‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 3 sur 82 · DE PARIS · texte numérisé non relu

DE PARIS

Voici venir, hélas ! les longs soirs de l'automne

Qui font que l'exilé rêve au toit paternel

Et dans ce grand Paris qui murmure et bourdonne,

Mon cœur plein de pensers rêve au dernier Noël.

Oh ! qu'il me serait doux à l'heure où la grand'ville

Se grise de tumulte et de plaisir facile

De quitter ces papiers où s'éteignent mes yeux.

Et cette chambre triste et ce livre ennuyeux.

Oh ! qu il me serait doux, non pas le long des rues

Tortueuses, d'aller me mêler aux cohues,

Comme fait le badaud épais et curieux

Qui sur chaque étalage ouvre ses deux gros yeux,

Mais là-bas, dans la ville antique et somnolente. D'aller, à pas furtifs, l'œil au guet, ma charmante, Frapper à ton vieux seuil si connu de mes pieds. Que d'amour, de baisers sur ma lèvre brûlante,

Quand j'entendrais ton pas dans les grands escaliers.

Quand ta main ouvrirait cette porte adorée

Où tant de fois mon front toucha ton front si pur,

Quand je verrais ta lampe à la lueur dorée

Dessiner en tremblant ton ombre sur le mur.

Puis nous irions tout droit au foyer quon voit luire,

Qui si longtemps sourit à nos jeunes amours.

Où je te vis pleurer, où je te vis sourire,

Où le cœur est si tendre, où les soirs sont si courts.

Que de fois, ma mignonne, en ta chère demeure,

Auprès de ce foyer si calme, si joyeux.

Avons-nous écouté sonner l'heure après l'heure

En retardant toujours le moment des adieux !

Ah ! c'était le bon temps ! La vieille chambre noire,

La vaste cheminée où chante la bouilloire,

Et l'antique voltaire aux paresseux contours

Et le trumeau bleuâtre où dansent des amours !

Comme on était chez soi ! Comme la vitre frêle

Chantait joyeusement sous le choc de la grêle;

Comme le vent d'hiver sifflant dans la forêt

Faisait se rapprocher les sièges du chenet

Et comme en écoutant s ébattre la tempête

On rapprochait toujours l'amoureux tête à tête.

Eh bien! dans ce temps-là, — C'est un laid sentiment

Dont je te fais l'aveu de loin, chère petite,

De près, je n'oserais, — En ce temps-là souvent.

Ou plutôt quelquefois — c'est que, vois-tu, j hésite

A te le dire — enfin, il m'est bien arnvé.

Un jour que je n'étais qu'un sot dans un voltaire,

De me dire tout bas qu'un plaisir terre-à-terre.

Qu'un amour de périls et de terreurs privé.

Qu'enfin ce qu'on appelle un bonheur en pantoufles

N'était pas ici-bas ce que j'avais rêvé ;

Que mon âme aspirait aux tempêtes, aux souffles

Brûlants des passions orageuses. Lara,

Werther, Adolphe, Franck, Saint-Preux, et cœtera,

Voilà les grands amours dramatiques, voilà

Des êtres non bourgeois, non plats, non prosaïques.

Ne traînant pas leur char aux ornières publiques.

Et qui n'ont jamais cru qu'on pût se dire heureux

Pour une chambre close, un thé chaud, deux yeux bleus.

Voilà le chœur divin des poètes, des âmes

Qu'incessamment consume une soif d'infini.

Et qui de fleurs en fleurs et de femmes en femmes

Promènent fièrement leur immortel ennui.

Orages désirés, levez-vous...

Imbécile !

Qui ne voit pas combien cette douce maison, Silencieuse et calme, à l'écart de la ville. Et cette alcôve creuse et ce foyer tranquille Et cette enfant qui brode en chantant la chanson Ont plus de poésie et remplissent mieux l'âme Que le sombre pathos des amours de romans Et nous prennent le cœur d'une plus forte trame

Que tous les bras tordus et tous les hurlements.

Je le sens à cette heure, ô mignonne chérie.

Qu'on ne me parle plus des dégoûts de la vie

Et des réalités décevantes, des cœurs

Toujours froissés, toujours en quête de bonheurs

Impossibles. Vois-tu, l'homme est un mauvais riche.

Qui cache son bonheur et soi-même se triche

Pour voir s'apitoyer sur lui le bon voisin ;

Et ces grands airs, manteau pompeux dont il se voile,

Ne sont qu'inventions du sot orgueil humain :

Le rêveur, qui voudrait décrocher une étoile,

Ne voit pas qu'une fleur sourit dans son chemin.

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