LA CHANSON DU PECHEUR
Qu'un autre dont je plains la vie.
Regarde avec un œil d'envie Ceux qu'environne la grandeur :
Jour et nuit en voguant sur l'onde, Il n'existe rien sur le monde Qui soit envié du pêcheur.
Loin de retentir dans l'espace, Que mes chants restent sans échos :
Le pécheur veut passer sans laisser nulle trace. Comme sa barque sur les flots.
Qu'un autre, évitant les naufrages, Vive loin des vents, des orages.
Dans le plus séduisant séjour :
Sa vie est un tableau sans ombre :
C'est le lendemain d'un jour sombre Qu'on sent tout le prix d'un beau jour !
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, à l'àme généreuse.
Craigne quand la mer est houleuse Que je n'y trouve le trépas :
Son sort est-il donc plus prospère ?
Loin des flots où périt mon père La mort ne passe-t-elle pas ?
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre parcoure les mondes Pour voir les merveilles fécondes Que Dieu fit surgir du néant :
J'ai, dans le calme ou la tempête, Le ciel immense sur ma tête, Sous mes pieds l'immense océan !
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, dans son haut servage, Cache les fers de l'esclavage Sous l'or cher à sa vanité :
Fût-il un des menins du Louvre, Je préfère à l'or qui le couvre Mes haillons et ma liberté !
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, que le monde encense.
Ose, au faîte de la puissance.
Aux hommes imposer sa loi :
Dieu, lorsqu'il fît la créature.
Lui dit : Règne sur la nature !
— Et sur l'Océan je suis roi.-
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, en son erreur trop chère,
Prétende laisser sur la terre
Un livre du temps respecté :
Eh ! sur mille hommes , un d'élite
Qui le comprend et qui le cite,
Voilà son immortalité !
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre soit dur et cupide.
Comme si le temps trop rapide Allait l'oublier en ce lieu !
Il meurt : — « Ton or, ô vil avare, Va-t-il de toi faire un Lazare , Toi qui de l'or faisais un dieu ? »
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, que l'enfer inspire, Veuille le monde pour navire.
Malgré son nocher primitif :
Nain ! tu veux diriger le monde !
Hélas ! lorsque l'orage gronde , J'ai peine à sauver mon esquif.
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, à ces ducs, à ces princes. Qui pour domaine ont des provinces, Envie un titre colossal, Quand demain peut-être la tombe.
Où chacun de nous un jour tombe.
Joindra le seigneur au vassal !
Loin de retentir, etc.
Qu'un autre, jaloux de sa gloire, Veuille qu'on dresse à sa mémoire Un tombeau de marbre ou d'airain :
Aujourd'hui ma tâche remplie.
Que me fait que l'homme m'oublie.
Dans quelques siècles... ou demain !
Loin de retentir dans l'espace.
Que mes chants restent sans échos :
Le pécheur veut passer sans laisser nulle trace, Comme sa barque sur les flots.