‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 4)Chapitre 33 sur 128 · CHANSON BACHIQUE · texte numérisé non relu

CHANSON BACHIQUE

Ne parlons plus de politique ;

Qu'importe à moi Qui gouverne la république

Lorsque je bois 1 !

A-t-on la paix, a-t-on la guerre?

Je n'en sais rien, . Mais j'ai ma bouteille et mon verre,

Tout ira bien.

1. Chanson que Ton attribue à M. le grand prieur de Vendôme, *ennuyé d'entendre parler des affaires du temps. (M.) — La supposition est fort plausible ; mieux que personne le grand prieur était à même de célébrer les agréments de la dive bouteille,' lui qui, au' dire de Saint- Simon, « ne s'était jamais couché le soir,, depuis trente ans, que porté dans son lit ivre-mort, coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie ».

j)4 Clairambault-Mau repas.

Que Ton conserve à la régence,

L'autorité, Que le gouvernement de France

Soit respecté, Que Ton élève des indignes

De tous états, J'en serai content, si nos vignes

Ne gèlent pas.

Que la hauteur et l'ignorance

Donnant la loi, Prétendent régler la finance

Du jeune roi, Et que la Chambre de justice

Soit juste ou non, Chacun adore son caprice,

Moi mon flacon.

Que du dedans de notre France L'heureux destin

Soit commis à la vigilance Du duc d'Antin 1 ,

I. Le portrait que Saint-Simon a tracé du duc d'Antin justifie pleinement l'opinion du chansonnier. « Personne, dit-il, n'avait ni plus d'agrément, de mémoire, de lumière, de connaissance des hommes et de chacun, d'art et de ménagements pour savoir les prendre, plaire, s'insinuer et parler toutes sortes * de langages ; beaucoup de connaissances et des talents sans nombre, qui le rendaient propre à tout , avec quelque lecture. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement, accueillant, empressé à

Année iji6. 95

J'aurais une bien folle idée

De ses talents S'il ne ne rendait la vie aisée

Aux bons enfants.

Qu'en France maint édit pullule

Contre la loi, Qu'ici tout soit pour une bulle

En désarroi, Qu'à Rome Clément sans scrupule

Vende la foi, Je siffle tout jusqu'à sa mule

Lorsque je bois.

Qu'il veuille gloser sur la Bible,

En. souverain , Qu'un pontife soit infaillible

Chez Bellarmin *, Qu'il soit homme répréhensible,

Selon Dupin 1 , Tout cela me paraît plausible

Le verre en main.

plaire, jamais il ne lui arrivait de dire mal de personne. Il sacrifia tout à l'ambition et aux richesses, quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan de son temps. »

1. Robert Bellarmin, jésuite italien (1542-1621), a composé plusieurs ouvrages de controverse qui lui ont valu un rang des plus honorables parmi les théologiens.

2. L'abbé Louis Ellies Dupin, historien ecclésiastique (1657-1719). Docteur de Sorbonne et professeur de philo-

p6 C l air ambault- Maure pas.

Que l'orgueilleux Rohan s'éveille .

Tout éperdu, Que Bissy penaud s'émerveille

D'être tondu, Que Tellier ait, baissant l'oreille,

Du pied au c...

Je ne pense qu'à ma bouteille

Quand j'ai bien bu.

Que le parti des jansénistes

Ait le dessus, Que les superbes molinistes

Soient confondus, Que Quesnel prouve en son ouvrage

L'amour divin, A tous je donne mon suffrage

Si j'ai du vin.

Que la société moins fière

Ronge son frein, Que Doucin * bouffi de colère

S'échauffe en vain, Que l'on se torche le derrière

sophie au Collège royal, il fut destitué pour cause de jansénisme. Dans le plus important de ses ouvrages, la Bibliothèque universelle des auteurs ecclésiastiques , Bossuet signala des doctrines erronées, que Dupin fut obligé de rétracter.

i. Louis Doucin, jésuite (1652-1726), fut l'un des plus zélés partisans de la Constitution Unigenitus, et publia contre les Jansénistes nombre de brochures et de facturas.

Année iyi6. 97

De son Tocsin *, Je ris de leur douleur amère Quand j'ai du vin.

Que le superbe essaim d'Ignace

Trafique en dol , Qu'il ose parler de la grâce

Contre saint Paul, Et qu'il crosse sur l'efficace

Saint Augustin, Tout cela ne vaut pas ma tasse

Quand j'ai du vin.

Que tous les jours on emprisonne

Des partisans, Que l'on tire de leur personne

Beaucoup d'argent; Je ne crains rien de la justice

Pour le certain, Ne croyez pas que je périsse

Si j'ai du vin.

1. « Le parlement voulant découvrir les auteurs de plusieurs écrits au sujet de la Constitution Unigenitus qu'on appelait Tocsins, dont on soupçonnait le P. Le Tellier, le P. Doucin et quelques autres jésuites, on apprit d'Amiens qu'on saurait la vérité à Orléans... N'ayant rien trouvé chez les libraires d'Orléans, on s'avisa d'aller au collège des jésuites de la même ville. On y trouva plusieurs presses qui servaient à l'impression de ces libelles, dont le P. Doucin, qui était relégué là) depuis quelques mois, parut être le véritable auteur avec le P. Le Tellier. » {Journal cU Buvat, 10 juin 17 16.)

98 Clairambault-Maurepas.

Que l'infâme maltôtier crève

Dans sa prison, Que Bourvalais franchisse en Grève 1

Maint échelon, Qu'une corde au gibet élève

Son compagnon, Que m'importe qu'on les achève

Quand j'ai du bon ?

Que Le Normand joue en galère

De l'aviron, Qu'on parle de rogner la sphère

De d'Argenson, Que son Gruet fume la terre*

De Montfaucon 3 ,

1. La place de Grève, située devant l'Hôtel de Ville, était spécialement affectée aux exécutions capitales; le gibet s'y trouvait dressé en permanence. Claude le Petit, dans son Paris ridicule, l'appelle un

Malheureux espace de terre,

Au gibet public consacré;

Terrain où l*on a massacré

Cent fois plus d'hommes qu'à la guerre.

2. Les trois personnages dont il est question ci-dessus furent condamnés par la Chambre de justice seulement en 1717. (Cf. p. 140 et suiv.). La chanson est donc postérieure à la date que lui assignent les Recueils manuscrits.

3. Éminence située aux portes de Paris, sur laquelle se trouvait dressé Un immeifse gibet, où il y avait place pour soixante patients. On y suspendait les corps des suppliciés et on les y laissait pourrir. -

Année 1716. 99

Tant que j'ai du vin dans mon verre Je dis : Bon, bon.

Que dedans la Conciergerie

Les logements Deviennent des chambres garnies

Pour les traitants, Qu'on les pende, qu'on les fustige

Pour leur larcin ; De tout cela je ne m'afflige

Si j'ai du vin.

Que le marchand se désespère

Faute de gain, Que l'artisan dans sa misère

Gueuse son pain Que le bourgeois comme un poète

Meure de faim; Pour moi, je ris de leur disette

Le verre en main.

Qu'un peuple soit prompt à médire, Sot et changeant, •

Qu'à belles dents Pasquin * déchire Notre Régent;

Que dans ses coffres il attire

1. Nom d'un personnage bouffon de la Comédie italienne, qui figure généralement un valet menteur, hâbleur *t fripon.

ioo Clairambault-Maurepas.

Tout notre argent, En buvant je ne fais que rire Du soin qu'il prend.

Que des pèlerins de Cythère,

Au carnaval, De la nuit cherchant le mystère,

Courent au bal, Pour moi je reste ferme à table,

Et jour et nuit J'y bois; si le sommeil m'accable

Je cours au lit.

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