MINISTÈRE DE M. LE DUC
Mon venin jadis s'écoula
Sur un tyran des plus horribles 1 ,
Pour un second Caracalla
Mon venin jadis s'écoula,
Ses noirceurs ma .plume étala,
1. Cf. tome IV, p. 253, la pièce qui a pour titre le Cours de la Régence.
78 Clairambault-Maurepas.
Elle rendit chacun sensible ;
Mon venin jadis s'écoula
Sur un tyran des plus horribles.
Sur un monstre né de l'Etna, •Cyclope cruel et terrible, Qui, depuis peu, nous opprima,.
Comme un monstre né de l'Etna, Du même feu qui m'anima, Soufflons des traits inextinguibles.
Quoique petit-fils d'un héros Prudent, valeureux, invincible, Tu croupis dans un vil repos, Quoique petit-fils d'un héros * L'esprit stupide et peu dispos.
Avec la gloire incompatible.
Afin d'assouvir ton dessein, Ivre d'une humeur jalouse»
Armé d'un poison assassin, Afin d'assouvir ton dessein Tu consumes le chaste sein De Conti, cette jeune épouse *.
Au trépas du Néron françois Reconnu ministre de France,
1. On dit que M. le Duc empoisonna M 1 '* de Conti, sa première femme (M.)
Année 1726. 75
Après les tragiques abois Du trépas du Néron françois Te voyant seul maître des lois Tu détruisis la confiance.
Tu place au ministériat
Un citoyen d'une âme traître,
Un déserteur, un scélérat.
Tu place au ministériat
Cette âme double; ce forçat
De tous nos trésors se rend maître.
Ton devancier n'a rien laissé Et d'un chacun la caisse est vide, 'En sangsue il nous a sucé :
Ton devancier n'a rien laissé ; Un autre chemin t'est tracé Dont ton âme paraît avide.
Tu nous attaques par la faim, % Trop insatiable Tantale, Tu nous empoisonnes le pain, Tu nous attaques par la faim ; D'Ombreval, cet homme inhumain, S'est rendu chef de la cabale.
Tous tes goulus prédécesseurs, Quoique pleins de noires envies Du pillage tous assesseurs, Tous tes goulus prédécesseurs,
Par de si terribles noirceurs, N'attaquèrent jamais nos vies.
Du peuple écoute les clameurs, Vois le trépas qui l'environne ; L'un trébuche, l'autre se meurt ; Du peuple écoute les clameurs ; Cesse tes injustes rigueurs, Leur tendresse encor te pardonne.
Qu'entends-je, ô ciel ! est-il certain Que tout le mal qui nous accable
Vient des ressorts de ta p ?
Qu'entends-je, ô ciel ! est-il certain ?
Cette élève de TArétin, Dans la luxure infatigable.
Quelles troupes sont en ces lieux * ?
Veut-on nous empêcher de vivre ?
Qù vont ces soldats furieux, Quelles troupes sont en ces lieux ?
Combien ce ministre est affreux l Au plus cruel sort il nous livre.
Eh quoi ! même pour de l'argent On refuse la subsistance.
Le boulanger est négligent.
I. Cette année, les soldats aux gardes étaient commandés pour aller dans les marchés de Paris, crainte que le peuple ne se soulevât. (M.)
Année 1726, 81
Eh quoi donc ! au son de l'argent !
Qui peut donc le rendre obligeant, S'il est sourd à notre finance ?
Voudrais-tu nous anéantir ?
Bourreau, poursuis, finis, achève ; Partout on entend retentir : Voudrais-tu nous anéantir ?
Hélas ! qu'en puis-je pressentir ?
Je vois qu'un haut gibet s'élève.
Avec un funeste concours
Quels innocents vont donc s'y rendre ?
Plein de fureur un peuple y court
Avec un funeste concours.
Pour vouloir prolonger nos jours,
Barbare, eh quoi ! tu nous fais pendre f ?
Tu viens de choisir pour ton roi, • Cœur lâche, une princesse obscuite ; Une reine contre la loi, Tu viens de choisir pour ton roi, Mais un chacun se rit de toi, Voyant son âme chaste et pure.
Ta cruelle brutalité Pour avilir le diadème
I. Deux manœuvres qui furent pendus à la porte Saint- Antoine, pour s'être récriés et avoir causé une émeute dans le faubourg, au sujet du prix du pain. (M.)
%t Clairambault-Maurepas.
La prit sans biens et sans beauté, Ta cruelle brutalité ; Tu croyais favoir attiré Par là le pouvoir suprême.
Tu f es flatté d'un espoir vain, Est-il personne qui n'en rie ?
A présent ton pouvoir est vain "; Tu t'es flatté d'un espoir vain.
Tu te dépite et jure en vain, La puissance enfin t'est ravie.
Un saint prélat t'avait déplu, Sa douceur te faisait ombrage, Ta hauteur avait prévalu *, Un saint prélat f avait déplu ;
I. M. le Duc et sa maîtresse, jaloux de l'influence de Fleury, avaient intrigué pour l'éloigner, et l'on put croire un instant qu'ils avaient réussi, lorsque l'évêque, mécontent d'avoir été exclu du conseil du roi auquel il assistait toujours, se fut retiré à Issy. Mais le' roi fut vivement affecté de la retraite de son précepteur. « Il aimait en lui, dit Voltaire, un vieillard qui, n'ayant rien demandé jusquelà pour sa famille inconnue à la cour, n'avait d'autre intérêt que celui de son pupille. Fleury lui plaisait par la dpuceur de son caractère, par les agréments de son esprit naturel et facile. Il n'y avait pas jusqu'à sa physionomie douce et imposante et jusqu'au son de sa voix qui n'eût subjugué le roi. M . le Duc, ayant reçu de la nature des qualités contraires, inspirait au roi une secrèterépugnance.» Le monarque réclama instamment son précepteur et M. le Duc fut obligé d'écrire lui-même à l'évêque pour le prier de revenir. Dès lors la disgrâce du premier ministre parut inévitable, et ne se fit pas longtemps attendre.
Année 1726. 83
A ta place il vient d'être élu, Ta fureur en grince de rage.
Un David vient de t*exiler Comme un Séba rebelle et traître, Perfide, il te faut défiler, Un David vient de t'exiler ; Ta rosse il te faut dételer Du chariot de notre maître.
Que vois-je, te voilà parti ?
La joie éclate dans la ville l .
Par la décadence abruti, Que vois-je ? te voilà parti;
I. « Le peuple a été si content de ce changement, qu'on a été obligé d'empêcher qu'il ne fît des feux de joie dans les rues, ce qui aurait trop insulté la personne d'un prince du sang. M. Hérault, lieutenant de police, a écrit une lettre à tous les commissaires des quartiers de Paris pour l'empêcher. » (Journal de Barbier.) Mais le peuple se dédommagea par ce que le même annaliste appelle des polissonneries très fines.
La disgrâce de M. le Duc et l'exil de sa maîtresse et de ses favoris furent en effet salués par des placards et des jeux de mots facétieux dont le Recueil Clairambault nous a conservé quelques échantillons. On y lit :
Cette affiche posée à tous les coins de rue et sur les chemins de Versailles, le jeudi matin 4 juillet 1726 :
Centpistoles à gagner. Il a été perdu depuis peu, sur le chemin de Paris à Chantilly, une grande jument de prix qui suivait un cheval borgne...
Quolibet de la cour : La cour est sans prix.
Gazette 1726 .* 11 est arrivé un ouragan à Versailles qui a fait tomber du faîte de l'arbre le plus haut, un oiseau
84 ClairambauIt-JU,aurepas.
Tu devrais être converti
Par un tel coup, pauvre, imbécile.
La p..... qui, d'un air absolu, Regardait notre sage reine, Sa politique a prévalu.
La p qui, d'un air absolu,
Et décamper il a fallu.
Dieu ! qu'elle nous sauve de peine.
D'Ombreval, ce vil proconsul, Cet oppresseur de l'innocence, A présent son pouvoir est nul.
D'Ombreval, ce vil proconsul, Il court au fond 'de son accul Suivant la royale ordonnance
Un air plus doux et plus serein S'écoule jusqu'au fond des âmes Par le secours de Barbarin,
appelé le Due. Le trône est tombé sur le Dodun, Paris et la Montagne en ont tremblé, le îroi a quitté Condé, où il demeurait depuis trois ans, il va demeurer à Fleury où il fait bâtir des Forts. Le comte de Charolais s'est perdu dans une Ile; tout est Fleury à Paris ; les trois quarts du peuple, de noirs qu'ils étaient, sont devenus Blancs.
Autre nouvelle : On écrit d'Angleterre, qu'en France il y a eu un orage si furieux que Ton n'y voit plus de Paris, et que la grêle étant tombée sur le Dodun l'a fait périr à ne jamais s'en relever, et pour prévenir de pareils ravages, on a élevé Des Forts. Le calme étant revenu, le royaume de France est devenu si Fleury, qu'il n'a plus de Prie.
Année 1726. 85
Un air plus doux et plus serein.
Autorisé du souverain,
Il éteint vos perfides trames.
Poursuis par quelque cruauté, D'étendre à jamais ta mémoire.
Rends-la digne d'éternité.
Poursuis par quelque cruauté, Mais songe qu'un être irrité Par ta mort peut venger sa gloire, Poursuis par quelque cruauté D'étendre à jamais ta mémoire.