‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 145 sur 227 · LE MATELOT BRETON · texte numérisé non relu

LE MATELOT BRETON

Les gais vendangeurs du village Dînent à l'ombre au bord d'un champ.

Passe un matelot qui voyage, Pieds nus, et qui siffle en marchant.

— Jeune homme, que Dieu t'accompagne ! 5 D'un amoureux tu vas le pas.

— Je suis enfant de la Bretagne, Et ma mère m'attend là-bas.

— D'où viens-tu ? — Des rives du Gange,

Où j'ai failli périr au port. 10

Sauvé des flots par mon bon ange,

Des Anglais m'ont pris à leur bord.

Grâce à leur brave capitaine,

Prisonnier chez nous autrefois,

Je viens de voir dans Sainte-Hélène 15

Celui qui fait si peur aux rois.

A ces mots, découvrant leur tête, Les villageois de crier tous :

— Quoi ! tu l'as vu ! Viens, qu'on te fête !

A sa gloire bois avec nous. 20

Revient-il? Qu'attend-il encore:

Sans berger que peut le troupeau?

A nos clochers quand donc l'aurore Saluera-t-elle son drapeau?

— Je ne sais pas ce qu'il médite; 25 Mais le capitaine, au retour,

En découvrant l'île maudite,

S'écria : Quel affreux séjour !

Enterrer dans ce vieux cratère

Tant de génie et de valeur ! 30

Enfants, respect à l'Angleterre ;

Mais aussi respect au malheur !

Comme il savait qu'en mon jeune âge

J'appris l'anglais sur un ponton :

Dans ce port, me dit-il, sois sage, 35

Et parle bas, petit Breton.

Là règne un monstre de police ;

Crains qu'Hudson ne te voie errant.

Serpent venimeux, il se glisse

Jusqu'au nid de l'aigle mourant. 40

Mais au port, où je descends vite,

On m'indique un point au couchant

Que l'empereur souvent visite.

J'y cours, j'y grimpe en me cachant.

Tapi sous un roc, là, j'espère, 45

Muni de pain pour quelques sous,

Voir passer celui dont mon père

Disait : C'est notre père à tous.

J'y reste en vain deux nuits entières ;

Quand, désolé, je m'en allais, 50

S'élance d'arides bruyères

Un des plus jolis oiselets.

Sur ma tête il vole, il tournoie,

Mêle un cri doux à ses ébats.

Ah ! c'est le ciel qui me l'envoie ; 5 5

J'entends qu'il dit : Ne t'en va pas.

Dieu soit béni ! car, sur la route,

Dans un groupe aussitôt paraît

Un homme. Lui ! c'est lui, nul doute.

Où n'ai-je pas vu son portrait? 60

J'en crois mon cœur qui bat plus vite,

Et l'oiseau, cet avant-coureur.

A genoux je me précipite,

En criant : Vive l'empereur !

— Qui donc es-tu, brave jeune homme? 65

Me vient-il dire avec bonté.

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