‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 127 sur 227 · LE VIEUX CAPORAL II I · texte numérisé non relu

LE VIEUX CAPORAL II I

Surtout ne tirez point trop bas ; Et qu'au pays Dieu vous ramène !

Conscrits, au pas ;

Ne pleurez pas,

Ne pleurez pas ; 70

Marchez au pas, Au pas, au pas, au pas, au pas !

JEANNE LA ROUSSE ou

La Femme du Braconnier

Un enfant dort à sa mamelle ;

Elle en porte un autre à son dos.

L'aîné, qu'elle traîne après elle,

Gèle pieds nus dans ses sabots.

Hélas ! des gardes qu'il courrouce, 5

Au loin, le père est prisonnier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ;

On a surpris le braconnier.

Je l'ai vue heureuse et parée ;

Elle cousait, chantait, lisait. 10

Du magister fille adorée,

Par son bon cœur elle plaisait.

J'ai pressé sa main blanche et douce,

En dansant sous le marronnier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ; 1 5

On a surpris le braconnier.

Un fermier riche et de son âge,

Qu'elle espérait voir son époux,

La quitta parce qu'au village

On riait de ses cheveux roux ; 20

Puis deux, puis trois : chacun repousse Jeanne, qui n'a pas un denier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ; On a surpris le braconnier.

Mais un vaurien dit : ' Rousse ou blonde, 2 5

Moi, pour femme je te choisis.

En vain les gardes font la ronde,

J'ai bon repaire et trois fusils.

Faut-il bénir mon lit de mousse,

Du château payons l'aumônier.' 30

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ;

On a surpris le braconnier.

Doux besoin d'être épouse et mère

Fit céder Jeanne, qui, trois fois,

Depuis, dans une joie amère, 35

Accoucha seule au fond des bois.

Pauvres enfants ! chacun d'eux pousse,

Frais comme un bouton printanier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ;

On a surpris le braconnier. 40

Quel miracle un bon cœur opère !

Jeanne, fidèle à ses devoirs,

Sourit encor ; car de leur père

Ses fils auront les cheveux noirs.

Elle sourit ; car sa voix douce 45

Rend l'espoir à son prisonnier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse ;

On a surpris le braconnier.

ii3

HATONS-NOUS !

Ah ! si j'étais jeune et vaillant,

Vrai hussard, je courrais le monde,

Retroussant ma moustache blonde,

Sous un uniforme brillant,

Le sabre au poing et bataillant. 5

Va, mon coursier, vole en Pologne :

Arrachons un peuple au trépas.

Que nos poltrons en aient vergogne.

Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas. {Bis.)

Si j'étais jeune, assurément 10

J'aurais maîtresse jeune et belle.

Vite en croupe, Mademoiselle :

Imitez le beau dévouement

Des femmes de ce peuple aimant.

Vendez vos parures, oui, toutes. 15

En charpie emportons vos draps.

De son sang sauvez quelques gouttes.

Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.

Bien plus, si j'avais des millions,

J'irais dire aux braves Sarmates : 20

Achetons quelques diplomates,

Beaucoup de poudre, et rhabillons

Vos héroïques bataillons.

L'Europe, qui marche à béquilles,

Riche goutteuse, ne croit pas 25

A la vertu sous des guenilles.

Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.

Pour eux, si j'étais roi puissant,

Combien je ferais plus encore !

Mes vaisseaux, du Sund au Bosphore, 30

Iraient réveiller le Croissant,

Des Suédois réchauffer le sang ;

Criant : Pologne, on te seconde !

Un long sceptre au bout d'un bon bras

Peut atteindre aux bornes du monde. 35

Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.

Si j'étais un jour, un seul jour,

Le Dieu que la Pologne implore,

Sous ma justice, avant l'aurore,

Le czar pâlirait dans sa cour : 40

Aux Polonais tout mon amour !

Je saurais, trompant les oracles,

De miracles semer leurs pas.

Hélas ! il leur faut des miracles !

Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas. 45

Hâtons-nous ! mais je ne puis rien.

O Roi des cieux ! entends ma plainte ;

Père de la liberté sainte,

De ce peuple unique soutien,

Fais de moi son ange gardien. 50

Dieu, donne à ma voix la trompette

Qui doit réveiller du trépas,

Pour qu'au monde entier je répète :

Hâtez-vous ; l'honneur est là-bas.

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