‹ Chansons à direChapitre 95 sur 130 · PARISIEN ET PROVINCIAL · texte numérisé non relu

PARISIEN ET PROVINCIAL

Oui, je suis de la province, Et vous êtes de Paris; Pour valoir tant de mépris L'avantage est assez mince.

Vous êtes autant de rois; Le bien faire et le bien dire Sont soumis à votre empire :

Vous le dites, je le crois.

Vous avez le ton facile ; Vous avez le mot du jour, Et le genre de la cour, Et le jargon de la ville.

Les objets d'art et de goû'' Attendent votre suffrage :

Si vous aimez un ouvrage, Il doit être aimé partout.

Mais dites-moi, je vous prie,

Oîi sont vos titres scellés?

Dans le sol que vous foulez

Sentez-vous une patrie?

Connaissez-vous la couleur De votre ferre nourrice, Qui produit maint édifice, Mais qui n'a ni blé ni Heur?

Ti^es écluses en serre, Avez-vous besoin du jour?

Cœurs d'hiver, le grand amour Vous est-il bien nécessaire?

Avez-vous à l'horizon Une oasis calme et pure Qui blanchit dans la verdure, Et qu'on nomme sa maison?

Avez-vous la voix touchante Dupasse qui refleurit?

Avez-vous l'herbe qui rit?

Avez-vous l'arbre qui chante?

Et le jardin plein de fruits Qui vous parle de l'enfance, Et le bois plein do silence Qui s'éveille à tous les bruits?

Et la lutte à coups de pommes Avec le fils du fermier.

Qui vous convainc le premier De l'égalité des homni;s?

Avez-vous senti souvent (^ette soif d'indépendance

Que vous soufflent de naissance Le grand air et le plein vent?

Non, votre vie est cloîtrée; Comment pourriez-vous avoir L'âpre parfum du terroir Et l'accent de la contrée?

Quel est votre sol nouveau?

L'asphalte de la montagne, Le macadam de Bretagne, Le grès de Fontainebleau.

Où prenez-vous ces murailles Que vers le ciel vous dressez?

Les blocs sur vous entassés Sont tirés de nos entrailles. •

L'étranger et l'inconnu Avec vous sont de frairie; Vous êtes l'hôtellerie Ouverte au premier venu.

Votre sein tari s'abreuve De notre inondation :

Vous êtes l'alluvion, Et vous insultez au lleuvel

Vous eussiez cent fois péii,

Sans la sève jeune et forte

Que la France entière apporto ■'

A votre sang appauvri.

26'f CHANSONS A DIRE

Ah! je veux rompre ma chaîne!

Je veux, du monde abrité, Prendre un hain de liberté, Vienne la saison prochaine!

Vous direz, je le sais bien :

« Notre ciel en vaut un autre. »

Mais vous allez fuir le vôtre, Et je vais chercher le mien.

Sous un costume champêtre, Vous jouerez au paysan; Mais moi, je serai Gros-Jean, Quand vous chercherez à l'être.

Adieu, je ne voudrais pas Abuser de ma faiblesse :

Au premier rang je vous laisse ; Mais convenez-en tout bas :

L'avantage est assez mince Pour valoir tant de mépris.

Oui, vous êtes de Paris, Et je suis de la province.

CHANSONS HUMORISTIQUES 26b

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