‹ Chansons d'un passant. Introd. par Joseph AgeorgesChapitre 50 sur 82 · OUBLIEZ-MOI · texte numérisé non relu

OUBLIEZ-MOI

Oubliez-moi, vous qu'une douce ivresse Au temps jadis fit tomber dans mes bras : Ils sont passés les jours de ma jeunesse, Le temps n'est plus des amoureux ébats :

Mon front se rembrunit, mon œil se décolore !

Mon cœur seul est resté pour vous aimer encore : Oubliez-moi !

Oubliez-moi, vous qui dans la nuit sombre. Tremblant un peu, m'attendiez chaque soir : Si loin de moi, ce n'est plus que mon ombre Que vous pouvez dans un rêve entrevoir.

Quand le bonheur n'est plus que sert la souvenance ?

Puisque de tous les torts le plus grand est l'absence, Oubliez-moi !

Oubliez-moi, quand mon âme immortelle Pleine de vous fuira vers d'autres cieux. Quand près de vous mon fantôme fidèle Viendra glisser, témom mystérieux :

N'attristez pas de pleurs mon ombre qui soupire : Vous que je vis pleurer, je veux vous voir sourire. Oubliez-moi !

Oubliez-moi ! Mais, hélas ! la nuit tombe

A ce seul mot dans mon cœur alarmé.

Ah ! je vous aime et par delà la tombe

Je veux encor, s'il se peut, être aimé. Souvenez-vous, Madame, et plaignez ma folie ; Mais si jamais ce cœur un instant vous oublie. Oubliez-moi !

Souvenez-vous ! Car la route charmante

Où le matin l'on marchait plein d'espoir,

On aime encor en remontant la pente

A pas plus lents la parcourir le soir. Mais si jamais mon cœur n'est plus pour vous le même, Si vous trouvez jamais qui plus que moi vous aime, Oubliez-moi !

Janvier 1877.

Le soir tombe : chacun rentre, L'hirondelle dans son nid, Le grand fauve dans son antre.

Le limaçon dans son ventre Et le bourgeois dans son ht.

Rentrons aussi ; mais nous autres Seuls jamais nous ne rentrons.

Ce sont coeurs chauds que les nôtres, Nous disons nos patenôtres Sur les lèvres des tendrons.

Jongleurs, rimeurs ou poètes.

Compagnons du gay savoir.

Les nuits sont pour nous des fêtes

Et nous faisons trois conquêtes A tout le moins chaque soir.

Mais surtout que d'aucuns crimes Nous ne soyons soupçonnés :

Ces moitiés illégitimes Sont faites de quatre rimes Et s'habillent de sonnets.

Elles viennent curieuses Au bruit de nos chants joyeux Et courent danser, rieuses, Sous les gazes radieuses Des alexandrins soyeux.

Et sans souci de la mode.

Nous leur jetons sur le dos.

Prenant notre humeur pour code, La moire antique de l'ode Ou le linon des rondeaux.

Lais, rondels sur leurs cornettes Font briller leurs feux follets.

Un galop de chansonnettes Tourne au bruit des castagnettes Qu'agitent six triolets.

L'une se drape à l'antique D'un poème magistral,

Celle-ci, moins archaïque.

Montre un mollet élastique Court vêtu d'un madrigal.

Une bergère simplette, Mais experte en impromptus, D'un distique a fait emplette Et sur sa gorge replète Montre un charmant hiatus.

Et nous, Gœthe ou Benserade, Sentons des ravissements A voir notre mascarade Devant nous se livrer à de Très hardis enjambements.

Or, quelle sera la dame

Que j'adorerai ce soir.

Qui fera brûler mon âme

Comme un volcan plein de flamme

Ou comme un humble encensoir ?

De stances couleur pervenche J'ornerai son front mutin, J'enroulerai sur sa hanche Et sur sa poitrine blanche Un long sonnet serpentin.

Viendra-t-elle de Castille, Fière fille d'Hidalgo

Montrant l'œil noir qui scintille Dans les plis de la mantille En dansant le fandango ?

Viendra-t-elle de Norwège ?

Sur son sein frais et vermeil Les yeux ravis trouverai-je Ces tons rosés de la neige Sous un coucher de soleil ?

Sera-ce la toppatelle, Démon grec, more ou latin ?

Au nez me jettera-t-elle Comme un bruit de cascatelle L'éclat de rire argentin ?

Sera-ce quelque Jane Eyre Douce et lente à s'enhardir, Qui, gentille ménagère, Tout en soignant la théière.

Gazouille si bien : my dear ?

Non, je veux une Française, Un leste et pimpant joujou.

Cils de charbon, œil de braise, Haleine sentant la fraise, Jupon court faisant froufrou ;

Un minois de Parisienne, Riant, frais, menu trottant.

Grisette aux grands airs de reine Qui se cambre sous l'indienne, Se drape dans le tartan.

Dans la rue elle hasarde Un pied boudeur et tremblant Et laisse voir par mégarde Au moment où je regarde Une rondeur de bas blanc.

Puis plus rien : c'était méprise ; Le bas blanc s'est effacé ; L'alouette est hors de prise, Le papillon suit la brise, Le feu follet est passé.

Pied leste, œil noir, jambe fine...

Mais au diable le rimeur !

Ce portrait que je dessine C'est celui de ma voisine ; Je le calque dans mon cœur.

Vraiment, c'était bien la peine De me donner tant de soin.

D'épuiser ma pauvre veine, De me mettre hors d'haleine, De tant chercher, et si loin.

Rêve, rimeur ; dans l'espace Cherche un idéal nouveau,

Des rêves que l'on pourchasse La réalité qui passe Sera toujours le plus beau.

L'homme n'écrit que l'affiche :

L'auteur est dans le ciel bleu ; Et la strophe la plus riche Ne vaut pas une hémistiche Du poème du Bon Dieu.

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