LUTETIA
Lutetia, chère Lutèce, Je vais, si vous le permettez, Avec égards et politesse, Vous dire quelques vérités.
Car il faut toujours qu'on vous flatte ; C'est un de vos travers anciens ; A moins, à moins qu'on ne vous batte, Ce qui n'est pas dans mes moyens.
Lutetia, vous êtes femme, Vos goûts sontUégers et divers ; Vous avez sans doute de l'âme, Mais vous avez surtout des nerfs.
Certes, vous êtes la merveille D"un pays vivace et vivant; Mais je puis vous dire à l'oreille Que vous le dites trop souvent.
Il ne se peut pas qu'on irrite Votre orgueil, en vous rappelant Que la pudeur sied au mérite, Et la modestie au talent.
Vous portez un homme au pinacle, Vous en faites un demi-dieu ; Et puisée héros, cet oracle, N'est plus hon qu'à jeter au feu.
Qu'il vous prenne un petit caprice, Un petit accès de fureur, 11 faut que la France subisse Votre sottise ou votre erreur.
Vous croyez être assez savante; Mais, Luletia, songez bien Qu'on ne cesse d'être ignoi'ante Qu'en avouant qu'on ne sait rien.
Et comment pourriez-vous apprendre, Quand vous prétendez en ellet Qu'ailleurs vous n'avez rien à prendre, Et que chez vous tout est parfait?
Chez vous, on prise l'apparence Autant que la réalité.
L'esprit, plus que l'intelligence, Et le bruit, plus que la gaité.
Vous êtes folle de spectacles,
De neuf, d'éclatant, de clinquant;
Il vaut varier les miracles
Pour vous séduire en vous choquant.
Il faut à votre nourriture
Les plus vigoureux condiments,
Comme à votre littérature
Le sel, le poivre et les piments.
Votre oreille est souvent ouverte Aux propos scabreux et gi-ivois; Vous comprenez la langue verte, Et vous la parlez quelquefois.
Vous, l'élégante, la parée, Vous commettez votre grandeur Avec une foule... égarée...
Je prends ce terme par pudeur.
Vous aviez une grande histoire.
De beaux, de superbes moments :
Qu'avez-vous fait de celte gloire Écrite dans vos monuments?
Une autre eut vos façons hautaines Dans ses faveurs ou ses mépris; Les anciens l'appelaient Athènes; Ils ne connaissaient point Paris.
En ce temps le chant des sirènes Poussait les esquifs aux brisants; C'est le destin des souveraines De perdre tous leurs courtisans.
Vous serez toujours cette amante A la peau blanche, aux yeux noyés, Qui vous fascine, vous tourmente, Et vous tient captif à ses pieds.
Mon crépuscule, mon aurore, Mon enfer et mon paradis, En te maudissant, je t'adore, En t'adorant, je te maudis.
Serment perdu! vaine parole Qu'on prononce, sais-tu pourquoi?
C'est que pas un ne se console De ne pas être aimé de toi.