‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 38 sur 82 · A MADEMOISELLE EMILIE M · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE EMILIE M

Mes yeux cherchent tes yeux où rayonne la grâce, Heureux de rencontrer en ce monde où tout passe Dans un jeune regard une vieille amitié.

Ah ! viens ! viens près de moi causer, rêver, sourire. Echangeons longuement nos souvenirs anciens. Qu'il est bon de rester près du feu qu'on voit luire Bien avant dans la nuit, pour entendre et pour dire Ce mot mélancolique et doux : (( Tu t'en souviens ? »

« Tu t'en souviens, ma sœur, de ce champêtre asile

(( Où tes yeux reflétaient l'azur d'un si beau ciel,

(( Où chacun de nos jours, loin des bruits de la ville,

« Coulait, doux, lent et pur, comme une onde tranquille,

« Comme tombe du vase une goutte de miel. »

(( Tu t'en souviens encor de la sombre charm.iUe, « Pleine de jeux bruyants et de gais entretiens ; (( Les bois profonds et sourds, le ruisseau qui babille, « Sous les grands arbres verts les repas de famille, « Tout ce bonheur, naïf et franc, tu t'en souviens. »

Causons, causons encor ! Mais non, le temps qui vole A ramené déjà le moment du départ.

Les pleurs viennent aux yeux et l'âme se désole. Sœur, encore un baiser... encore une parole... Un dernier cri du cœur dans un dernier regard !

Et puis, reviens souvent ! Viens, comme l'hirondelle Retourne au nid d'enfance en la saison des fleurs. Viens comme elle joyeuse et comme elle fidèle, Et comme le printemps naît au bruit de son aile. Fais reverdir souvent le printemps de nos cœurs.

Et si jamais un jour je dois perdre ta trace. Je garderai toujours ton souvenir charmant ; Comme le mot gravé sur l'écorce vivace. Reste à l'arbre attaché sans que le temps l'efface, Toujours plus élevé, plus profond et plus grand.

De ma chambre où je lis et fume.

Tous les soirs, vers minuit, j'entends.

Sous le ciel clair ou dans la brume. Monter de grands cris haletants.

C'est le soupir ardent et rauque Qu'à la porte du tunnel noir, Comme un steamer sur l'onde glauque, Lance le dernier train du soir.

C'est l'express bruyant qui débouche De son long tuyau de granit.

Et fuit, de sa clameur farouche Eveillant l'oiseau dans son nid.

Le jour c'est une voix éteinte.

On l'entend du sombre portail

Sortir comme une faible plainte Dans les mille bruits du travail.

Mais à cette heure oii tout sommeille C'est un rude et sonore appel, Le cri d'un géant qui s'éveille, Un coup de clairon dans le ciel.

Alors je relève ma tête Que le travail appesantit.

J'ouvre ma fenêtre et je prête L'oreille au son qui retentit.

11 se prolonge, se déchaîne, Roule vers l'horizon lointain, Fait gémir le mont et la plaine.

S'assourdit, s'éloigne et s'éteint.

Et moi, je rêve et je médite Longtemps, car le sifflet hurleur, Dont résonne la terre, excite Mille échos aussi dans mon cœur.

Au temps de ma timide enfance.

Il m'éveillait dans mon grand lit.

Brusque, rompant le grand silence Où je dormais enseveli.

Alors dans ma couche soyeuse, Je me blottissais plus frileux, Songeant à la plame neigeuse Que traversait le train fumeux.

Songeant aux nuits où l'on grelotte, Où l'on respire un air impur Dans le grand wagon qui cahotte, Dormant mal sur le coussin dur ;

Songeant à la caverne sombre

Qui semble une porte d'enfer

Où l'on voit luire à travers l'ombre

Au fond du gouffre un grand œil vert.

Puis secouant ce rêve horrible.

Moitié riant, moitié tremblant.

Je me rendormais plus paisible A l'ombre de mon rideau blanc ;

Trouvant plus de douceur moelleuse.

Après un instant de frisson.

Au regard de l'humble veilleuse.

Aux caresses de l'édredon.

Plus tard, à l'âge des chimères Où l'on sait par cœur Robinson, A l'âge redouté des mères Où l'on aime moins la maison.

Tout farci de folles lectures, Dans le cri joyeux du sifflet J'entendais, rêvant d'aventures.

Comme une voix qui m'appelait :

(( Viens avec nous, me disait-elle, Là-bas, dans le grand Univers, Là-bas où la mer étincelle, Là-bas dans les vastes déserts. »

« Là-bas, sur les glaçons énormes Où l'on fusille les ours blancs.

Où dans les baleines difformes Le harpon fait des trous sanglants. »

« Là-bas où vont les hirondelles.

Aux champs que féconde le Nil ; Près des minarets blancs et grêles.

Et des sphynx au vague profil. »

« Là-bas, dans les fraîches cabanes Qu'ombrage le vert manglier.

Où l'on se nourrit de bananes.

Où l'on s'habille d'un collier, »

« Là-bas, plus loin, plus loin encore.

Chez tout peuple blanc, rouge ou noir, Partout où vont ceux que dévore La soif de connaître et de voir. »

Plus tard quand dans mon âme ardente,

L'été, succédant au printemps,

Jeta sa fanfare éclatante

A l'horizon de mes vingt ans.

Ce ne furent plus les merveilles De Saigon ou Pomotou Que le sifflet cher à mes veilles Jeta dans mes rêves de fou.

Mais, comme on voit sur le théâtre Le sifflet du décorateur Construire des palais d'albâtre Tout éblouissants de splendeur.

Aussitôt que le train rapide Jetait son signal dans les cieux, Une ville étrange et splendide S'échafaudait devant mes yeux.

C'était Paris, ses quais, ses rues, Les arcs bâtis pour des Césars, Ses ponts, ses places, ses cohues Emplissant les grands boulevards.

Là l'on écrirait mon histoire ; Là m'attendaient, au débotté, Le bonheur, que donne la gloire.

L'amour, que donne la beauté.

Là, coquettes et langoureuses, Au fond des boudoirs lambrissés.

Je croyais voir les Maufrigueuses Causant avec les de Marsays.

Là mes pieds ne touchaient plus terre, Là mon nom, cher aux éditeurs.

Etait jeté dans le parterre.

Par la bouche des régisseurs.

Et, frais émoulu de l'école, A travers de vagues brouillards.

J'entrevoyais une coupole.

Là-bas, au bout du pont des Arts.

O délicieuses sottises !

Pauvre rêve, Inepte et charmant!

Nuages qu'emportent les brises, Où donc êtes-vous ? — Maintenant,

J'ai vécu, j'ai jeté la sonde Dans cette mer. J'ai voulu voir.

J'ai vu. Je sais ce qu'est le monde, Je sais où va le train du soir.

Passe, va, fais gémir la terre, Train noir, file à toute vapeur ; Et dans ma chambre solitaire Jette en fuyant ton cri moqueur.

Siffle en passant sous ma fenêtre, Siffle le grand homme inconnu :

Siffle tout ce qu'il voulait être Et tout ce qu'il est devenu.

Siffle mes songes et mes rêves, Siffle mes vains espoirs d'enfant, Siffle mes illusions brèves, Et mon long désenchantement.

Siffle cet amant des duchesses.

De rhumatismes endolori.

De qui deux dam.es patronnesses Ont juré de- faire un mari.

Siffle ma vie inerte et bête.

Siffle mes travaux décevants, Les baisers menteurs que j'achète, Le latin douteux que je vends.

Oh ! m.aintenant, je puis te croire.

Toi qui si souvent me trompas.

Tu ne me parles plus de gloire, Ni de succès, ni de combats.

Tu me dis, de ta voix sonore, Tout simplement qu'il est minuit.

Qu'il faut se lever à l'aurore, Qu'il est temps de se mettre au lit.

Morale saine et vraiment sage !

Conseils facilement suivis !

Que ne m'as-tu jamais, volage, Donné que de pareils avis !

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