LES DEUX OMBRES
Un soir, au bord du Styx ou du Cocyte,
Deux morts, cherchant leur dernier gîte, Se disposaient à passer l'eau.
L'un emportait une sacoche pleine, Qu'il dissimulait, non sans peine, Dans un des plis de son manteau.
L'autre glissait comme l'eau sous une arche
Rien ne pouvait gêner sa marche,
Ni le manteau, ni le trésor.
Caron de loin aperçut les deux ombres,
Et. traversant les vagues sombres,
Il les joignit d'un seul essor.
« Toi le premier, dit-il à l'homme riche ; Mais ce n'est pas ici qu'on triche :
Laisse ton argent sur le bord.
Caron n'est pas le nocher du Pactole ; Il ne te prendra qu'une obole Pour te conduire jusqu'au port. »
L'avare alors jette des cris de rage • Il répand son or sur, la plage Et se livre enfin à Caron,
i CHANSONS A DIRE
Qui, sans effort, pousse sa barque au large. Aborde, dépose sa charge, Et revient d'un coup d'aviron.
« Est-ce mon tour? dit le pauvre. — Sans doute.
— Eh bien, partons. En barque ! en route !
Merci, Caron ; embrasse-moi ! » En débarquant, il trouve sur l'arène
Une sacoche toute pleine ;
« Prends, dit Çaron ; tout est pour toi.
— Pour moi, de l'or? répond le pauvre hère:
J'en eus ; il ne m'en souvient guère, Gaîment je me suis ruiné.
— Prends donc, te dis-je ! Il faut que tout s'inscrive
On retrouve sur celte rive
L'or que sur l'autre on a donné. »
Caron n'est plus ; autre temps, autres fables.
Nous changeons nos dieux et nos diables;
Mais la vérité ne meurt pas.
Conservons-en la croyance féconde :
Nous trouverons dans l'autre monde
Ce que nous donnons ici-bas.
LA GATTÉ FRANÇAISE
Qu'en ont-ils fait, de l'esprit de nos pères,
Ces jeunes gens austères.
Ces vieillards de vingt ans ?
ailles, venez apporter des perruques
Pour ces têtes caduques
Que flétrit le printemps.
Quoi 1 mes amis, verrons-nous en silence,
Sur la terre de France,
Ces graves moucherons Se rehausser sur leurs jambes roidies,
Comiiie des tragédies,
Ou comme des hérons ?
Eh quoi ! changer la gaîté diaphane
P ir la morgue anglicane
Oa le flegme gei^main ?
Fermer la porte à cette belle fille
Dont le regard pétille,
Et qui vous tend la main?
Quoi ! n'avoir plus de fougue sympathique
Que pour la politique
Et son hideux pathos ; Pour aboyer devant la foule accrue,
Comme ou voit, dans la rue,
Des chiens devant un os !
Attendez donc que votre corps se penche.
Et qu'une barbe blanche
Yous ait fait écouter ; Et vous aurez alors cet avantage
D'avoir acquis par l'âge
Le droit de radoter.
Mais non: j'entends sa voix qui nous appei^
Avec une crécelle
Et des airs triomphants ; Son front vermeil rayonne d'espérance ;
La gaîté, c'est la France ;
Nous sommes ses enfants.
Un pampre vert orne sa chevelure, Qui jusqu'à sa ceinture Tombe en festons joyeux.
C'est la beauté qui rit quand on la touche. Et sait ouvrir la bouche Sans fermer ses grands yeux.
Elle se plaît à l'épigramme folle, A l'esprit qui s'envole Sans jamais s'arrêter;
Dans un flacon elle perd la mémoire, Elle chante après boire Et boit après ciianter.
Entre nos bras retenons-la captive,
Et que chaque convive
La couronne de fleurs.
Qu'un monde froid lui refuse un asiie -,
Donnons-lui domicile
Dans. le fond de nos cœurs.
Oui, conservons notre longue jeunesse
Dans une forteresse
Qui ne se rendra pas:
A nos neveux léguons cet héritage,
Qui vivra d'âge en âge
Après notre trépas.
Et si j'étais le dernier de la race
D'Épicure et d'Horace,
Pères des bons garçons; Avec Adèle, au fond d'une île indignCi
J'irais planter la vigne
Et faire des chansons I