‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 32 sur 227 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

distinguées K D'humeur enjouée, et toujours gai à table, bien que fort sobre, Béranger fut avant tout un philanthrope, un homme bon, le plus doux, le plus serviable et le plus généreux des amis. Au milieu des trônes qui s'écroulent, des gouvernements qui tombent et qui se succèdent, de toutes ses préoccupations politiques, il ne perd jamais de vue un ami à secourir, une injustice à réparer, toujours en quête pour le pauvre chez les riches, toujours prêt à ouvrir largement sa propre bourse, si peu garnie qu'elle fût. * Il faut, dit Lamartine 2, avoir assisté cent fois comme moi aux consultations de ce médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreiller de bonnes œuvres.' Cette bonté foncière est ce qui nous frappe tout d'abord à la lecture des quatre gros volumes de son immense correspondance : plus de la moitié de ces lettres sont motivées par une oeuvre charitable quelconque. Ce fut lui qui secourut, consola et encouragea l'auteur de la Marseillaise, Rouget de Lisle, tombé dans la misère, et qui ne cessa de s'entremettre en sa faveur qu'il n'eût obtenu pour lui une pension viagère.

Avec cela, excellent homme d'affaires, — n'avait-il pas à l'âge de dix-huit ans géré une maison de banque ? — discret et sensé, et doué d'un flair étonnant en matière de politique. S'il eût consenti à * être quelque chose,' il eût fait un excellent ministre d'état ou envoyé plénipotentiaire.

1 v. La Sainte Alliance des Peuples, notes, p. 199. 1 op. cit.

l'homme li

Le cercle de ses relations et de ses amis était tellement vaste qu'il nous serait impossible d'aborder ici ce chapitre des plus intéressants1. On y trouverait tous les chefs du parti libéral : Manuel, Benjamin Constant, Laffitte, Thiers, Mignet ; des aristocrates comme Chateaubriand et Lamartine ; des prêtres : Lamennais, l'archevêque de Paris, et le curé de Passy ; des écrivains célèbres et des écrivains obscurs, des femmes distinguées, de modestes bourgeoises, et des jeunes filles qui lui faisaient leurs confidences, et qu'il conseillait et guidait dans leurs lectures.

§ 30. Philosophie et religion de Béranger. — Au cours de la grande querelle qui suivit la mort de Béranger, sa religion et sa philosophie furent l'objet des attaques les plus vives, mais aussi les plus diverses. On lui reprocha son irréligion et son scepticisme, on regretta qu'il se fût arrêté au déisme, on se moqua de sa ' théologie roturière ' ; il ne manqua à ses adversaires que de tomber d'accord dans leurs critiques. La religion de Béranger est pourtant fort simple et facile à établir.

Il croyait en Dieu ; il le déclare constamment dans ses Chansons, dans sa Biographie, et dans sa Correspondance ; il a une admiration profonde pour l'Évangile, et pour la vie de Jésus. Mais il n'est pas catholique, ou du moins ' catholique pratiquant ' ; les dogmes intransigeants de l'Église de Rome le laissent sceptique et indifférent 2. Sa religion, en somme, est

1 v. la Correspondance, l'appendice de Ma Biographie, le» ouvrages de J. Janin, d'Arthur Arnould, etc.

'Moi, je suis des croyants ... je me suis contenté de faire

Hi INTRODUCTION

celle de la grande majorité de la bourgeoisie française à l'heure actuelle. Ce serait celle de Molière et de La Fontaine, plutôt que celle de Montaigne, mais, dans l'intervalle, Voltaire a passé par là. Béranger est fils de Voltaire, non seulement par cette faculté de la raillerie sanglante qui tue pendant qu'elle fait rire, par son amour généreux et actif des hommes et surtout des opprimés, par son bon sens acéré, mais encore par une certaine façon d'envisager et de traiter en souriant des questions qu'abordent en tremblant, et le front dans la poussière, des hommes de l'école de Bossuet et de Pascal1. Mais tandis que Voltaire relègue Dieu bien loin dans l'infini, dans l'indiscutable, le chansonnier, au contraire, l'humanise et le rapproche de l'homme. Il croit au ' bon Dieu ' qui est le ' Dieu des bonnes gens,' et cette théologie roturière vaut bien celle de Voltaire. Détestant les jésuites et peu ami du pape, Béranger se trouvait naturellement en dehors de l'Église, mais dans un pays plus accommodant il eût volontiers fait sa profession de foi comme unitairien. Il avait certainement ' compris le Christ en faisant le bien et en restant pauvre2.' Et ce fut là toute sa philosophie.

De l'univers observant la machine

J'y vois du mal et n'aime que le bien.

Il n'aime ni le désespoir ni les désespérés, en qui il voit surtout des égoïstes. Il n'admet pas qu'on puisse se

rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'impiété ? ' {Préface de 1833.) , ,

1 Pascal n'hésita pourtant pas non plus à 'faire rire de la livrée ' du jésuitisme.

* Laurent Pichat : Les Poètes de Combat.

l'homme liii

livrer au découragement, renoncer à la lutte, se laisser dominer par la tristesse :

Sur le chapelet de tes peines, Bonhomme, point de larmes vaines.

— N'ai-je point sujet de pleurer?

Las ! mon ami vient d'expirer.

— Tu vois là-bas une chaumine :

Cours vite en chasser la famine ; Et perds en route, grain à grain, Le noir chapelet du chagrin1.

Pour finir par une citation de Legouvé : c Si je voulais définir Béranger, je l'appellerais volontiers un Franklin poète. Les ressemblances entre lui et le philosophe américain sont nombreuses. Même amour de la liberté, même patriotisme, même goût pour le progrès, même désintéressement, même humanité, même mélange d'esprit pratique et de gaieté railleuse, même simplicité d'habitude. Mais Béranger a de plus une qualité rare et précieuse : l'imagination V

Page 1