il donnait à V éducation du jeune roi. A la mort du duc à" Orléans, ce fut lui qui prépara les voies au duc de Bourbon, et son désintéressement n'était encore qu'un calcul intelligent. Prendre le pouvoir avant monsieur le Duc c'était affronter une dangereuse rivalité; mieux valait le lui confier et attendre une occasion favorable pour le sup-

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planter. L'occasion n'avait pas tardé à se présenter, et Vévèque de Fréjus s'était emparé sans bruit et sans éclat de la direction des affaires, avec l'entier assentiment du roi et de la nation. Quelques mois après le chapeau de cardinal, que monsieur le Duc l'avait empêché jusqu'alors et obtenir, lui fut donné par la cour de Rome, et ajouta à us dignités le seul honneur qu'il pût encore ambitionner.

Ennemi du faste et de ? éclat, et sacrifiant volontiers V apparence à la réalité du pouvoir, le cardinal Fleury ne demanda point le titre de premier ministre et se contenta d'en avoir tout le crédit Sans autre fonction que celle de conseiller au conseil du roi, il assistait à toutes les conférences des ministres avec le prince, et réglait toutes les mesures à prendre. L'expression de sa volonté devenait un ordre absolu, et le roi, accoutumé à son ascendant voilé, mais toujours efficace, ne pouvait penser autrement que lui. « Jamais roi de France, dit à ce propos Saint-Simon, non pas même Louis XIV, n'a régné d'une manière si absolue, si sûre, et si éloignée de toute contradiction, et n'a embrassé si pleinement et si despotiquement toutes les différentes parties du gouvernement, de l'État et de la cour jusqu'aux plus grandes bagatelles. Le feu roi éprouva souvent des embarras par la guerre domestique de ses ministres et quelquefois par les représentations de ses généraux d 'armée et de quelques grands distingués de sa cour. Fleury les tint tous à la même mesure, sans consultation, sans oser hasarder nul débat entre eux. Il ne les faisait que pour recevoir et exécuter ses ordres sans la plus légère réplique, pour les exécuter

Duc de Bourbon, Cardinal Fleur y. xi

très ponctuellement et lui rendre simplement compte, sans s'échapper une ligne au delà et sans que pas un d'eux ni des seigneurs de la cour, des dames, ni des valets qui approchaient le plus du roi osassent proférer une seule parole à ce prince de quoi que ce soit qui ne fût bagatelle entièrement indifférente. » Le crédit de Fleury était si fortement établi qu'il eût été dangereux de rien tenter auprès du roi contre lui; la reine le savait bien et, quelque irritée qu'elle pût être de l'exil de ses protecteurs, elle ne songea pas un seul instant à intervenir en leur faveur, pas plus qu'elle ne chercha à influer, sur le gouvernement.

Le cardinal prenait le pouvoir dans un moment favorable, car la France, épuisée par les terribles secousses qui V ébranlaient depuis un quart de siècle, appelait de tous ses vœux le rétablissement de Vordre au dedans et le maintien de la paix à l'extérieur. Pour donner satisfaction au pays dont les aspirations s'accordaient avec son caractère pacifique, Fleury concentra vers ce double but tous les efforts de sa politique. Esprit médiocre, sans principes arrêtés, rendu timide par son grand âge plus encore que par son naturel, il ne songea jamais à éblouir par l'apparence d'une fausse grandeur et se préoccupa surtout d'assurer le repos de l'Etat. La France put donc respirer sous son gouvernement, qui fut pour elle r époque la plus heureuse du règne. Aussi n'y a-t-il point lieu d'être surpris si les historiens ont prodigué leurs éloges au vieux ministre, et le témoignage du sévère Duclos peut être regardé sur ce point comme un écho fidèle de l'opinion publique.

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« L'évêque de Frèjus, dit-il, sans changer le plan du gouvernement qu'il trouvait établi, et qui aurait eu besoin d'une autre forme dans la partit des finances, établit, du moins, une administration économique, qu'il suivit constamment dans tout le cours de sa vie qui dura son ministère. On peut lui reprocher trop de confiance dans les financiers. Il ne pouvait ignorer que leur prétendu crédit n'est que celui qu'ils tirent eux-mêmes du roi, quand ils paraissent le lui prêter. H les soutint, faute de connaître les moyens de s'en passer, ou craignant peut-être d 'entreprendre à son âgé une réforme qu'il n'aurait pas le temps d'achever ou de consolider. Il y suppléa par Tordre et f économie, qui, dans quelque gouvernement que ce soit, doivent être la base de toute administration. Ce qu'il y a déplus essentiel pour la règle, il en donnait l 'exemple. Jamais ministre ne fut si des intéressé. Il ne voulait en bénéfices que ce qui lui était nécessaire, sans rien prendre sur l'État, pour entretenir une maison modeste et une table frugale. Aussi sa succession eût à peine été celle d'un médiocre bourgeois, et n'aurait pas suffi à la dixième partie de la dépense du Jombeau que le roi lui a fait élever.

« Comme je ne veux que rendre justice et non faire un éloge, je ne dissimulerai pas yu'on reproche avec raison à ce ministre d'avoir laissé tomber la marine. Son esprit d'économie le trompa sur cet article. Sa confiance en Walpole lui fit croire qu'il pourrait entretenir avec les Anglais une paix inaltérable, et en conséquence s'épargner ta dépense d'une marine. Il devait sentir que la continuité de la paix dépendait- du soin qu'il prenait de

Duc de Bourbon, Gar4iiwl FIfury. xiji

la conserver, quelle tenait à son caractère, et que des circonstances imprévu** et forcées pouvaient toujours allumer la guerre aoec les Anglais, -nos ennemis naturels. Par une contrariété singulière, il craignait d'entreprendre des réformes que son grand âgé ne lui permettait pas ^achever, et en d'autres occasions il agissait comme s'il se fût cru immortel,

« S'il a porté quelquefois trop loin l'économie, ceux qu'elle gênait en murmuraient, et tâchaient de persuader qu'il ne voyait pas les choses en grand j et mille sots qui ne voient ni en grand, ni en petit, répétaient le même propos. Mais le peuple et le bourgeois, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus nombreux, de plus utile dans l'État, et en fait la base et' la force, avaient à se louer d'un ministre qui gouvernait un royaume comme une famille. Quelque reproche qu'on puisse lui faire, il serait à désirer pour F État, il serait à désirer qu'il n'eût que des successeurs de son caractère, avec une autorité aussi absolue que la sienne. Ce qui enfin est décisif, on n'a pas regretté la Régence, on a maudit le ministère de monsieur le Duc, on voudrait ressusciter son successeur, et nous savons à quoi nous en tenir sur ce que nous avons vu depuis. »

Ainsi que l'on peut en juger t par ce dernier trait, si le ministère du cardinal Fleury parut une heureuse époque aux contemporains, ce fut surtout par comparaison avec les temps qui l'avaient précédé et ceux qui le suivirent. Entre les folles aventures financières de la Régence et du ministère de monsieur le Duc, etladomination méprisable des favorites de Louis XV, l'administration paisible du cardinal Fleury, le soin qu'il apporta à rétablir V ordre

xiv Introduction historique.

dans les finances épuisées, à maintenir la paix au dehors et à développer au dedans le commerce et l'industrie, méritaient d'être considères comme des bienfaits. Mais, en somme, par ses actes, aussi .bien que par ses résultats, son gouvernement fut loin d'être aussi favorable à la France qu'on l'avait espéré, et sa politique, qui péchait tout à la fois par manque de grandeur et par excès de timidité, ne fut pas souvent heureuse. Dès le début il s'attira une légitime popularité. par la . suppression du cinquantième ; mais ledit de la réduction des rentes la lui fit perdre tout aussitôt, et le rôle qu'il joua dans les querelles religieuses contribua fortement à le discréditer aux yeux de la nation. .

Momentanément négligées sous le ministère de monsieur le Duc,. les controverses relatives à la bulle Unigenitus allaient susciter de nouveaux troubles, et l'intolérance du cardinal devait se montrer encore plus rigoureuse que le fanatisme du P. Le Tellier. Autrefois janséniste ardent, Fleury était passé par calcul du côté des jésuites, et, désireux de tout pacifier, ilétkitbien décidé maintenant à ne pas ménager ses. adversaires qu'il considérait, non sans raison, comtne.des.fauteurs.de désordre. Dès le début de. son ministère ', il trouva une occasion favorable pour déployer à l'égard des appelants la sévérité par laquelle ilesperaittriompher.de leur résistance. L'évêque de Senez,Jean Soanen, se croyant sur le point de mourir, oyait adressé à ses diocésains une instruction pastorale, en forme de testament spirituel, dans laquelle il expliquait son opposition à la bulle et renouvelait son appel au futur concile. Fleury ordonna aussitôt la tenue d'un concile

Duc de Bourbon, Cardinal F leur y. xt

provincial pour ju^er ce prélat récalcitrant. Quatorze évêques assemblés à Embrun, sous la présidence de Tencin, l'un des hommes dont l'Église de France avait le moins à s' enorgueillir, furent appelés à juger la conduite d'un vieillard universellement estimé et qui vivait comme un apôtre; Soanen fut déclaré coupable et destitué de ses fonctions épiscopales. C'est en vain que les appelants, le cardinal de Noailles à leur tête, protestèrent contre cette décision ; c 'est en vain que cinquante avocats au Parlement conclurent dans une consultation célèbre à la nullité d'un concile que les jansénistes qualifiaient de brigandage. Fleury, inflexible et résolu à faire un exemple, confirma la sentence portée contre Soanen, qu'un ordre' du roi exila à l'abbaye de la Chaise-Dieu. Peu après, un coup tout aussi violent et non moins imprévu vint encore frapper les jansénistes : ce fut la rétractation du cardinal de Noailles. Par sa haute situation le cardinal était tout à la fois P homme le plus marquant et le plus influent du parti jansénien, et, bien que l'indécision de son caractère et ses variations perpétuelles n'eussent jamais permis d'attendre de lui un concours sérieux, les jansénistes étaient fiers de le compter dans leurs rangs. Fleury résolut de leur enlever cet appui plus nominal que réel, et supplia F archevêque de Paris d'assurer par une soumission entière au Saint- Siège la paix de l'Église de France. Le P. de La Tour, général de l'Oratoire et conseiller intime de Noailles, le secrétaire d'État Chauvelin, le duc de Noailles, neveu du cardinal, et sa nièce la duchesse de Grammont, désireux de plaire au ministre, talonnèrent si bien le vieil arche-

xvi . . ln,t/4>dn6(i<)B historique.

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•vêque qu'à la fin il céda et se laissa arracher un maniement par lequel il acceptait sans réserve la Constitution Unigenitus et révoquait tous ses actes d'opposition antérieurs. Mais le cardinal de Nouilles avait une autre nièce, la duchesse de £a Vallière, zélée janséniste qui Àtoait pris ses mesures pour annuler la soumission qu'elle redoutait de la part de son oncle, en lui faisant signer 4' avance une déclaration par laquelle il désavouait tout ce qu'il pourrait faire à l'avenir en faveur de la bulle. Aussi le peuple de Paris fut-il étrangement surpris lorsqu'il vit afficher le même jour et presque à la même heure, à la porte des églises, deux écrits du cardinal qui se détruisaient mutuellement. Il devint toutefois bien •évident que Noailles restait toujours l'adversaire de la bulle, puisqu'il déclara par deux actes subséquents, l'un du 17 décembre 1728, Vautre du 26 février 1729, c'està-dire deux mois avant sa mort, qu'il n'avait jamais eu la pensée a* accepter la Constitution. Mais en dépit des rétractations tardives du prélat, Fleury était arrivé à ses fins; s'il n'avait pas obtenu la soumission de Noailles il avait du moins ruiné le crédit et V influence du cardinal par le spectacle de ses brusques et incompréhensibles variations. Aussi la mort de Noailles causa-t-elle peu de tristesse aux jansénistes.

Son successeur, cependant, le leur fit regretter. M. de Vintitnille, évêque d'Aix, appelé à l'archevêché de Paris, se montra dès le principe partisan résolu de la Constitution et voulut faire adopter ses idées au clergé de son diocèse. Les résistances qu'il rencontra ne l'arrêtèrent pas : approuvé par le cardinal Fleury et secondé par le

Duc de Bourbon, Cardinal FJêury. xvit

lieutenant de police Hérault, il eut recours à la violence. Les prêtres opposants Jurent interdits ou exilés; la Sorbonne, d'où l'on avait exclu par lettre de cachet tous les docteurs appelants, adhéra à la Constitution, et les maîtres de Sainte-Barbe, soupçonnes de jansénisme, se virent brutalement arrachés de leur école et remplacés par des Sulpiciens. Ces mesures de rigueur n'étaient que les préliminaires de Pacte décisif médité depuis longtemps par Fleury pour rétablir Tordre dans V Église et faire de la bulle Unigenitus une loi de TÊtat. Le 24 mars 1730 le Parlement reçut du ministre une déclaration par laquelle il était enjoint à tous les ecclésiastiques du royaume d'accepter purement et simplement la Constitution. Une vive agitation se produisit alors parmi les magistrats, et Fleury, redoutant un échec, imposa l'enregistrement par un lit de justice.

Ce coup d'autorité ri intimida point les jansénistes ; ils ripostèrent par une propagande plus active que jamais et appelèrent les miracles à leur aide. Un prêtre de la paroisse Saint-Médard, le diacre François de Paris, fils d'un conseiller au Parlement, était mort en 1727, appelant et rèappelant au futur concile. Le pauvre peuple du quartier auquel il avait distribué tout son bien fit de son tombeau un lieu de pèlerinage et prétendit que le défunt opérait des miracles. Pendant trois années, ce ne fut qu'une rumeur vague et sans consistance; mais lorsque les opposants, comprenant tout le parti qu'ils pourraient tirer de la crédulité populaire pour recruter des adeptes, eurent imprimé la Vie de saint Paris et certifié la vérité des cures miraculeuses accomplies \ sur sac.

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tombe, le petit cimetière Saint-Mèdard fut envahi jour et nuit par la foule, et les prodiges se multiplièrent dans des proportions inouïes. Et ces prodiges étaient juridiquement attestes par des témoins qui croyaient les avoir vus parce qu'ils étaient allés là avec l'espérance de les voir. La foule grossissant toujours, des scandales se produisirent; la police dut intervenir, pour fermer le cimetière, et les plus obstinés des enthousiastes allèrent continuer leurs convulsions dans les maisons. Il s'en fallait, cependant, que les troubles fussent totalement apaisés par cette tnesure, car les jansénistes trouvaient toujours matière à discuter. En 1730, trois curés du diocèse d'Orléans, interdits par leur évèque pour avoir manifesté hautement leur opposition à la bulle, avaient appelé comme d'abus au Parlement, en vertu d'une consultation rédigée par quarante avocats de Paris. Un arrêt du conseil d'Etat condamna les principes énoncés par les avocats, et leur ordonna de se rétracter, tandis que quelques prélats, qui voyaient dans le mémoire des avocats une atteinte à leur juridiction ecclésiastique, traitèrent les auteurs sans ménagements dans leurs instructions pastorales, et l'arclievêque de Paris ne craignit point de les déclarer hérétiques. Pour calmer l'effervescence des deux* partis, le Parlement supprima jusqu'à nouvel ordre l'ordonnance de l'archevêque, et Fleury prescrivit par arrêt du conseil un silence absolu sur les questions en litige. Mais, par une contradiction singulière, il autorisa quelques mois après la publication du mandement de M* de Vintimille: sur ce, grande colère des avocats, qui, d'un commun accord, cessèrent leurs fonctions. Onze d'entre eux furent

Duc de Bourbon: Cardinal Fleury. xix

exilés, sans que le roi voulût recevoir les députations des magistrats qui voulaient parler en leur faveur ; mais on les rappela, au moment delà rentrée du Parlement, pour que la justice ne fut point interrompue. Le calme était à peine rétabli lorsqu'un nouveau mandement de M. de Vintimille fulminé contre les Nouvelles ecclésiastiques raviva la querelle du gouvernement avec les parlementaires. En condamnant cette gazette janséniste, dont les plus actives recherches de la police ne pouvaient arrêter ni l'impression ni la distribution, l'archevêque de Paris avait parlé de la bulle comme d'un décret reçu par l'universalité du clergé. Le Parlement irrité voulut protester , le roi lui intima l'ordre de ne se mêler en rien des affaires ecclésiastiques, qu'il se réservait d'évoquer à son conseil. Cette décision, qui enlevait au premier corps de l'Etat une notable partie de ses attributions, fut accueillie avec indignation par les magistrats, et ils décidèrent de se démettre de leurs fonctions. Les députés qu'ils envoyèrent à Compiégne pour adresser des remontrances au roi ne furent pas écoutés, et le mime jour Fleury exila F abbé Pucelle et le conseiller Titon, coupables d'avoir apporté trop d'ardeur dans la défense des prérogatives du Parlement. Aussitôt nouvelle députation des magistrats demandant le retour des exilés; pour toute réponse quatre autres d'entre eux furent envoyés en exil, et Fleury menaça les récalcitrants d'une répression énergique. Le Parlement, intimidé, parla d'accommodement; le cardinal, pressé par les circonstances, se hâta de mettre à profit sa bonne volonté : on rappela les exilés et le Parlement reprjt ses fonctions comtne à l'ordinaire, le n juillet 1732.

XX •' Introduction historique* v \

Le cardinal s'était montré conciliant, non par égard pour le premier corps de l'État, mais par suite des appréhensions que lui causait la diplomatie de l'Europe la crainte d'une guerre extérieure l'empêchait de s'en* gager plus avant dans une misérable querelle intestine- En dépit des sacrifices qu'il avait faits pour s'assurer de la paix, les événements politiques allaient l'obliger à prendre les artnes. Le protégé de Pierre le Grand, Auguste II, roi de Pologne, mourut en 1733; l'Autriche et la Russie, désireuses d'assurer lé trône à son fils, envoyèrent aussitôt des troupes sur la frontière, tandis que- Louis XV déclarait aux ambassadeurs étrangers réunis, à Versailles qu'il ne souffrirait pas que Von entravât la libre élection du roi. Elle eut lieu en effet, et -ce fut Stanislas Leczinski que les Polonais proclamèrent presque à l'unanimité ; mais un dissident se prononça en faveur d'Auguste III et la lutte s'engagea entre les prétendants* Stanislas reculait devant la guerre et cherchait à temporiser : Auguste III profita de ses lenteurs et de son hésitation pour entrer dans Varsovie, escorté des Russes et des Autrichiens, et pour se faire couronner roi à Cracovie. Obligé de fuir, Stanislas se réfugia précipitamment à Dantzick : il y fut aussitôt assiégé, et Fleury, en dépit de sa timidité, fut contraint de secourir le beau-père du roi de France. Il se jeta dans la mêlée bien à regret, et seulement pour donner satisfaction à l'opinion publique/ il équipa une faible escadre, sur laquelle furent embarqués quinze cents soldats ; c'était une dérision d'envoyer une si petite poignée d'hommes contre trente mille ennemis* Notre ambassadeur en Danemark, le comte de Plelo± se.

Duc àe Bouràan^ Cardin al FleUry. x*i

mit bravement à leur tète, et trouva la mort sous les murs de Dantxick, en cherchant à franchir les lignes russes. La place, incapable de résister, capitula, et Stanislas s'enfuit, déguisé en matelot, laissant aux mains a* Auguste III la malheureuse Pologne livrée à l'influence de la Russie et de l'Autriche qui devaient, d'un commun accord, préparer sa ruine.

Cependant la France, humiliée de cet échec, réclamait une revanche: Vèloignetnent des lieux ne permettant pa$ de s'attaquer h la Russie, on se tourna contre l'empereur -avec le concours de l'Espagne et de la Sardaigne dont la politique spéculait sur l'affaiblissement de V Autriche.. JLa France et V Espagne, que l'imprévoyance de monsieur le Duc avait failli brouiller, s'étaient rapprochées, dès 172g, par le traité de SéviUe. Celui de Turin, négocié par l'habile secrétaire d'État des affaires étrangères Chauvelin, avait fontifié l'entente des deux pays en assurant à l'infant don Carlos le royaume de Naples. Par la convention de la Haye, qui garantissait les Pays-Bas contre toute attaque, l'on obtint la neutralité de l'A ngleterre et delà Hollande, et Y empereur se trouva sans alliés. Les hostilités commencèrent à la fois sur le Rhin et'en Italie; le vieux maréchal de Bermick s'empara de Kehl et entreprit le siège de Philipsbourg où il eut la tète emportée par un boulet, tandis que VUlars prenait Milan et allait mourir devant Turin. Son successeur, le maréchal de Coigny, vainqueur à Parme et à Guastalla, conquit le Milanais, et le général espagnol, duc de Mon* temari, établit par la victoire de Bttonto l'infant d'Esr pagne sur le trâne de Naples. Comme l'honneur de la

xxil Introduction historique. «

France était suffisamment vengé par ces triomphes, le timide Fleury ne voulut pas poursuivre ses succès, et F empereur se hâta de souscrire aux conditions de paix que lui offrait son ennemi victorieux. Par le traité de Vienne, conclu en 1735 et définitivement signé en 1738, l'infant don Carlos fut reconnu roi de Naples, et le roi de Sar daigne, qui avait compté sur le Milanais entier, en reçut seulement deux provinces; Y empereur gardait le reste, et en échange de son abandon des Deux-Sicileson lui donnait pour lui-même les duchés de Parme et de Plaisance, tandis que Von assignait à son gendre fhéritage prochain du grand-duc de. Toscane. D'autre part, Stanislas renonçait au trône de Pologne qu'il avait occupé deux fois sans pouvoir le conserver, mais il gardait le titre de roi, et le duc de Lorraine lui cédait le Barrois, avec réversion future à la couronne de France, en lui promettant la cession de la Lorraine pour le moment où il serait lui-même en possession de la Toscane, Fleury, qui avait fait la guerre plus par amourpropre que par intérêt, n'exigeait rien au delà; mais Chauvelin le poussa à user de, ses avantages et à réclamer la Lorraine aux mêmes conditions que le Barrois, ce qui fut obtenu sans difficulté. Une pension de quelques millions payée au duc de Lorraine jusqu'à la mort du grand-duc de Toscane suffit pour assurer à Louis XV Tune des plus belles acquisitions territoriales de l'époque . Et la France, par ses succès dans la lutte et sa modération dans la victoire, devint l'arbitre respecté des nations de l'Europe; mais sa gloire paisible ne fut pas de longue durée.

Duc de Bourbon, Cardinal Fleury. xxiii

- L'un des plus heureux résultats de la guerre extérieure avait été d'apaiser insensiblement les discordes intestines. Tandis que les prélats consUtuiionnaires et les jansénistes continuaient à se traiter réciproquement d'ignorants et d 'impies, et que les cvnvulsionnaires jouaient encore à huis clos leurs comédies extatiques, le public oubliait cette bonne Constitution, comme il rappelait par raillerie. Fleury lui-même, pour ne point compliquer les embarras delà situation, tenait la balance à peu près égale entre les partis et condamnait indistinctement leurs actes et leurs écrits. Mais à peine les négociations pour la paix étaient-elles entamées qu'un événement bizarre vint raviver la discorde. Un conseiller au Parlement de Paris, Carré de Montgeron, homme ignorant et faible d'esprit, devenu convulsionnaire outré par suite des miracles qu'il croyait avoir vus ou opérés, alla, au commencement de Vannée 173 7, trouver le roi à Versailles, se jeta à ses pieds et lui présenta un gros recueil en le priant d'en prendre connaissance au nom de la vérité qu'on lui cachait; cela fait, il disparut: Le recueil en question contenait la relation d'une foule de miracles du bienheureux Paris remise au naïf conseiller par les gens de son parti qui lui avaient tourné la tête; il était précédé d'une lettre au roi dans laquelle Carré attaquait violemment* Rome, les jésuites et le ministère. I*e roi remit le tout à Fleury, qui expédia sans retard une lettre de cachet pour enfermer à la Bastille le fanatique Montgeron. Aussitôt grande rumeur au Parlement; les robins, voyant dans V emprisonnement de leur confrère une atteinte portée à leurs privilèges, protestèrent v. c.

xxiv Introduction historique.

contre la sévérité du cardinal qui, pour toute réponse, transféra le prisonnier dans la citadelle de Valence d'où il ne devait plus sortir.

Four en finir avec V opposition janséniste, Fleury résolut alors défaire rayer des registres de la Sorbonne Fappel au futur concile qui s'y trouvait inscrit depuis 1718. A la faveur des dissensions survenues dans F Université, il fit élire comme recteur un prince de la maison de Rohan, F abbé de Ventadour, ce qui devait faciliter la réussite de ses projets. La Sorbonne, consultée à rassemblée générale de mai 1739, supprima l'ancien appel et déclara quelle acceptait la Constitution purement et simplement, sans restriction ni réserve. Quatre-vingtdeux membres de l'Université voulurent protester : ils furent destitués de leurs grades ou chassés de leurs chaires, comme le vénérable RoUin. Ce beau zèle ultramontain de Fleury s'expliquait par une ambition que le vieux' ministre n'avouait pas, mais que l'on croyait deviner : il briguait la papauté. Clément XII, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, se trouvait à toute extrémité; Fleury, plus jeune de deux années, comptait bien lui survivre et aspirait à lui succéder. De là ses rigueurs contre les jansénistes; de là aussi sa faveur pour Tencin, récemment nommé cardinal, qu'il avait chargé de soutenir ses intérêts à Rome. Mais ces manœuvres n'aboutirent pas. Prospero Lambertini fut élevé au trotte pontifical et Fleury déçu oublia la bulle et ses adversaires.

De plus graves préoccupations venaient d'ailleurs F assaillir. Les fautes d'une administration imprévoyante

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Duc de Bourbon, Cardinal Fleury. xxr

que son esprit affaibli ne pouvait plus ni diriger ni contrôler avaient, provoqué une famine générale; le peuple de Paris accabla le ministre d'injures et demanda à grands cris son éloignement Mats le vieux précepteur, dont la retraite était universellement désirée et chez qui la passion du pouvoir s'était développée avec les années, avait pris soin d'encourager r apathie naturelle de son disciple pour V éloigner des affaires, en même temps qu'il écartait du ministère tous les hommes dont le mérite pouvait lui porter ombrage. Cest ainsi que le secrétaire d'État Chauvefyn fut redevable de sa disgrâce à lirritabU défiance du cardinal dont il avait inspiré les meilleurs actes par ses sages conseils et sa science du droit public. Fleury se laissa persuader que le garde des sceaux, aspirant à sa succession et lassé de l 'attendre, travaillait secrètement à se créer un parti. Sans approfondir la réalité du fait, sans réfléchir qu'il avait besoin d'un appui solide pour résister aux intrigues, il ne vit que son omnipotence menacée, et pour la sauvegarder il exila brutalement Chauvelin, d 'abord à sa terre de Grosbois, puis à Bourges. Cette vengeance inattendue ne mil pas le prélat à Fabri de tout danger. De jeunes courtisans admis dans la familiarité du roi et se croyant honorés de sa confiance résolurent de saisir le timon des affaires, et Chauvelin, de sa retraite, dirigea lui-même cette intrigue qui tourna promptement à la confusion de ses auteurs. « Le cardinal, dit Duclos, en fut instruit et vraisemblablement parle roi lui-même. Il en rit de pitié, les traita en enfants, envoya les uns mûrir dans leurs terres, ou devenir sages auprès de leurs parents. Il laissa

XXVI Introduction historique. .

les attires à la cour en bnUe aux ridicules qu'on ne leur épargna pas. C'est ce qu'on appela alors la conjuration des marmousets. >

Cependant le public, qui disirait impatiemment la chute du ministre, avait compte sur ravinement d'une maîtresse pour amener à Versailles une révolution intérieure et arracher le pouvoir au vieillard décrépit qui menaçait de tomber en enfance. Mais la complication attendue, loin d'être funeste au cardinal, affermit son autorité, puisqu'il prévint un retour et influence de la reine et enleva plus que jamais au roi toute idée de gouverner. On sait que la disgrâce de monsieur le Duc, dont Marie Leczinska avait favorisé les intrigues contre Fleury, fut un pretnier coup porté à la bonne intelligence des deux époux. Bien que le roi, pour éviter le morne ennui qu'il 4rouvait auprès d'elle, allât presque toujours passer ses soirées dans l'aimable société de Rambouillet, il restait toujours fidèle à ses devoirs. La reine, plongée dans une dévotion trop austère et peut-être mal conseillée par son directeur, chercha à le détacher d'elle; la mauvaise grâce qu'elle affecta dans leurs relations triompha de la constance du roi. Louis, furieux d'être repoussé, jura que tout était rompu entre eux et ne revint jamais à ses premiers sentiments. Parmi les dames de la cour qui se disputèrent son affection, il ne tarda pas à distinguer Louise-Julie de Nesle, .comtesse de Mailly. Douce et réservée, la favorite possédait toutes les tendres qualités d'un cœur sensible ; elle aimait le roi pour lui-même, sans aucune arrière-pensée d'intrigue ou d'ambition t et ne lui demandait d'autre grâce que

Duc de Bourbon) Cardinal Fleury. xxvil

o/fc <f* lui plaire et.de le divertir par ses gais propos et ses manières enjouées. Elle jouissait à la cour de l'estime de tous, car elle ne pouvait inquiéter personne, et l'ombrageux Fleury, rassuré sur son compte, favorisait, dit-on, ses amours inqffênswes. Ce faisant, il croyait sauvegarder son crédit; mais un brusque changement survenu dans les affections du roi faillit le ruiner.

La préférée des sœurs de M m * de Mailly, Pauline- Félicité de Nesle, pensionnaire à V abbaye de Port- Royal des Champs , avait à plusieurs reprises supplié la favorite de rappeler auprès d'elle à la cour. M m% de Mailly, cédant à ses instances, la fit venir à Versailles, la prit pour confidente et parla d'elle en termes si flatteurs que le roi voulut l'admettre dans sa société. La jeune fille, qui avait demandé à quitter le couvent avec le projet bien arrêté de supplanter sa sœur et qui comptait non sur sa beauté, mais sur les agréments de son esprit et l'ascendant de son caractère, mit tout en jeu pour captiver le roi. Elle sut se rendre si agréable et si nécessaire que le prince subjugué délaissa brusquement sa première maîtresse, et il fallut bientôt, pour cacher la nouvelle passion du roi, trouver un mari à la jeune favorite. L'archevêque de Paris, qui comptait sur la bienveillance du monarque pour devenir cardinal, présenta son neveu, le comte de Vintimille; il fut accepté et le mariage conclu, sans retard. Dès qu'elle fut bien assurée de l'amour du roi, M m% de Vintimille voulut V arracher à -son apathique indolence et lui inspirer le goût des affaires en le délivrant de la tutelle de son vieux précepteur. Sans rien risquer ouvertement contre le car-

^XYUI • Ij^tYod&cJdon Jiie torique. v -

dinal, elle s'attacha à ruiner insensiblement son crédit et à préparer sûrement sa disgrâce/ mais les événements protégèrent encore une fins le ministre menacé. Au moment même de sa plus grande faveur, AP°* de Vintimille mourut subitement des suites de couches et le roi, plongé par cette mort imprévue dans une sombre mélancolie, alla chercher des consolations auprès de M mm de MaiUy. Avant qu'il eût subi le/oug à* une autre sœur de sa première favorite, faîtière marquise de La Tournejle, le cardinal eut le temps d'arriver au terme de sa> longue carrière/ mais les complications de la politique européenne vinrent ruiner Vœuvre de paix qu'il avait si longtemps poursuivie, et la fin de son ministère fut désastreuse pour la France*

L'empereur Charles VI mourut au mois d'octobre 1740, après avoir consacré les dernières années de sa vie à obtenir de tous les grands. Etats de l'Europe la reconnaissance de la pragmatique sanction <fc 1713 qui trans* mettait sa succession * à sa fille Marie-Thérèse. Mieux eût valu, disait avec raison Frédéric H, une armée de cent mille hommes que ces parchemins inutiles/ car à peine l'empereur eut-il expiré que cinq compétiteurs se présentèrent pour disputer l'héritage qu'il avait si mal garanti. Tandis, que les puissances indécises s'agitaient, vainement pour faire un empereur et que Marie- Thérèse s'efforçait d'assurer au Juc , de Toscane le partage de toutes ses couronnes^ le moins connu et le plus audacieux des prétendants^ le roi de \Prnsse Frédéric II, entrait bravement en campagne, et inaugurait la longue guerre de la succession d'Autriche. La nature lavait doué de

Duc de Bourbony'C ardinal Fleur y. XXi*

talents remarquables et son père lui avait laissé un riche- trésor et une armée, bien disciplinée; il profita de la confusion générale pour utiliser us ressources, envahit la Silésie qu'il convoitait et la conquit par ht seule bataille de Molwitz. Ce fut le signal d'une lutte européenne.

Fleury, que sa timidité naturelle et son grand âge éloignaient de toute velléité belliqueuse, n'avait point hâte de s* engager dans la mêlée. Il lui répugnait de prendre part à une guerre dont il était difficile de prévoir les suites, et surtout d'être un des premiers à violer la pragmatique qu'il avait promis de maintenir et défaire respecter au besoin. Mais un parti aventureux, conduit par deux petits-fils de Fouquet, les frères de Belle-Isle, triompha de son hésitation et de ses scrupules. Il fut décidé que la France soutiendrait l'électeur de Bavière qui réclamait la couronne impériale et favoriserait les prétentions des compétiteurs de Marie-Thérèse au détriment de la tnaison d'Autriche que l'on se préoccupait avant tout d 'abaisser. Le traité de Nymphembourg fut conclu sur ces bases, le i& mai 1741, entre la France et r Espagne; tous les adversaires de l'Autriche y adhérèrent» Deux armées françaises se portèrent aussitôt vers î Europe centrale :■ l'une } commandée par lé maréchal de MaiUebois, pénétra en -WéSlpkalie pour seconder les troupes prussiennes ;V antre, réunie à celle de Bavière, envahit la haute A utriche eteonquit Prague et la Bohême, ce qui permit à l'électeur di se fittfè couronner à Francfort, sous le nom de Charles VII. Marie-Thérèse vaincue alla soulever ses fidèles Hongrois et, pour désarmer son plus redoutable adversaire, èlle]fit à Frédéric II le sacrifice

xxx Introduction' historique.

de la Silésie. Le roi de Prusse satisfait oublia l'alliance française et se retira de la lutte, tandis que le roi de Sar daigne y entrait pour le compte de V Autriche et que V Angleterre, après avoir renversé du ministère le pacifique Walpole, promettait à l'Autriche un subside de douze millions. La France devait donc supporter tout le poids d'une guerre qu'elle avait voulu soutenir pour le compte d' autrui.

Le retour des troupes autrichiennes sur le haut Danube aggrava la situation en coupant alarmée française la retraite en Bavière. Fleury, effrayé de ces revers, écrivit au général autrichien Kanigsegg pour lui faire d'humbles avances; Kœnigsegg publia ses lettres et le rendit ridicule aux yeux de toute l'Europe. Cependant Maillebois, qui opérait en Franconie, s'empara d'Egra pour dégager Vannée enfermée dans Prague et BelU-Isle délivré put faire en plein mois de décembre, à travers la neige, la glace et les ennemis une retraite aussi pénible que glorieuse. Dix jours après, le brave Chevert, qui était resté dans la ville avec les malades et les blessés, en sortit avec les honneurs de la guerre. Les derniers de nos alliés, les Espagnols, n'éprouvèrent de leur côté que des revers en Italie. C'est au milieu de ces tristes conjonctures, le 29 janvier 1743, que mourut le cardinal Fleury, laissant la France sans ministres, sans généraux et sans trésor, obligée de tenir tête à l'Europe entière coalisée contre elle.

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