‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 4 sur 82 · DE PROVINCE · texte numérisé non relu

DE PROVINCE

C'est moi ! Bonjour ! Je te dérange Mets-moi dans le fond dun tiroir.

Tu me reprendras, mon cher ange, Seule, dans quinze jours, un soir Que tu n'auras rien mieux à faire.

Tout en fumant après dîner, N'ayant personne à taquiner, Que de bâiller pour te distraire.

Car ce que devient ton ami.

Ce n'est pas très drôle, mignonne, La vie ici n'est pas bouffonne Et m'est avis que j'y grisonne Moins de vieillesse que d'ennui.

A vivre dans ces pays veules

Je prends des airs las et vaincus.

Cuistres, dadais, bourgeois, bégueules. Si tu voyais ! Des nez, des gueules, Des pattes, des torses, des culs...

C'est navrant! On dirait qu'il tombe Des crapauds en pluie au printemps Et que ce peuple avec le temps, Croît, grandit, se gonfle, se bombe.

Pour devenir merciers, docteurs, Grandes dames, robins, facteurs, Charcutières, prédicateurs.

Marchands de nouveautés, notaires.

Maris de petites rentières.

Femmes de petits percepteurs.

Tout cela va, vient, marche, grouille On dirait que ce n'est pas mort ; Fronts de bœuf, ventres de citrouille, Cous d'oison, profils de gargouille.

Tout çà remue et tout çà mord.

Ah ! si tu m'arrivais, mignonne.

Quel effet tu ferais ici.

Avec ta figure friponne.

Quel effet tu ferais, Ninl !

Mais non, ma foi ! Tu n'es pas belle Comme ils l'entendent, les lourdauds : Grands yeux vagues sans étincelle.

Col puissant où la chair ruisselle, Large front garni de bandeaux, Long nez bête fait à l'équerre Comme un frontispice dorien Blanc crayeux de terrain calcaire.

Bouche trop petite, oh ! misère.

Pour jamais être bonne à rien, Voilà la Vénus des Appelle De ce pays déshérité.

Ny viens pas servir de modèle.

Dieu merci, tu n'es pas, ma belle.

Ce qu'on appelle une beauté.

Mais où sont, ô vilaine fille.

Oh ! m.on laideron adoré,

Ton petit nez qui s'écarquille.

Ton petit œil en trou de vrille

Clair et gai, qui rit et pétille

Au centre d'un cercle bistré?

Où sont encore, ô joli masque,

O ma gamine de Paris,

Ton petit galop de souris.

Ta grâce miutine et fantasque.

Ta tête coiffée en bourrasque

Broussaille aux fauves retroussis.

Où la main tremble et s'embarrasse.

Ce brouillard de poudre de riz

Qui reste au nez quand on tembrasse.

Ta fine langue de sagouin, Gourmande et bavarde, qui bouge Et sur ta lèvre épaisse et rouge Va furetant dans chaque coin ?

Non ! tu n'es pas belle, mignonne, Mais, je donnerais de bon cœur.

Profil grec, galbe de madone, Rubens opulent en couleur, Fillette de Greuze mignarde.

Marquise de Boucher pouparde, Vierge diaphane et blafarde Ou Transtevérine gaillarde.

Lourd idéal de corps de garde.

Pour la grimace un peu camarde De ton adorable laideur ; Et toutes les vertus bourgeoises.

Longs cils baissés, faces sournoises.

Types de Tartufe en jupon.

Pour tes allures libertines.

Tes clins d'yeux, tes poses, tes mines Audacieuses et câlines Et les trente-deux perles fines Que met sur tes lèvres mutines Ton rire insolent et fripon.

Ah ! pour rire et blaguer encore, Pour secouer ce long ennui.

Pour voir enfin luire l'aurore

De cette interminable nuit,

Loin de ces vieilles sales rues,

Loin de ces choses incongrues.

Des propriétaires bourrues.

Des maritornes malotrues.

Des mamans flasques et ventrues.

Des massifs papas à verrues.

Des têtes de Quasimodo,

Que le vent qui gémit sous ma porte

Ou que le Diable au moins m'emporte,

A Paris dans ton grand dodo.

Ah I la bonne, ah ! la belle cure

Que tu pourrais faire, vois-tu.

Car, j'ai bien besoin, je te jure.

Qu'un large baiser de ta hure

Me débarbouille, ô mon impure.

De beau classique et de vertu.

Octobre 1876.

Cendre grise de mon cigare Qui voiles un foyer brûlant, Lorsque sur toi mon doigt s'égare Et te livre au souffle du vent,

Sais-tu les réflexions graves Que m'inspire ton vol si prompt, Et quels pensers profonds tu graves.

Toi si légère, sur mon front ?

Je me dis, comme Lamartine, Ou comme à Ravenne Byron, C'est ainsi qu'ici-bas décline i out ce qui fut beau, jeune et bon.

C'est ainsi au aux vents de ce monde

S'en va pour jamais emporté

Parfum des bois, fraîcheur de l'onde,

Gloire, jeunesse, amour, beauté.

Qui sait pourtant, cendre embaumée.

Si je dois pleurer sur ton sort ?

Car si tu t'en vas en fumée Tu fus un astre avant ta mort ; Un moment d'éclat dans la vie, Cest assez pour qui doit périr, Et c'est un sort que l'homme envie. Briller un moment pour mourir.

REVERiE DU CHASSEUR

Elle est là, ma belle dormeuse, Ma bonne chienne au poil soyeux, Roulée aux pieds de la fumeuse.

Le flanc sur le tapis moelleux.

Elle allonge sa patte fine Tout près du chenet magistral, Qui la regarde avec la mine Sévère d'un municipal.

Vraiment je la trouve charmante Quand, cherchant mon regard ami, Sa belle tête intelligente Entr'ouvre les yeux à demi.

Je vois bien qu'elle me surveille.

Car, si je m'écarte un moment.

Elle dresse aussitôt loreille, Attentive au commandement.

Ne crains rien, ma vieille compagne, Ton maître ne sort pas ce soir, La nuit couvre au loin la campagne Et dans la ville il fait bien noir.

Tiens, regarde, la nue est vide.

Le vent siffle entre les barreaux ; La pluie acharnée et stupide Bat sans relâche les carreaux.

Chaque bourgeois bâille et se couche, Argan se garde du serein.

« Le ciel s'habille en scaramouche », Dit tout crotté maître Scapin.

C'est décidé, ma pauvre chienne, Ne songe plus aux verts sentiers.

Jusqu'à ce que mai nous revienne Nous voilà tous deux prisonniers.

Loin, bien loin, sont les vertes landes Où tu courais le nez au sol, Bien loin les étangs où par bandes Les canards lourds prenaient leur vol.

Loin les clairières où les herbes Nous faisaient des tapis si doux, Où l'aube nous trouvait, superbes D'être premiers aux rendez-vous.

Loin la forêt dont le murmure De nous était si bien compris, Où dans 1 ombre de la ramure Partaient les engoulevents gris.

Adieu le ruisseau que l'on passe Sur un vieil ormeau vermoulu.

Les vignes sèches où l'on chasse Les merles sous le bois tordu.

Adieu le buisson d'aubépine Où vers midi le lièvre dort, Adieu la remise voisine Des perdreaux sous les genêts d'or.

Adieu le chemin de rocailles Qui ramenait au pigeonnier...

Etions-nous fiers, dis, quand les cailles Gonflaient alors le lourd carnier !

Et c'étaient des cris dallégresse Qui signalaient notre retour :

« Viens, Diane, qu'on te caresse. »

Nous étions las, m^is quel beau jour !

T'en souviens-tu, belle Diane } Tout cela, moi, je crois le voir.

Oui, je vois encore. Dieu me damne, Des mains blanches sur ton col noir.

C'est fini ; vainement tu guettes Mon fusil qui se rouille au clou.

Entre nous et toutes ces fêtes.

L'hiver a tiré le verrou.

Nous n'irons plus au bois, m.a belle, Tous nos lauriers sont moissonnés.

Et jusqu'à la saison nouvelle Nous voilà cloués aux chenets.

Résignons-nous à cette trêve.

Chauffons-nous bien, narguons l'hiver.

Et dormons pour revoir en rêve La plaine blonde et le bois vert.

IMITE DE HEINE

Dormant j'ai pleuré des larmes amères ; Je te croyais morte, ô mon seul trésor ; J'ai rouvert soudain mes lourdes paupières. Et, bien qu'éveillé, je pleurais encor.

Dormant j ai pleuré des larmes amères ; Je croyais te voir trahir tes serments : J'ai rouvert soudain mes lourdes paupières, Et, bien qu'éveillé, je pleurai longtemps.

Dormant j'ai pleuré ; je rêvais, ma chère. Qu'ils n'étaient pas morts nos pauvres amours : J'ai rouvert soudain ma lourde paupière, Et, bien qu'éveillé, je pleure toujours.

Janvier 1878.

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