‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 146 sur 227 · LE MATELOT BRETON I4I · texte numérisé non relu

LE MATELOT BRETON I4I

— Sire, c'est Geoffroy qu'on me nomme : Je suis un Breton entêté.

Faut-il porter quelque parole

A vos amis? J'y vais courir. 70

Même à la mort s'il faut qu'on vole,

Sire, pour vous je veux mourir.

— Français, merci. Que fait ton père ?

— Sire, il dort aux neiges d'Eylau.

Auprès de vous mon plus grand frère 75

Mourut content à Waterloo.

Ma mère, honnête cantinière,

Revint, en pleurant son époux,

Au pays où, dans sa chaumière,

Cinq enfants priaient Dieu pour vous. 80

— Peut-être est-elle sans ressource, Dit-il ému ; tiens, prends ceci ; Pour ta mère, prends cette bourse :

C'est peu ; mais je suis pauvre aussi.

Je baise la main qu'il me livre : 8$

— Non, sire, gardez ce trésor.

Nous, toujours nos bras nous font vivre ; Pour vos besoins gardez cet or.

Il sourit, me force à le prendre ;

Puis du doigt m'indique avec soin 90

Comment au port il faut descendre,

Et des gardes me tenir loin.

— Ah ! sire, que n'ai- je des armes ! Mais il s'éloigne soucieux,

Et longtemps, à travers mes larmes, 95

Je reste à le suivre des yeux.

Je rejoins sans mésaventure

Le vaisseau, qui déjà partait.

Le capitaine, à ma figure,

Devina ce qui m'agitait. 100

— Tu l'as vu, se prend-il à dire ; C'est bien. Tu prouves qu'aujourd'hui, Plus que les grands de son empire,

Le peuple a souvenir de lui.

M'enviant un bonheur semblable, 105

Tout l'équipage m'admirait,

Et le capitaine à sa table

M'admit le quinze août, moi, pauvret.

Combien je pris terre avec joie !

Sûr de dire, en rentrant chez nous: 110

Mère, de l'or qu'il vous envoie

L'empereur s'est privé pour vous.

Avec plus de ferveur encore

Elle va prier Dieu pour lui,

Sachant quel climat le dévore, 1 1 5

Sachant ses maux et son ennui.

Six mois de plus d'un tel martyre,

Et peut-être sur ce coteau

Bientôt reviendrai- je vous dire :

Il n'est plus ; j'ai vu son tombeau. 120

Geoffroy se tait ; et du village

Femmes et filles tout d'abord,

L'œil en pleurs, vantent son courage

Et du captif plaignent le sort.

Les hommes sont émus comme elles : 125

— Honneur, répètent-ils entre eux, A qui nous donne des nouvelles Du grand empereur malheureux !

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