AU BOIS DE BOULOGNE
A l'heure où Paris dans la brume Au jour s'éveille lentement, Sortez de la ville qui fume :
Le bois de Boulogne est charmant.
On n'y voit pas un équipage, Mais quelques chevaux promenés, Ou quelque noce de village, Ou bien encore, devinez :
Deux amoureux (je le suppose) Allaient au hasard du chemin, Se donnant, pour changer de pose, Tantôt le bras, tantôt la main,
Tantôt courant à perdre haleine.
Puis s'arrêtant irrésolus.
Elle avait dix-huit ans à peine; Il avait vingt-cinq ans au plus.
Les rayons d'un soleil oblique Sur le sol venaient se jouer.
Rayons brillants sans calorique, Soleil trompeur de février.
La saison était loin encore, Où le chêne avec volupté Dans ses artères sent éclore La sève de sa puberté.
Et ne voyant pas de verdure, Ils s'étonnaient, les amoureux, De ce retard de la nature, Quand l'heure avait sonné pour eux.
Un tapis de feuilles séchées
Sous leurs pieds craquait par instants,
Et tenait encore cachées
Les espérances du printemps.
Eux qui cherchaient l'herbe nouvelle, iS'avaient souci que des vivants, Et de la canne et de l'ombrelle Jetaient la feuille morte aux vents.
Bien longtemps à la même place Ce jeu semblait les divertir, Quand on entendit dans l'espace Un coup de canon retentir.
Puis un second, puis un troisième...
Un garde passait près de là; Pour avoir le mot du problème, Un des amoureux l'appela :
:< Hé! garde, par quelle aventure
iCntend-on le canon ici?
— Mais, Madame, c'est l'ouverture
Des deux Chambres. — Merci. — Merci. »
Et les deux amants s'en allèrent, Sans autrement se soucier Des deux Chambres qui s'assemblèrent, Que des feuilles de l'an dernier.
LE FACTEUR RCRAL
La blouse bleue à collet rouge Qui toujours bouge, bouge, bou^^e
D'un mouvement égal.
Le grand balancier qui circule, Régulier comme une pendule,
C'est le facteur rural.
Celui-là n'aura pas la goutte; Le matin, il se met en route
Pour revenir le soir.
Chargé de journaux et de lettres, 11 fait ses trente kilomètres
Sans un instant s'asseoir.
Il accomplit dans la journée, Comme la terre, sa tournée.
Par le ciel sombre ou clair.
Indifférent à la souffrance, 11 est le seul homme de France
Qui n'ait pas froid l'hiver.
Par la crotte ou par la poussière, Il va de maison à chaumière; Il arrive au château.
HISTOIRES, CONTES ET RECITS o9'
C'est là qu'on puise un peu d'haleine Dans un broc de vin indigène Qui ne soutire pas l'eau.
Reprends ta boîte et ton courage; Il faut arpenter le village.
Monte au vieux prieuré, Et remets à dame Thérèse Le mandement du diocèse
Pour monsieur le curé.
Voici les paquets d'habitude Pour le notaire en son élude,
Affiche et mise à prix; Le journal de monsieur le maire, Et, pour l'instituteur primaire,
Un livre de Paris.
Voici la couturière assise :
<f Bonjour, facteur. — Bonjour, Élis3.
— N'avez-vous rien pour moi?
Pas aujourd'hui, demain peut-être. »
Elle referme sa fenêtre,
Comme prise d'effroi.
Voici Télégant du village, Guettant le courrier au passage.
« iN'avez-vous rien pour moi?
— Non. Si cela vous niécontente, Allez à la poste restante ;
On vous dira pourquoi. »
« Jean, si quelque chose te manque, Veux-tu voir un billet de banque,
Valeur cinquante francs'' C'est pourtant une fière chance D'avoii' un lils absent, qui pense
A ses bons vieux parents. »
« Pour vous, madame l'aubergiste, Vingt francs de la part de l'artiste Nourri, logé, blanchi.
— Paul, donne-moi trente centimes; C'est un ami des plus intimes
Qui n'a pas affranchi. »
« Pour vous, père La République, Le soldat vous écrit d'Afrique.
Lisez ça, mon ancien.
— Je ne sais pas lire; c'est triste; Mais s'il écrit, c'est qu'il existe;
S'il existe, il va bien. »
— « A vous, Nanon veuve Granville, Ce papier timbré de la ville.
C'est du Crédit foncier.
Pour une veuve sans défense, Il n'est de pire connaissance
Qu'un pareil créancier. »
Facteur, prends le sentier, sois preste. Il faut aller tant qu'il en reste,
Ici, là-bas, plus loin, A l'autre bout de la vallée.
Jusqu'à la maison isolée
Qui blanchit dans son coin.
Ainsi, dans sa marche éternelle, Les traits que son carquois recèle
De tous côtés s'en vont.
C'est une boîte de Pandore ; Ce qu'elle contient s'évapore ;
L'espérance est au fond.
L'ombre s'allonge, le jour baisse.
Le soleil, luttant de vitesse,
Décline à l'horizon.
11 disparaît sous la montagne.
Comme lui, le facteur regagne
Sa nocturne maison.