ÉDITION DE 1S25 PRÉFACE
Allez, enfants nés sous un autre règne ;
Sous celui-ci quittez le coin du feu.
Adieu ! partez, bien que pour vous je craigne
Certaines gens qui pardonnent trop peu.
On m'a crié : L'occasion est bonne ; 5
Tous les partis rapprochent leurs drapeaux.
Allez, enfants ; mais n'éveillez personne :
Mon médecin m'ordonne le repos.
Pour vos aînés que de pas et d'alarmes !
J'ai vu Thémis m'ôter mon plus doux bien ; 10
Car en prison le sommeil est sans charmes :
Près du malheur on ne dort jamais bien.
J'entends encor le verrou qui résonne,
Et dans ma main fait trembler mes pipeaux.
Allez, enfants ; mais n'éveillez personne : 1 5
Mon médecin m'ordonne le repos.
Si l'on disait : La gaieté vous délaisse,
Vous répondrez (et pour moi j'en rougis) :
' De notre père accusant la faiblesse,
Les plus joyeux sont restés au logis.' 20
Ces égrillards iraient, d'humeur bouffonne,
Pincer au lit le diable et ses suppôts.
Allez, enfants ; mais n'éveillez personne :
Mon médecin m'ordonne le repos.
Vous passerez près d'une ruche pleine, 25
D'abeilles, non, mais de guêpes, je crois. Ne soufriez mot, retenez votre haleine : Tremblez, enfants, vous qui jurez parfois !
Le dard caché qu'à ces guêpes Dieu donne
A fait périr des bergers, des troupeaux. 30
Allez, enfants ; mais n'éveillez personne :
Mon médecin m'ordonne le repos.
Petits Poucets de la littérature,
S'il vient un ogre, évitez bien sa dent ;
Ou, s'il s'endort, dérobez sa chaussure; 35
De s'en servir on peut juger prudent.
Non: qu'ai-je dit? Ah! la peur déraisonne;
Tous les partis rapprochent leurs drapeaux.
Allez, enfants ; mais n'éveillez personne :
Mon médecin m'ordonne le repos. 40