‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 37 sur 82 · A MADEMOISELLE EMILIE M · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE EMILIE M

S'il est chose ici-bas qui fasse aimer la vie, Et moins compter les pas du chemin parcouru, C'est, quand de nos vingt ans l'aube nous est ravie. De trouver sur la route à regret poursuivie, Un tendre souvenir d'un passé disparu.

On va droit devant soi, sans but comme sans trêve, D'une allure pesante et d'un pas machinal. Le front penché. — Soudain l'on s'anête, l'on rêve, On sourit, et du fond de notre âme il s'élève Quelque chose de frais comme un chant matinal.

Qu'est-ce donc ? et quel charme a changé tout notre être ?

Moins que rien : un vieux gant trouvé dans un tiroir,

Un antique refrain tombé d'une fenêtre,

Un geste, un air de tête, une forme de lettre,

Un parfum répandu dans la brise du soir.

ïl suffit : tout en nous se réveille et frissonne, Regrets, fatigue, ennui, tout nous semble effacé L'essaim des souvenirs aux ailes d'or bourdonne. Et l'homme, suspendant sa course monotone. S'arrête et se repose à l'ombre du passé.

Certe ils sont doux au cœur ces retours de l'aurore, Mais combien plus riants, plus jeunes et plus frais, Quand, au lieu d'un fantôme ou d'une ombre incolore, Le passé tout vivant à nos yeux vient éclore, Et quand, pour reparaître il emprunte vos traits !

Ce n'est plus un tableau fugitif, un mirage. Un souvenir mêlé de charmes et d'ennui ; Ce n'est plus le passé chéri dans une image ; Non, c'est le même cœur et le même visage. C'est hier tout entier qui renaît aujourd'hui.

C'est toi, compagne chère à ma trop courte enfance ; C'est toi, c'est ta candeur et ta franche gaîté ; C'est ton sourire plein de douce confiance. Chère enfant dont la joie est faite d'innocence Et dont l'espièglerie est faite de bonté.

C'est toi : je suis tes pas, je marche sur ta trace Comme du toit natal on reprend le sentier.

Page 1