SURGE, AGE
Marche, marche, mon âme, en ton sentier étroit ; L'aube fuit, le jour fuit, voici le crépuscule ; L'horizon prinîanier derrière nous décroît, Et recule.
Combien de compagnons sont tombés avant moi, Sur le bord du chemin, dans l'ombre où tout repose. Jeunes, vieux, graves, gais, tous emportant de toi Quelque chose.
Combien de jours heureux, combien de tristes jours Se sont évanouis dans l'ombre où tout s'efface. Emportés pour jamais, sans laisser de leurs cours Nulle trace.
Et dans tous ces longs jours au hasard dépensés, Pleins de rire ou de pleurs, de combats ou de trêves, Que de projets, que de désirs, que de pensers Ou de rêves !
Que d'éternels bonheurs, que de grandeurs sans fin, O ma pauvre âme ardente et pleine de chimère. Nous avons tous les deux rêvés sur ce chemin • Ephémère !
Qu'en reste-t-il à l'heure où s'éteint ton beau feu, Sinon cette pensée amère pour les hommes, De ce que nous voulions être, hélas ! et du peu Que nous sommes ?
Oh! la triste saison! l'âge ingrat! La voici, La voici donc venue à nous la rude crise Où lassé d'espérer notre cœur s'endurcit Ou se brise !
Faut-il rire ? Faut-il pleurer ? — Il faut agir ! Agir pour étouffer l'esprit plein de démence. Pour se distraire, pour ne plus se souvenir Que l'on pense.
Agir, oui, pour le vaincre ou du moins le plier. Ce cœur inapaisé qui vers tout bien aspire ; Agir pour se faire humble, agir pour oublier Qu'on désire !
SURGE, âge! 141
Agir pour vous tuer, rêves, pour ne plus voir Ces mirages trompeurs de volupté suprême ; Agir pour n'aimer plus, ou pour ne plus savoir Que l'on aime !
Agir pour être las, pour fatiguer ses os. Pour incliner ce front au gouffre où tout retombe, Agir pour désirer enfin le grand repos De la tombe.