‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 125 sur 227 · LE JUIF ERRANT · texte numérisé non relu

LE JUIF ERRANT

Depuis dix-huit siècles, hélas !

Sur la cendre grecque et romaine,

Sur les débris de mille États,

L'affreux tourbillon me promène. 15

J'ai vu sans fruit germer le bien,

Vu des calamités fécondes ;

Et pour survivre au monde ancien

Des flots j'ai vu sortir deux mondes.

Toujours, toujours, 20

Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours.

Dieu m'a changé pour me punir :

A tout ce qui meurt je m'attache.

Mais du toit prêt à me bénir 25

Le tourbillon soudain m'arrache.

Plus d'un pauvre vient implorer

Le denier que je puis répandre.

Qui n'a pas le temps de serrer

La main qu'en passant j'aime à tendre. 30

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours.

Seul, au pied d'arbustes en fleurs,

Sur le gazon, au bord de l'onde, 35

Si je repose mes douleurs,

J'entends le tourbillon qui gronde.

Eh ! qu'importe au ciel irrité

Cet instant passé sous l'ombrage?

Faut-il moins que l'éternité 40

Pour délasser d'un tel voyage?

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours.

Que des enfants vifs et joyeux 45

Des miens me retracent l'image ;

Si j'en veux repaître mes yeux,

Le tourbillon souffle avec rage.

Vieillards, osez-vous à tout prix

M'envier ma longue carrière? 50

Ces enfants à qui je souris,

Mon pied balaiera leur poussière.

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours. 55

Des murs où je suis né jadis

Retrouvé-je encor quelque trace,

Pour m'arrêter je me raidis ;

Mais le tourbillon me dit : ' Passe !

Passe ! ' Et la voix me crie aussi : 60

' Reste debout quand tout succombe.

Tes aïeux ne t'ont point ici

Gardé de place dans leur tombe.'

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours, 65

Toujours, toujours, toujours, toujours.

J'outrageai d'un rire inhumain

L'Homme-Dieu respirant à peine...

Mais sous mes pieds fuit le chemin ;

Adieu, le tourbillon m'entraîne. 70

Vous qui manquez de charité,

Tremblez à mon supplice étrange :

Ce n'est point sa divinité,

C'est l'humanité que Dieu venge.

Toujours, toujours, 75

Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours.

Page 1