‹ ChansonsChapitre 7 sur 216 · LA CHANSON DU PECHEUR · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU PECHEUR

Qu'un autre dont je plains la vie.

Regarde avec un œil d'envie Ceux qu'environne la grandeur :

Jour et nuit en voguant sur l'onde, Il n'existe rien sur le monde Qui soit envié du pêcheur.

Loin de retentir dans l'espace, Que mes chants restent sans échos :

Le pécheur veut passer sans laisser nulle trace. Comme sa barque sur les flots.

Qu'un autre, évitant les naufrages, Vive loin des vents, des orages.

Dans le plus séduisant séjour :

Sa vie est un tableau sans ombre :

C'est le lendemain d'un jour sombre Qu'on sent tout le prix d'un beau jour !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, à l'àme généreuse.

Craigne quand la mer est houleuse Que je n'y trouve le trépas :

Son sort est-il donc plus prospère ?

Loin des flots où périt mon père La mort ne passe-t-elle pas ?

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre parcoure les mondes Pour voir les merveilles fécondes Que Dieu fit surgir du néant :

J'ai, dans le calme ou la tempête, Le ciel immense sur ma tête, Sous mes pieds l'immense océan !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, dans son haut servage, Cache les fers de l'esclavage Sous l'or cher à sa vanité :

Fût-il un des menins du Louvre, Je préfère à l'or qui le couvre Mes haillons et ma liberté !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, que le monde encense.

Ose, au faîte de la puissance.

Aux hommes imposer sa loi :

Dieu, lorsqu'il fît la créature.

Lui dit : Règne sur la nature !

— Et sur l'Océan je suis roi.-

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, en son erreur trop chère,

Prétende laisser sur la terre

Un livre du temps respecté :

Eh ! sur mille hommes , un d'élite

Qui le comprend et qui le cite,

Voilà son immortalité !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre soit dur et cupide.

Comme si le temps trop rapide Allait l'oublier en ce lieu !

Il meurt : — « Ton or, ô vil avare, Va-t-il de toi faire un Lazare , Toi qui de l'or faisais un dieu ? »

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, que l'enfer inspire, Veuille le monde pour navire.

Malgré son nocher primitif :

Nain ! tu veux diriger le monde !

Hélas ! lorsque l'orage gronde , J'ai peine à sauver mon esquif.

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, à ces ducs, à ces princes. Qui pour domaine ont des provinces, Envie un titre colossal, Quand demain peut-être la tombe.

Où chacun de nous un jour tombe.

Joindra le seigneur au vassal !

Loin de retentir, etc.

Qu'un autre, jaloux de sa gloire, Veuille qu'on dresse à sa mémoire Un tombeau de marbre ou d'airain :

Aujourd'hui ma tâche remplie.

Que me fait que l'homme m'oublie.

Dans quelques siècles... ou demain !

Loin de retentir dans l'espace.

Que mes chants restent sans échos :

Le pécheur veut passer sans laisser nulle trace, Comme sa barque sur les flots.

Page 1