Le cardinal de Noailles
2. C'est la satire que Voltaire composa au sujet de son arrestation. Bien qu'elle ait été plusieurs fois imprimée, nous avons pensé qu'on la lirait avec plaisir dans ce recueil, où sa place était tout naturellement marquée.
Année 1717. 217
Un mien valet, qui du soir était ivre :
« Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là; C'est lui sans doute, et j'ai lu dans mon livre Qu'avec vacarme il entre chez les gens. »
Et moi de dire alors entre mes dents :
« Gentil puîné de l'essence suprême, Beau Paraclet, soyez le bienvenu; N'êtes-vous pas celui qui fait qu'on aime ? » En achevant ce discours ingénu, Je vois paraître au bout de la ruelle Non un pigeon, non une colombelle, De l'Esprit-Saint oiseau tendre et fidèle, Mais vingt corbeaux, de rapine affamés, Monstres crochus que l'enfer a formés :
L'un près de moi s'approche en sycophante ; Un maintien doux, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cachent le fiel qui lui ronge le cœur.
« Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites; On prise fort les bons mots que vous dites, Vos petits vers et vos galants écrits, Et comme ici tout travail a son prix, Le roi, mon fils, plein de reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense, Et vous accorde, en dépit des rivaux, Un logement dans un de ses châteaux.
Les gens de bien qui sont à votre porte Avec respect vous serviront d'escorte ; Et moi, mon fils, je viens de par le roi Pour m'acquitter de mon petit emploi.
218 Clairambault-Maurepas.
— Trigaud *, lui dis-je, à moi point ne s'adresse
Ce beau début; c'est me jouer d'un tour.
Je ne suis point rimeur suivant la cour;
Je ne connais roi, prince, ni princesse,
Et si tout bas je forme des souhaits,
C'est que d'iceux ne sois connu jamais.
Je les respecte : ils sont dieux sur la terre,
Mais ne les faut de trop près regarder;
Sage mortel doit toujours se garder
De ces gens-là qui portent le tonnerre.
Partant, vilain, retournez vers le roi,
Dites-lui fort que je le remercie
De son logis*; c'est trop d'honneur pour moi,
Il ne me faut tant de cérémonie.
Je suis content de mon bouge, et les dieux,
Dans mon taudis, m'ont fait un sort tranquille;
Mes biens sont purs, mon sommeil est facile,
J'ai le repos ; les rois n'ont rien de mieux. »
J'eus beau parler et j'eus beau m'en défendre ,
Tous ces messieurs, d'un air doux et badin,
Obligeamment me prirent par la main :
« Allons, mon fils, marchons... > Fallut me rendre,
Fallut partir. Je fus bientôt conduit
En coche clos vers le royal réduit,
T. Homme qui use de détours et de mauvaises finesses.
2. Lorsque Voltaire fut présenté au Régent, après le succès d 1 Œdipe, il tint à peu près le même langage au prince, qui l'avait favorablement accueilli: « Monseigneur, dit-il, je trouverais fort bon si Sa Majesté voulait désormais se charger de ma nourriture, mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon logement. »
Année 171 7. 219
Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères Par Charles cinq 1 . O gens de bien, mes frères, Que Dieu vous gard" d'un pareil logement !
J'arrive enfin dans mon appartement.
Certain croquant, avec douce manière, Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités.
« Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière N'y fait briller sa trop vive lumière.
Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. »
Puis, me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure ; Grilles, verrous, barreaux de tout côté.
« C'est, me dit-il, pour votre sûreté. »
Midi sonnant, un chaudeau * l'on m'apporte ; La chère n'est délicate ni forte.
De ce beau mets je n'étais point tenté, Mais on me dit : « C'est pour votre santé ; Mangez en paix, ici rien ne vous presse. »
Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé 3 , logé fort à l'étroit.
1. La Bastille Saint-Antoine faisait partie des ouvrages destinés à la défense de l'enceinte continue que le prévôt des marchands, Etienne Marcel, avait fait élever après la bataille de Poitiers. Charles V l'agrandit et la fortifia.