LA SUPPRESSION
DE
LA CHAMBRE DE JUSTICE
Peuples français, soyez joyeux, Philippe veut voir par ses yeux Tout ce que Noailles fera.
, Alléluia!
Ce prince lorgne, on le sait bien, Et n'y distingue presque rien, Mais d'Aguesseau l'éclaircira.
Déjà ce nouveau chancelier *
I. Daniel Voisin, chancelier de France, étant mort subitement, le 2 février 1717, le Régent nomma d'Aguesseau à sa place. Duclos rapporte à propos de cette nomination une anecdote piquante. « D'Aguesseau, dit-il, revint chez lui (après avoir reçu la cassette des sceaux), et rentra dans l'appartement de son frère, d'Aguesseau de Valjouan.
166 Clairambault-Maurepas.
A pulvérisé sans quartier,
Le monstre que Rouillé forma i ;
Celui-ci, homme de beaucoup d'esprit et de savoir, mais paresseux, voluptueux très singulier et fort indifférent sur tous les événements, était encore en robe de chambre et fumait tranquillement une pipe près du feu. — Mon frire, lui dit d'Aguesseau, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir : je suis chancelier. — Vous, chancelier f lui dit froidement Valjouan, et sans se détourner : qu'avezvous fait de l autre f — 77 est mort subitement, et le roi m'a donné sa place. — Eh bien ! mon frère, j'en suis bien aise, reprit Valjouan, j'aime mieux que ce soit vous que moi; et il continua de fumer sa pipe ».
I. « Quelques jours avant la semaine sainte le chancelier alla le matin à la Chambre de justice la remercier et la finir. Elle avait duré un an et quelques jours et coûta onze cent mille francs. Lamoignon s'y déhonora pleinement, et Portail y acquit tout l'honneur possible. Cette Chambre fit beaucoup de mal et ne produisit aucun bien. Le mal fut les friponneries insignes, les recelés, les fuites et le total discrédit de tous les gens d'affaires à quoi elle donna lieu, le peu ou point de bien par la prodigalité des remises qui furent faites sur les taxes, et les pernicieux manèges pour les obtenir. » (Saint-Simon.) — Voici en quels termes d'Aguesseau congédia la Chambre : « Je viens vous annoncer la fin de vos travaux, et vous marquer en même temps ce qui ne doit point finir, je veux dire la satisfaction que le roi et monsieur le Régent conserveront toujours du zèle et du courage avec lequel vous avez fourni cette haute carrière... Vous savez que les remèdes mêmes peuvent quelquefois devenir des maux quand ils durent trop longtemps. A la vue d'une multitude de criminels qui, par le mélange du sang et des fortunes ont su intéresser jusques aux parties saines de l'État, le public effrayé tombe dans une espèce de consternation et d'abattement qui retarde ses opérations et qui fait languir tous les mouvements du corps politique... La même sagesse qui a donné l'être à la Chambre de justice en ordonne aujourd'hui la fin, et vous renvoie à des fonctions plus douces. »
Année 1717. 167
Monstre à trois têtes, monstre affreux :
Lamoignon, Portail et Fourqueux, On vous connaît à ce trait-là.
Vos injustices sont des coups Qui doivent retomber sur vous ; Un jour du Bour * vous jugera.
Votre rage, votre fureur, Aux enfers même fit horreur, Et la France s'en ébranla s .
Mais, heureusement abattus,
Vous avez été battus.
Dès ce jour tout se rassura.
Pour bien remettre les esprits, Qu'on écrase jusqu'aux débris, Fagon, Des Forts et cœtera,
1. Les Du Bourg sont nombreux à cette époque; on peut en compter jusqu'à six dans le Journal de D ange au, et aucun d'eux ne paraît être celui dont il est ici question.
2. « Le peuple, disait encore d'Aguesseau, aime le spectacle d'un châtiment prompt et rigoureux, mais il ne peut en soutenir la durée, et laissant bientôt affaiblir sa première indignation contre les coupables, il s'accoutume presque à les croire innocents, lorsqu'il les voit longtemps malheureux. » Les Mémoires de la Régence expriment la même opinion. « On ne songeait plus que la plupart des prévenus étaient des concussionnaires, qui, sous prétexte d'enrichir le roi, avaient appauvri le royaume, pour n'enrichir que leurs familles et qui s'étaient engraissés des malheurs de la France, et on commençait à les plaindre, puisqu'on croyait de partager leurs malheurs. »
i68 Clairambault-Maurepas.
Ou bien que Rouillé soit pendu.
Il ne faut qu'un grain de perdu, Le chapelet défilera.
Pour ce docteur et ses suppôts, Chacun voudrait pouvoir bientôt Entonner Salve Regina.
Si Ton avait tant de bonheur, On retournerait de bon cœur Danser au bal de l'Opéra.
Pour d'Aguesseau faisons des vœux; Qu'il soulage les malheureux *, La confiance reviendra.
Qu'il se fasse honorer longtemps ; Que personne, devant cent ans, Ne lui dise des Libéra. .
Que par lui le prince Régent Soit juste, pieux, indulgent,
i. « Monsieur le chancelier sentait mieux que personne le tort que faisait la Chambre de justice. Comme elle avait jeté la terreur de toutes parts, elle avait occasionné une confusion générale et un discrédit dans les affaires et dans le commerce, dont le royaume aurait eu peine à se relever. Le chancelier qui était pénétrant ne tarda point à y apporter le remède. Il présenta donc un édit qui portait une amnistie générale pour tous les coupables ». (Mém. de la Régence.)
Année 1717. 169
Et tout le monde chantera.
Alléluia !
Lorsqu'on suivait le rituel antique,
Pour apaiser rÉternel irrité ,
Un bouc portant l'iniquité publique,
Du haut du roc était précipité.
Prince Régent, dont un Conseil menteur
Osa tromper la politique .
En détruisant la Chambre inique, Renouvelez cette sainte pratique.
Aux Français indignés livrez l'immonde auteur
De ce tribunal frénétique , Chopinot l en sera le bouc expiateur.
Le premier jour de séance Du terrible tribunal Prédit à toute la France Un renversement fatal.
L'État avait tout à craindre De ce funeste flambeau,
I. M. Rouillé prit ce nom quand il fut au bal de la Comédie déguise en docteur. (M.) Ses ennemis eux-mêmes n'auraient pu lui choisir un surnom plus significatif et plus
j justement mérité.
170 Clairambault-Afaurepas.
S'il n'eût trouvé pour l'éteindre, La main du grand d'Aguesseau 1 . '
1. Les Mélanges de Boisjourdain nous ont transmis une pièce curieuse qui peut servir de complément aux chansons publiées ci-dessus, c'est le Billet d'enterrement de la Chambre de justice :
« Vous êtes prié, de la part de M. le Chancelier, d'assister aux convoi et enterrement de haute et puissante dame M" e la Chambre de justice, qui se fera le lundi 22 mars 1717, à dix heures du matin, dans la salle des R. P. Augustins du grand couvent, où elle sera inhumée.
« L'oraison funèbre sera prononcée par Ms r l'archevêque de Tarbes.
« La marche commencera par un des deux bataillons du régiment des gardes de la défunte, les piques renversées, et les drapeaux traînants, et les tambours couverts de crêpes battant à la sourdine.
« Ensuite marcheront deux à deux tous les condamnés par la Chambre, tenant dans la main droite une torche de cire ardente du poids de deux livres, et dans leur main gauche, chacun l'instrument de son supplice, sur leur dos un écriteau sur lequel sera écrit : Vengeance.
« Après viendra un chariot traîné par six dragons volants, sur lequel sera posé le cercueil couvert d'un poêle couleur de sang; les quatre coins en seront portés par M. le duc de Noailles monté sur une chimère, Pelletier des Forts monté sur un loup enragé, du Coudray monté sur un cochon, et Fourqueux monté sur un âne.
« Autour du chariot seront les Menet, les Leroy, les Maréchaux, les Chauders, les Amyot, les Olivier, les Boulant, les Rigaut, et tous les autres domestiques de la défunte, en grand deuil de la mort de leur maîtresse et surtout qu'elle ne leur a rien laissé par son testament. Le président de Lamoignon conduira le deuil qui sera composé de plus de quatre mille familles, hommes, femmes et enfants, nus en chemise, un bâton blanc à la main, et la marche sera fermée par les deux bataillons du régiment des gardes de ladite défunte. »
Année 1717. 171