‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 49 sur 82 · A MARGOT · texte numérisé non relu

A MARGOT

Te rappelles-tu, dis-moi, Marguerite, La chambre, le lit, l'oreiller et moi ? Tu les vis bien peu, tu les quittas vite. Bien qu'ils soient encor tout remplis de toi.

Tu les méprisais un peu ce me semble : Chambre trop petite et ht trop étroit.

Oreiller trop court pour deux fronts ensemble... Tu me méprisais aussi, par surcroît.

Or sais-tu, Margot (tu le sais peut-être), Tout a bien changé, vois-tu, par ici.

Et ton amoureux ne peut reconnaître Le lit, l'oreiller, la chambre ni lui.

La chambre est immense. Oh ! mais ! la Savane, Le steppe, un désert efi^rayant à voir.

Je me fais l'effet d'une caravane

Quand j'en fais le tour en rentrant le soir.

Le lit devient large., , un vrai lit de fleuve ; Long... comme un discours du sage Nestor,

Grand... en un mot, grand comme un lit de veuve ; Hier j'ai cru m'y perdre et j'en pleure encor.

Jusqu'à l'oreiller qui croît et s'augmente. Il me semble ainsi du moins ; car, ma foi ! Après une nuit pleine de tourmente.

En me réveillant je l'ai pris pour toi.

Tu vois bien que tout est changé : moi-même Au vieil homme aussi j'ai donné congé.

J'étais ton amant ; à présent je t'aime : Tu vois bien, Margot, que tout est changé.

Ne parlons donc point d'amitiés fidèles, Grands mots qui toujours ont fait ton effroi : Mais viens voir un peu ces choses nouvelles, La chambre, le lit, l'oreiller et moi.

Mars 1876.

vous ÊTES BELLE. Ô MA VOISINE

Vous êtes belle, ô ma voisine, Belle à rendre amoureux un roi :

Il n'en faudrait pas tant pour moi.

Vous êtes belle, ô ma voisine !

Il n'en faudrait pas tant pour moi :

Vous avez l'oeillade assassine.

Le pied leste et la jambe fine ; (Il n'en faudrait pas tant pour moi !)

Le pied leste et la jambe fine, Des yeux où l'on aime à se voir, Une allure qui fait valoir.

Le pied leste et la jambe fine.

Une allure qui fait valoir Nuque dorée et taille ronde :

C'est très rare de par le monde Une allure qui fait valoir.

C'est très rare de part le monde Ce petit nez tout frémissant, Et ce long regard caressant.

C'est très rare de par le monde.

Oh ! ce long regard caressant, Plein de langoureuse paresse.

Comme on voudrait une caresse De ce long regard caressant !

Comme on voudrait une caresse De ces doigts effilés et blancs ; Derrière ces rideaux tremblants Comme on voudrait une caresse.

Derrière ces rideaux tremblants, Où votre profil se dessine ; Dans ce clair-obscur qui fascine Derrière ces rideaux tremblants !

Dans ce clair-obscur qui fascine Où je tâche à vous entrevoir, Comme on voudrait entrer un soir Dans ce clair-obscur qui fascine.

Comme on voudrait entrer un soir Par cet affreux corridor sombre.

vous ÊTES BELLE. O MA VOISINE 153

Dans la chambre où marche votre ombre Comme on voudrait entrer un soir !

Dans la chambre où marche votre ombre,

Comme elle il ferait bon marcher,

A petit bruit, et s'approcher

De l'endroit où marche votre ombre.

A petit bruit s'en rapprocher.

S'emparer d'une main qui tremble, Puis d'une autre et tous deux ensemble A petit bruit se rapprocher.

La belle chose qu'être ensemble, Surtout ne se connaissant pas.

Quand il faut s'expliquer tout bas Pourquoi l'on se trouve être ensemble.

Quand il faut s'expliquer tout bas Ce qui fait qu'on rit et qu'on pleure. Est-il chose au monde meilleure Que s'expliquer à deux tout bas ?

Est-il chose au monde meilleure Que jurer de s'aimer toujours.

Et le croire pendant huit jours Est-d chose au monde meilleure ?

Oui le croire pendant huit jours, Pendant une semaine encore.

Et puis crier que l'on s'abhorre Et le croire pendant huit jours.

Crier bien haut que l'on s'abhorre.

Sortir puis rebrousser chemin, Et tout bas se prendre la main En répétant que l'on s'abhorre.

Tout de bon se prendre la main, Dans un baiser finir la guerre, Et chaque soir comme naguère Revenir se prendre la main.

Le joli manège, voisine,

A rendre jaloux plus d'un roi.

Bonheur qu'à peine j'imagine.

11 n'en faudrait pas tant pour moi.

Janvier 1877.

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