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Chansons d'un passant. Introd. par Joseph Ageorges

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays-

// a été tiré, de cet ouvrage,

dix exemplaires sur papier de Hollande,

numérotés de / à 10.

Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

A Poitiers, la ville qu illustre le portail roman de N. D. la Grande, vivait, il y a un demi-siècle, un universitaire très attaché à sa profession, très attentif à l'éducation de ses enfants, d'une droiture et d'une dignité françaises, bougon quand il voulait et jovial quand il fallait, qui, pour charmer ses loisirs, se mit, sur le tard, à diriger avec conviction une collection de classiques populaires dans une librairie régionale. Il avait deux filles éveillées et charmantes avec qui volontiers il sortait par les jours de beau temps. Comme les passants se retournaient pour les regarder, il avait accoutumé de dire: (( Qu'est-ce quelles ont donc pour qu'on les dévisage ! », ne s'imaginant point qu'elles étaient infiniment agréables, car il était plus sensible aux grâces de Virgile et d Horace qu'à celles de sa famille qu'il aimait plus par le cœur que par les yeux. Il avait aussi un fils qu'il savait intelligent, dont il était fier assez ouvertement, mais qu'il trouvait trop nonchalant à son gré. Quand il allait parler latin, un latin succulent.

dans l'officine d'un vieil ami qui était professeur à l'Ecole

de Pharmacie, il se surprenait à dire les espoirs qu'il

fondait sur son enfant, mais, parce quil était rigide,

énergique et décidé, il se lamentait sur cette certaine

nonchalance qui empêcherait peut-être le jeune homme

d'entrer un jour à l'Académie Française. Cette crainte

était bien superflue puisque Emile Faguet, pour rester

fidèle à l'ambition paternelle, choisit un des plus solides

fauteuils académiques et l'occupa avec autorité, tout à

côté de M. Costa de Beauregard. Hélas ! le vieil

universitaire n'était plus là pour voir enfin son rêve réalisé !

Mais quand un duc écrivait à Emile, en 1 appelant : mon

cher collègue ou mon cher ami, Emile envoyait la lettre

à sa sœur...

La vie a passé. Cette sœur, une des délicieuses jeunes filles avec qui le vieux professeur aimait à sortir, a vécu pour disparaître, il y a plus de dix ans déjà. Emile en eut un grand chagrin qu'il n'exprimait qu'à la manière du XVif siècle et en phrases impersonnelles et honnestes. Bien souvent pourtant, avant déjeuner, vers onze heures, on voyait l'écrivain traverser la rue Monge. Cette visite intriguait les observateurs. Faguet allait parler de la morte avec la plus intime amie de celle-ci. On redisait sans se lasser les souvenirs de ce foyer tranquille oii un professeur de rhétorique avait rêvé la gloire pour son fils. En effet, jyjiie y^***^ compagne d'enfance des sœurs de Faguet et

de lui-même, élevée près d'eux, fidèle aux fortes amitiés d'autrefois, admise depuis toujours dans l'intimité de la famille, était devenue pour l'académicien silencieux la dépositaire de ce sentiment profond qui nous rattache au passé et aux traditions familiales. C'est cette femme distinguée et de noble conseil que le Maître a chargée par testament de préparer la publication de ses manuscrits inédits. Sa culture et son goût font que nulle n'était mieux qualifiée quelle pour exécuter les volontés dernières de celui près de qui elle avait grandi. Elle a cru obéir à sa mémoire en demandant au signataire de cet article de l'aider dans la haute besogne de l'étude et du choix des morceaux, en souvenir de l'ami com.mun.

Et ce n'est pas sans émotion qu'après quatre années je suis retourné dans le bureau de la rue Monge, que voulut bien m ouvrir si libéralement celle qui en est aujourd'hui la gardienne (1), L'ordre méticuleux dans lequel je le retrouvais m'indiquait, certes, que le Maître n'était plus là. Mais sa plume aux reflets violets était restée près de l'encrier. Et de la poudre dor survivait au fond d'un godet. C'était pour moi le foyer central de toute une lumière et, aussitôt, j'avisai, sur un rayon familier, cette pile de cahiers et de manuscrits que je connaissais depuis si longtemps.

Il y en avait plusieurs douzaines : le labeur formidable de toute une vie dévouée aux bonnes lettres ! Et de ce monceau de papiers se dégageaient une intelligence et

(1) Je suis heureux d'offrir ici à M°" Emile Faguet l'hçmmage de ma gratitude.

une âme, une intelligence et une âme qui ne demandaient qu'à revivre, La seconde vie d'Emile Faguet ! Qui ne la considérerait avec le respect et lattention qu'elle mérite ? Un des cahiers est particulièrement suggestif. Il est intitulé: Nouvelles et articles à jaire. Là sont relevées des milliers de pensées, tirées des auteurs les plus différents, des pensées en français, en latin, en anglais; des pensées personnelles aussi, voire des calembours, ou des faits divers extraits de la quatrième page des journaux. C'est que rien ne laissait Faguet inattentif. J'ai dit ailleurs, sans manquer à l'admiration que j'ai pour elle, que cette intelligence tourna perpétuellement sur la piste des connaissances humaines avec la ferveur d'un jockey qui ne peut jamais quitter sa bête. Courir pour courir, penser pour penser. Voilà Faguet ! Songeait-il à arriver au but ! En vérité, je ne le crois pas. Il tournait toujours. Son cahier m en est une preuve. On n'en imagine guère la variété. C'est là que M. Haraucourt fut probablement appelé pour la première fois: le Musset de Cluny et un autre que je ne nommerai pas: le Souverain poncif. C'est là" encore qu'est recopiée cette énigme:

En!eve7-moi ma première lettre, Enlevez-moi ma deuxième lettre.

Enlevez-moi ma troisième lettre, Enlevez-moi toutes mes lettres Et je serai toujours le même.

Réponse : le facteur !

Mais c'est là aussi que se précipitent les unes sur les

autres, sans autre ordre que le hasard de la lecture, les observations les plus fines, les remarques les plus spirituelles et quelquefois les rosseries les plus cruelles. Il n y a guère de citation derrière laquelle ne se cache le sourire ironique de lécrivain à l'ombre de son fez rouge. L'humanité est composée de végétaux, d'animaux et de quelques hommes ! dit-il. Classons-nous, messieurs, avant que Faguet ne nous classe !

Quand, de son vivant, je consacrais à mon maître un article et que je le lui soumettais, immanquablement il me répondait : C'est bien ce qu'il convenait d'écrire ! Mais je nétais pas dupe du compliment. Je me méfiais des réserves. Si je lui prédisais sa conversion : Priez pour moi saint Emile ! répondait le malin. Je l'ai fait, je vous le jure. Et à observer la seconde vie de celui qui n'est plus, je me rends ce témoignage qu'avec la protection de son patron, je ne me suis point trop trompé.

* * Faguet a représenté ce qu'a été la pensée française à la fin du XIX® siècle avec les meilleures qualités de la race : la curiosité, le primesaut, l'adresse, l'esprit. Mais cette intelligence étonnante ne vécut que d'elle-même. II lui manquait une chose : l'attachement à une doctrine. Faguet, je le répète pour la vingtième fois avec toute l'affection que je lui ai vouée, était un sceptique. Il ne cherchait pas : il pensait. Ses amis savent bien pourquoi il n'est pas venu à la religion plus tôt. Sceptique, Faguet

restait Faguet. Converti, il ne leût plus été. Le jeu de sa pensée ne le conduisait pas là. C'est son cœur qui l'a mené où son intelligence se refusait à aller.

Son cœur, il en avait ! On le trouvera dans sa correspondance familière si fine, si jolie et si souvent tendre, le jour où en commencera la publication. Son cœur, il est ailleurs et nous saurons bien le découvrir.

Son intelligence, elle sera encore partout : dans cette étude sur Thiers, écrite dès longtemps, de cette calligraphie piquante, serrée, régulière, admirablement lisible, qui témoigne de cette époque où tout était sérénité et mesure dans la vie de l'auteur. La Revue des Deux Mondes a publié ce morceau en novembre 1920.

Son intelligence, elle éclatera dans cet ouvrage sur M™" Guyon et l'amour pur que publiera également La Fievue des Deux Mondes. Commencé le 3 septembre 1913, abandonné un instant, repris quelques mois plus tard, après un dur moment de découragement et de lassitude, le travail est inachevé. L'écriture en est ferme au début et déjà inquiète sur la fin. L écrivain ne sortait plus guère de son bureau haut juché, dont la fenêtre donnait sur les arènes. Il ne pouvait plus aller déjeuner le vendredi chez son éditeur qui était son ami. Il trompait ses angoisses physiques et morales en couvrant des feuillets.

Que de pages nous disent encore son activité d'esprit.

11 y a l'esquisse de... Mais laissons cela dormir qui n'ajouterait rien à la gloire de son auteur. Il y a un acte en collaboration. Il y a un bon nombre d'articles plus ou

moins courts, souvent délicieux, toujours documentés, que Faguet jetait à lencre violette, d'une cursive infiniment rapide et dont tous les directeurs de journaux reconnaîtraient l'aspect. Il y a surtout une série de petites méditations à propos de la guerre qui semblent tracées, aux dernières semaines de la vie du grand écrivain, par un stylo'graphe lamentable ou par une plume baveuse et défaillante. Et pour qui a pu, pendant de longues années, lire les pensées si claires et calligraphiées si clairement d'Emile Faguet, ces pages, dont l'apparence révèle tant de souffrance morale, sont profondément émouvantes. A l'heure où la maladie arrachait à 1 homme des paroles de découragement, la plume réagissait magnifiquement. Elle n'est tombée qu'au pied du lit et des cierges allumés pour l'agonie. Elle n'a cessé son service quà l'heure où une grande lueur chrétienne descendit sur le chevet du moribond. Sa mission était terminée. Les caractères mal formés des suprêmes manuscrits n'enlèvent rien à la puissance de l'expression. Deux pages sur l'espérance de la patrie, deux pages sur l'utilité des petits peuples, terminées au prix de quel effort, sont encore là pour affirmer que le regard de Faguet mourant allait plus loin que le malheur présent, jusqu'à la victoire et jusqu'à la résurrection.

Derrière ces pages, on devine la sensibilité aiguë de l'auteur, sensibilité que n'ont jamais soupçonnée ceux qui ne l'ont pas connu intimement. Nerveux, susceptible, rêveur, tourmenté par les grands problèmes métaphysiques et religieux et surtout, quoi quil en ait dit, par le secret

de la mort, au delà de tout ce qu'on peut imaginer, il était aussi, dans son privé, bon, généreux, plein d'attentions délicates. Il a aimé les siens avec délices. Il a rendu des services discrets aux gens les plus obscurs. Il se laissait aguicher, envelopper le plus naïvement du monde par les visiteurs les plus inattendus. Chez lui, en vacances surtout, sa sensibilité se manifestait de mille façons. Qui, parmi ceux qui l'approchèrent, ne se souviendrait de ces longs silences par lesquels il s'échappait des contingences et qu'il terminait par une déclaration de froide et sombre ironie dont on fixait mal les limites exactes et qui n'était peut-être que le prolongement d'une douleur profonde.

M. Albalat avait déjà fait une découverte extrêmement importante pour l'explication de la vie et de la pensée d'Emile Faguet.

M. Albalat est, on le sait, un historien de cafés qui n'est point méprisable. Avant de donner au public impatient ses souvenirs d'ailleurs savoureux et piquants, il avait déjà inventé l'art d'écrire et l'enseignait en vingt leçons pour 3 fr. 50. Ainsi a-t-il agi puissamment sur les lettres contemporaines ! Or M. Albalat nous raconte — d après la Vie parisienne — que l'auteur des Préjugés nécessaires n'en avait guère et allait chaque matin boire son café (( sur le zinc » afin de s'assurer de la condition des ouvriers. Cet homme qui professait pour la conversation du bourgeois importun une horreur qu'il avait élevée au niveau

d'Emile faguet i3

d'un principe nourrissait au contraire pour son frère, l'artisan, une telle affection qu'il aimait à l'entendre parler, en tuant le ver, des heures durant, de xien et de tout, et cela 365 fois l'an. Evidemment, je considère la découverte de M. Albalat — dans la Vie parisienne — avec le contentement d'Ali devant les 40 babas et parfois je me demande si je ne suis pas lun d'eux. Ma surprise et ma joie sont d'autant plus fortes que Faguet affirma luimême n'avoir mis ni les mains ni les pieds (( sur le zinc ». Aussi m.e permettrai-je de demander respectueusement à M. Albalat si ce ne serait pas sur le zinc que M. Faguet aurait écrit ses vers, car il a écrit des vers, non seulement le sonnet sur Molière publié par La Vie Littéraire, le 13 avril 1878, mais tout un volume, et le voici!

Le manuscrit est composé de deux carnets. Le premier a 200 pages. Il est rouge. Il porte au coin du troisième feuillet et de la m.ain de l'auteur cette note : a Ce recueil, s'il était publié, aurait pour titre : Chansons d'un passant ». A en juger par la calligraphie, cette notule date de 1878. Les vers du premier et du second carnets s'échelonnent de 1866 à 1894 et la dernière pièce me paraît être des dernières années du poète. Vingt ans sans doute la lyre fut accrochée dans la poussière, mais jamais Faguet n'oublia de l'accorder. Le premier carnet est signé, sur le titre : Emile Faguet, professeur au Lycée de Moulins. En suscription sont mis les trois vers de Musset qui ont été fidèlement reproduits au titre de ce recueil. Le cahier comprend 68 pièces de rythme divers et s'arrête

à 1878. Le second manuscrit conriprend 117 pages d'un carnet vert du même format que le rouge. Il contient 37 morceaux. Les trois vers de Musset sont répétés en tête.

On ne me fera pas dire que ces vers soient d'un très grand poète. Ce sont vers de lettré et vers d artiste. Ce sont vers de quelqu'un qui connaissait les maîtres de la Renaissance, les minores du XVIIf siècle, les alm.anachs des muses, des dames et des demoiselles, le romantisme, Banville, Pétrarque et les libertins. Ce sont des vers oii la fantaisie, l'esprit, la délicatesse, le sens aigu du rythme ne font pas défaut, des vers légers et badins, des vers d'amour, des vers « du dernier galant », des vers beaux quelquefois, toujours habiles, des vers qui, tout com»pte fait, méritent de voir le jour parce qu'ils nous apprennent quelque chose de nouveau sur leur auteur. Eût-on jamais pensé que Faguet eût de 1 oreille ? Il en avait et très fine !

Sans doute, ce ne sont souvent que des divertissements de société, des pièces faites pour « la pointe », du déjà vu revu par un homme d'esprit et par un homm.e expert, telle une pièce les Etoiles mortes qui nous rappelle une poésie de Sully-Prudhomme. Mais ce sont aussi des vers de belle étoffe comme dans la Nuit d'hiver, des vers truculents, pleins de malice spirituelle, non certes également souples, tous fabriqués avec conscience !

Emile Faguet n'a fait ni carrière ni métier de poète.

Il a été poète, comme il a voulu l'être, pour son plaisir personnel et sachant très bien qu'il n était pas un grand poète. Il entendait apporter à ce petit jeu des qualités françaises. Il n'y a point manqué.

Ni obscur, ni prolixe, il a versifié, comm.e le voulait Malherbe, pour les yeux et pour l'oreille et c'était bien quelque chose même en son temps. L'habitude de la critique lui a servi à marteler avec soin de petits objets jolis et quand il a remis la strophe sur I enclume, ce fut toujours pour la mieux faire (I).

Il a cherché la mesure, le tour et l'amabilité et y a réussi, même lorsqu'il reste banal. Il a dit quelque part, je ne sais où, que certains rythmes appelaient l'esprit et qu'il fallait être bien sot pour n'en avoir pas dans le rondeau. Lui en avait à peu près partout.

Parlerons-nous de l'inspiration ? Je dis que ces pages participent de la sensibilité libertine du XVIII' siècle, sensibilité littéraire, si j'ose dire, et de la sensibilité chaste de 1830, sensibilité de cœur, comme il l'eût appelée luimême. Il chante la jarretière et les ciseaux de sa voisine. Mais il se livre au coin du feu à la rêverie du chasseur et à la rêverie du fumeur. Idyllique et grivois, il est plus bourgeois qu'il ne veut le paraître et cela M. Albalat l'a fort bien observé. Jeune, il feint d'être voltairien et anticlérical; je sais bien, moi, que, vieux, il s'est renié. Il a chanté... des bagatelles, mais aussi les sillons d'orge. C'est

(1) Pour ne pas alourdir le livre léditear a cru devoir supprimer toutes les variantes.

un excellent homme que M. Emile Fagueî, dont les vers libertins ne tirent pas à conséquence et qui, quoiqu'il y ait tâché, n'a jamais pu cacher son goût pour la saine et bonne morale du foyer tranquille où la paix entre chaque jour avec la lumière.

Bien plus, il est bourgeois, c'est-à-dire classique dans sa versification. S'il manie le triolet après l'alexandrin, cest qu'il n'est jamais défendu de jouer de la clarinette après l'office. Il a pratiqué le rondeau avec beaucoup de dextérité. Il a fait, comme au moule, le sonnet renversé. Il a même créé un rythme avec le som et la tendresse que mettent à fabriquer de l'ébénisterie certains officiers retraités. Et je ne dis pas cela par manière de malice ou d'ironie, mais pour marquer au contraire la conscience du versificateur :

Vous êtes belle, ô ma voisine, Belle à rendre amoureux un roi :

Il n'en faudrait pas tant pour moi.

Vous êtes belle, ô ma voisine !

Il n'en faudrait pas tant pour moi :

Vous avez l'œillade assassine, Le pied leste et la jambe fine ; II n'en faudrait pas tant pour moi.

Ce rythme me semble en effet original. Il se rapproche singulièrement du pantoum, avec cette différence que le pantoum répète une fois à la strophe B deux vers de la strophe A, tandis que cette pièce répète deux fois à la strophe B un vers de la strophe A

Cette connaissance et ce goût du rythme donnent un intérêt de curiosité très vif au recueil de Faguet, A y regarder d'assez près, il nest pas difficile d'observer, à travers ces pages, un véritable progrès dans la facture. Si, malgré la facilité toujours extraordinaire, des gaucheries et une certaine naïveté de la plume apparaissent dans la première partie du livre, la maîtrise s'accuse à la fin, au détriment d'ailleurs de la verve, de la truculence et de la fraîcheur. La jeunesse est partie, m.ais l'amour du vers est resté. J'entends bien quil y aura des gens pour me reprocher d'avoir mis sous les yeux du public un ouvrage qui n'a point les allures des chefs-d'œuvre. Mais tous ceux qui, depuis longtemps, soupçonnaient Emile Faguet de sappliquer à rimer ne seront pas fâchés de juger de son travail infiniment curieux et probe.

Il s'agit donc de ne pas déplacer la question. Ne cherchons pas de la grande poésie religieuse dans des lettres familières (oh ! combien !) qui ne sont que des vers d'étudiant très spirituel : Faguet en a écrit quelques-uns d'un joli tour entre 1866 et 1872, époque où, romantique, il est aussi sévère pour les parnassiens que pour les bourgeois de province. Pour avoir le plaisir de dire qu'il n'est pas Lamartine, ne regardons pas le poète adapter Catulle ! Ne lui dem.andons pas ce qu il ne veut pas donner ! 11 module, après tout, d'assez jolies notes d'intimité quand, cloué aux chenets, il rime pour sa chienne. Il lui est bien permis de se souvenir l'hiver de ce qu'il a vu l'automne et de tirer dun pipeau, à cette occasion toute simple, des

airs qui n'ont aucunement la prétention de sortir d'un trombone. Je voudrais bien savoir qui aurait le cœur de lui reprocher d'entendre siffler le train quand il écrit à ce propos une pièce qui est charmante d'adresse et d'esprit. Croyez bien d ailleurs qu'il s'est élevé plus haut, qu'il n'a pas manqué d'atteindre la force dans des vers isolés et qu'il l'a même atteinte dans des fragments assez importants. Oh ! certes, je n ignore pas que des malins souriront à le montrer essayant de tourner du Musset à la philosophie dans la Nuit d'hiver. Et moi-même je l'ai regardé partir avec assez de surprise du pied ironique pour le voir s'arrêter dans l'attitude digne du rêveur qui sait réfléchir. Mais qui ne reconnaîtrait dans ce morceau un peu longuet de hautes qualités poétiques ?

Je n'imagine pas non plus quon puisse rester insensible devant des pièces comme Le Renouveau, où se trahit une souffrance que j'ai bien souvent observée et respectée. Faguet a dit quelque part que l'on met toujours dans ses vers le plus intime de son âme. Sans doute ! Encore le lecteur ne sait-il pas toujours le découvrir aisément. Ne nous laissons prendre ni par la verdeur de certains morceaux, ni par la grâce de certains autres, ni par l'ironie, ni par l'aisance, le vrai Faguet, le Faguet poète est ailleurs. Quand il va chercher dans Heine les pages les plus amères pour les imiter ou pour les adapter avec une concision, avec une sobriété et avec un sens de la cadence très remarquables, croyez bien quil ne s'agit pas pour lui de se distraire au moyen d'un jeu innocent. Ces lignes

sombres trahissent un homme, un homme souffrant et endolori, un homme énergique et tendre, un homme qui a senti, vibré, aimé, pleuré, un homme très estimable. C'est dans la lumière qu'est partie l'âme apaisée de Faguet, sous la bénédiction de Mgr Herscher, à la fin de sa journée, quand le doute lâcha le pied devant l'espoir, au moment même où elle nous laissa dans le deuil. Mais que de cris douloureux n avait-elle pas poussés dont on entendra l'écho dans ce livre !

Si prévenu qu'on soit, il n'est pas possible qu'après avoir lu les Chansons d'un passant, on ne conclue pas que Faguet n'a pas été seulement un très grand critique, quil a été vraiment un artiste. Voilà pourquoi son oeuvre poétique mérite d'être intégralement publiée. Elle ne desservira pas sa glorieuse mémoire et pour tous les amis, pour tous les élèves du Maître, elle sera quelque chose de très particulier, de plus intime que les études et les chroniques, de plus vivant aussi, un livre où restera un peu du cœur et de l'âme de celui qu'ils ont pleuré.

Joseph AgEORGES.

La Muse est toujours belle Même pour l'insensé, même pour l'impuissant. Car la beauté pour nous c'est notre amour pour elle !

(Alfred de Musset.)

O mes chansons primitives,

Et hâtives Refrains d'un cœur jeune éclos Pareils aux voix fugitives

Et plaintives De la brise et des échos,

Qui voudrait de vous ? Le monde

Rit et fronde Blasé, triste et dégoûté...

Fou qui veut jeter la sonde

Dans cette onde :

N'allez pas de ce côté.

Là cest le financier, dogue

A l'air rogue, Et les grotesques dandys.

Ils n'admettent point la vogue

D'une églogue :

N'allez pas dans ce pays.

Là grogne, geint et croasse

Sainte race, Le troupeau de Loyola :

Vous ne trouvez nulle grâce

A la crasse :

N'allez pas non plus par là.

Grands artistes en pastiches

Et postiches.

Les Parnassiens chevelus Piochent sonore hémistiche,

Rime riche :

Nallez point par là non plus (I).

( 1 ) En l'honneur des Parnassiens, le poète refit trois fois sa strophe Il mit d'abord :

Ici trônent dans leurs niches

De derviches Les Parnassiens chevelus Rêvemt brillants hémistiches

Rimes riches N'allez point par là non plus.

Puis il corrigea en ceci :

Le Parnassien sculpte et scrute

La volute De laborieux (ou lapidaires) sonnets Ou la savante culbute

De la chute.

N'exposons point notre nez.

La dernière rédaction est probablement la meilleure. \

Plus loin c'est la gent savante

Et pédante Des critiques Influents.

Malgré leur mine avenante

Qui vous tente, Tenez-vous loin de leurs dents.

Restez donc chez le poète.

Dans sa tête Gazouillez matin et soir Ou cherchez l'ombre secrète

Et discrète Qui règne au fond du tiroir.

A mon toit restez fidèles,

Pauvres belles, Doux papillons endormis, Et n'ouvrez les réseaux frêles

De vos ailes Que sous des regards amis.

Mais quoi ! votre essaim palpite

Et s'agite Las de silence et de nuit; Vous voulez aller bien vite

Hors du gîte Dans le jour et dans le bruit.

Vous voulez aller, coureuses

Curieuses, Au pays de 1 inconnu, Pays des chimères creuses

Et trompeuses D'où moi je suis revenu.

Allez ! allez où tout roule

Et s'écroule.

Mais sans nom comme sans prix Sans rejeter à la houle

De la foule Mon nom que l'ombre a repris.

Soyez le bruit vain qui passe,

Et, sans trace.

Dans l'air va s 'affaiblissant.

Refrain perdu dans 1 espace

Qui l'efface De la Chanson du passant.

Quand le grenier, ce calvaire

Du libraire, Bornera votre horizon.

Pour trouver encor sur terre

A qui plaire.

Revenez à la maison.

Vous viendrez, les réseaux frêles

De vos ailes Déchirés plus qu'à demi, Et vous paraîtrez moins belles

Infidèles, Même à mon regard ami.

« O souvenirs, printemps, aurores I »

(Victor Hu2o )

Ma belle oublieuse, as-tu souvenance

De ces soirs si doux et si parfumés

Oii nous cheminions tous deux en silence

La main dans la m.ain, les coeurs enflammés ?

Les sentiers étaient pleins d'ombre et de mousse, L'étang sommeillait, limpide miroir.

Et le vent jetait cette senteur douce Que les prés fleuris exhalent le soir.

L'automne dorait les feuilles du chêne Et penchait sur nous les rameaux tremblants. Et baignant le ciel de sa tiède haleine Berçait dans lazur des nuages blancs.

Et je regardais ton épaule blanche,

Et ton front si pur, parfois soucieux,

Et ton cou charmant, ton cou qui se penche

Si mince et si blanc sous tes noirs cheveux.

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