LE RUISSEAU
Que dis-tu, ruisseau transpax'ent,
En courant Sur ton lit de sable et de pierre ?
Est-ce un chant, est-ce une prière Que tes eaux s'en vont murmurant?
Tantôt ta vois semble, plaintive, Le bruit du vent dans les roseaux ; Tantôt, avec des cris d'oiseaux, En jouant tu baises la rive.
Quand bien loin vers d'autres climats
Tu t'en vas, Vas-tu recueillir sur ta route Les larmes que goutte par goutte L'homme doit verser ici-bas ?
Es-tu la sueur de la teri'e Q'agite un labeur incessant ?
Viens-tu nous montrer en passant Que la fatigue est salutaire ?
Le ruisseau répond : J'ai ma loi ;
Comme moi, Tu cherches en vain ton mystère ;
Je ne sors du sein de la terre Que pour y rentrer comme toi.
Je nais aux régions lointaines Que parfume l'air des hauts lieux; Ma source est voisine des cieui; Mon poids me pousse vers les plaines.
Parmi les cailloux arrondi.-;,
Je bondis, Rapide comme l'avalanche, Au-si pur que la robe blanche Attachée aux monts engourdis.
Bientôt , par des pentes fleuries, Je parviens aux premiers hameaux ; Guidé par d'habiles canaux, Je vais arroser les prairies.
Je descends grossi par les eaux
Des coteaux; Un moulin m'oppose sa roue ; D'un obstacle aisé je me joue, Et je cours à d'autres travaux.
Plus loin, des forêts abattues J'emporte les débris craquants, Comme la lave des volcans Charrian£les blocs des statues.
Je berce en mon calme bassin
Un essaim De barques aux rames nacrées ;
Des bateaux chargés de denrées Lentement sillonnent mon sein.
Je baigne les villes altières, Et l'eau virginale des monts Entraîne vos impurs limons :
Les ruisseaux deviennent rivières.
Toute source en mon lit profond
Se confond; A mon onde un peuple s'abreuve ; Je suis roi des eaux : je suis fleuve, Et j'aspire au gouffre sans fond.
Déjà ma vieillesse commence ;
Je ne suis né que pour mourir.
On ne se lasse de courir
Qu'en tombant dans la mer immense.
Que dis-tu, ruiseau transparent,
En courant Sur ton lit de sable et de pierre ?
Est-ce un chant, est-ce une prière Que tes eaux s'en vont murmurant?