LE CHATEAU DU FOU
Sur le sommet de la colline, S'élève un château tout récent, Qui déjà semble une ruine; 11 fixe les yeux du passant.
Sous le jeune lierre qui pousse.
On voit se rider ses grands murs, Comme ces fruits rongés de mousse Qui tombent avant d'être mûrs.
Je gravis à travers la lande :
Un homme était sur le coteau; je l'aborde et je lui demande Quel est le nom de ce château.
« Si vous voulez qu'on vous le dise, Allez ici, là, n'importe où :
C'est le château de la marquise'...
Mais non, c'est le château du fou.
« Voilà, s vous voulez les croire, Gs qu'ils vous répéteront tous.
Mais moi, je connais cette hisloire », Ajouta-t-il d'un ton plus doux.
234 CUAiNSOiNS A DIRE
« II passa dans cette contrée, J'étais jeune, voilà longtemps, Une femme belle et titrée.
Baronne et veuve avant vingt ans.
« Un jeune homme du voisinage Conçut pour elle un fol amour.
La dame accepta son hommage Et crut le payer de retour.
« Ce n'était pas une chaumine Qui convenait à son blason :
Un château dut sur la colline Succéder à l'humble maison.
« Tout amant ici-bas élève Un temple à sa divinité :
Les uns bâtissent dans le rêve, D'autres dans la réalité,
« La dame voulut elle-même
Dresser le plan de son château.
Rien n'est coûteux pour ce qu'on aime ;
Rien n'est trop grand, rien n'est trop beau.
« Pour extraire les pierres blanches, On taille le sol en gradins.
Les forêts fournissent les planches, Les près se changent en jardins.
« Plus de vendanges dans la vigne, Plus de moissons dans les guérels 1 Le désert allonge sa ligne...
Mais après, direz-vous, après?
* Un couple d'oiseaux se sf^are Avant d'avoir consti'uih son nid.
La destinée est si bizarre !
Le château ne fut pas fini,
« Car notre baronne est marquise.
Le manoir loge le hibou,
Et le paysan le baptise
De ce nom : le château du fou.
« Vous me demanderez peut-être Le nom de la dame? Pourquoi'.' II vaut mieux ne pas le connaître.
Le fou, regardez-le : c'est moi! ^
LA VIGNE VENDANGÉE
Trois jours le raisin a bouilli Au sein de la cuve profonde.
Le vigneron lâche la bonde, Et le vin brûlant a jailli.
Enfant, votre épaule est chargée Du plus précieux des fardeaux ; Allez; remplissez les tonneaux; La vigne est vendangée.
Laissez faire le vin nouveau ;
Il travaille encore et fermente, Rejetant sa lave écumante Et baissant son propre niveau.
Il se purge de nos souillures; Comme le cœur loyal et sain.
Il sait repousser de son sein Les écumes impures.
0 vin! un jour lu partiras A travers le^ mers azuré2s, Pour porter aux froides CJiitrées, Un rayon de nos doux climats.
RÉCITS TOUCHANTS n:
Ainsi, l'œil vif et le pied leste, S'en vont les voyageurs joyeux ; Ils font, en chantant, leurs adieux; C'est la douleur qui reste.
J'ai voulu seul et d'un pas lent Revoir la vigne dépouillée ; Une brume froide et mouillée L'enveloppait d'un crêpe blanc.
C'était une mère privée Des bruns enfants qu'elle allaitait; L'oiseau qui dans le bois chantait A perdu sa couvée I
Pourquoi faut-il entretenir La blessure qu'on sait mortelle?
Toujours une douleur nouvelle Ramène un ancien souvenir; C'est elle encor, mais bien changée :
Nos saisons n'ont pas de retour.
Envolez-vous, mes chants d'umour :
La vigne est vendangée.