‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècleChapitre 31 sur 213 · LE PROCÈS · texte numérisé non relu

LE PROCÈS

DE M. DE LA BÉDOYÈREi

Quel spectacle touchant se présente à ma vue ? J'aperçois Vénus éperdue.

Les Grâces sont en deuil et répandent des pleurs.

Rien ne peut apaiser leurs mortelles douleurs. En proie aux plus vives alarmes, L'Hymen renverse son flambeau.

Et l'Amour désolé, déchirant son bandeau,

Vient confondre avec lui ses soupirs et ses larmes.

La tristesse et l'effroi triomphent dans ces lieux.

I. Huchet de la Bédoyère, ancien avocat général près la cour des aides, avait eu à soutenir un procès contre ses parents au sujet de son mariage avec M*** Agathe Sticoti, danseuse de la Comédie-Italienne. (M.) — Barbier nous apprend que lors de son arrivée à Paris, « M. de la Bédoyère était jeune, et que sa vivacité d'esprit l'avait tourné au libertinage... qu'il avait fait de mauvaises affaires avec des usuriers, nombre de lettres de change, devant à tout le monde, empruntant d^ tout côté... En cet état il aurait lié connaissance avec Agathe Sticoti, fille de défunt Fabio, pantalon de la Comédie-Italienne, et qui a monté trois ou quatre fois sur le théâtre. Il s'est attaché à cette jeune fille, fort sage d'ailleurs, et fort décente de l'aveu du public, ce qui doit être vrai. Cette fille qui avait quelque bien, pareillement ^ttachée, à aidé à soutenir M. de la Bédoyère qui ne savait où donner de la tête; enfin par reconnaissance et sur des promesses précédentes, il l'avait secrètement épousée au mois de janvier 1744. ^

Année Ij45. 55

Malheureux Bédoyère, Agathe infortunée»

Le ciel vous promettait une autre destinée.

Que vous sert d'être amants, d'être époux vertueux,

Votre tendresse en vain intéresse les dieux;

En vain ces dieux jaloux d'une flamme si belle

Voudraient vous voir unis d'une chaîne éternelle. D'un aveugle ennemi le pouvoir odieux Trompe en ce jour fatal votre attente et leurs vœux. D'une mère en fureur, quoi î la haine cruelle !... Hélas ! que vais-je dire ? ô fils trop généreux. Je t'offense sans doute et mon zèle est un crime. Nommons avec respect l'ennemi qui t'opprime, Ou plutôt, condamnant ces injustes discours, N'imputons point tes maux aux auteurs de tes jours ^ .

La vengeance qui les anime Immole en soupirant une chère victime.

Les préjugés cruels sont tes seuls ennemis.

Monstres, qui nous livrez la guerre, Aveugles préjugés, fiers tyrans de la terre.

Vous osez profaner le temple de Thémis.

Temple auguste, enceinte sacrée,

De l'immortelle vérité

Demeure sainte et révérée,

O toi, dont la divinité

Porte dans ses mains redoutables Pour le crime effrayé des foudres toujours prêts.

Ces foudres vengeurs des forfaits

I. Tout le monde sait que M. de la Bédoyère a marqué le plus d'acharnement contre son fils. (M.)

56 Clairambault^AIaurepas.

Sur les innocents misérables Devraient-ils éclater jamais ?

Cher malheureux, tes pleurs, nos vœux, ton éloquence. Rien n*a pu de Thémis désarmer le courroux * ; Aux charmes des talents, aux cris de l'innocence Ah ! faut-il qu'elle soit moins sensible que nous ! Console-toi pourtant ; tes malheurs font ta gloire.

Déjà même sur ses autels

En caractères immortels

L'Amour a gravé ton histoire;

Jusques chez nos derniers neveux Tu seras l'entretien des amants malheureux.

Vainqueur de la cruelle envie,

Ton nom vivra dans tous les temps.

Que dis-je ? en vain le sort persécute ta vie.

Ses efforts seront impuissants ; Il a pu te priver d'une épouse chérie.

Mais peut-il te ravir son cœur et tes talents * ?

1. Le neveu du célèbre avocat Cochin avait plaidé pour Agathe Sticoti, et M. de la Bédoyère s'était défendu luimême avec beaucoup d'éloquence.

2. Cette pièce anonyme portait pour épigraphe les deux vers suivants :

u4mho infelices, si quid ntea carmina possunt, Nulla aies unquam memori vos eximet étvo.

Annie iy45, 57

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