INCONNUE
De savoir quand je reviendrai.
Vous ne vous inquiétez guère.
Et dimanche prochain, ma chère, Sans vous revoir je partirai.
Jusqu'à dimanche au moins, ma reine,
Gardez ce frêle souvenir,
Triste et discret comme un soupir.
De mon amour d'une semaine.
Gardez ce frêle souvenir
Jusqu'à dimanche au moins, ma reine.
Quand je serai mort du dégoût De moi-même et de mes semblables, Et que mes membres misérables Seroiît retournés au grand tout ;
S'il reste de moi quelque chose, Instinct, mémoire, intuition.
J'aurai la consolation, Du fond de ma tombe mal close,
Que du cloaque de laideurs, De souillures et de sottises Qui fut moi, sous l'aile des brises Naîtront des parfums et des fleurs.
Je sentirai sourdre en mes veines
De longs ruisseaux d'ambre et de miel
Et de mes poumons vers le ciel Monter mille fraîches haleines.
Je verrai naître de mon corps, A grands flots se versant dans l'herbe, Toute une vie ample et superbe Pleine d'harmonieux accords.
Je sentirai mes bras plus mâles Monter au ciel en rameaux verts Et dans les calices ouverts Sourire enfin mes lèvres pâles.
De mes nerfs les frêles réseaux Deviennent les nappes du lierre.
Riche et doux manteau de la terre, Où se blottissent les oiseaux.
De mon flanc noir où le ver bouge Le printemps fait jaillir un lis.
De mes yeux des myosotis.
De mon coeur une rose rouge.
Et je vis dans le fin gramen.
Dans la pervenche je respire Et je vole avec le zéphyre Dans la poudre d'or du pollen.
Toute ma chair inassouvie.
Ivre d'un sourd bouillonnement, Se mêle impétueusement Au large torrent de la vie.
Cette grande dispersion De toi-même au sein de ta mère.
Ne la crains pas, être éphémère.
C'est là ta résurrection.
Cette peau qui s'enfle ou se ride.
Cette carcasse d'ossements.
Ces membres aux lourds mouvements.
Ce corps n'est qu'une chrysalide.
Et tous ces désirs impuissants.
Ces pensers qui brisent leur aile, Ces tristes amours où se mêle Toujours le vil trouble des sens.:
C'est le rêve d'une âme en peine, D'un proscrit, le vautour au sein.
D'un être imparfait et malsain Dont rit la nature sereine.
Souhaite-le, ce jour béni.
Où ta patrie hospitalière.
L'auguste et paisible matière.
Te reprendra, pauvre banni ;
Apaisant ton âme inquiète, T 'affranchissant de tout émoi, Elle ne laissera de toi Que ce qui vaut en toi, poète.
Sans maux, sans luttes, sans douleurs.
Son souffle, fécondant tes rêves, De tes désirs fera des sèves.
De tes pensers fera des fleurs.
Source de vie enfin ouverte.
Ce poème que tu rêvas Tout vivant tu l' épancheras Le long de la colline verte.
Tu n'es plus l'être soucieux, Etrange, qui va solitaire Comme un exilé sur la terre, Comme un inconnu sous les cieux ;
Ame des lis et sang des roses, Tu vis, au monde enfin rendu.
Indéfiniment répandu Dans la sérénité des choses.
Novembre 1877.
J'ai rêvé que j'étais mort
Et c'était un bien doux rêve ;
Car mon mal n'aura de trêve,
Que le jour où tout s'achève,
Et sous l'ombre où tout s'endort ;
Que dans l'ombre où tout s'émousse, Où notre corps apaisé.
Lentement décomposé.
Se mêle humble et reposé Aux verts tapis de la mousse ;
Où dans un demi-sommeil,
L'âme, jadis anxieuse,
Vit dans le saule et l'yeuse
De la vie harmonieuse
Que verse aux fleurs le soleil.
— Je me trompais. Je veux vivre.
O mort, ne m'écoute pas.
Rudes sentiers d'ici-bas.
Lentement et pas à pas, Jusqu'au bout je veux vous suivre.
Jusqu'au bout, sous les cieux lourds De la hideuse vieillesse.
Jusqu'au bout dans la tristesse.
Jusqu'au bout dans la détresse.
Jusqu'au bout, fût-ce toujours.
Car il est quelqu'un que j'aime, Un être frêle, une enfant.
Fée au charme triomphant, Dont le regard me défend De disposer de moi-même ;
Une enfant qui m'a trahi, Qui fait que j'échoue et sombre, Qui remplit mon âme d'ombre.
Que je retrouve au fond sombre De tout ce que j'ai haï.
Et rêvant tombe et cadavre.
Ce faible et honteux penser
En mon cœur vient de passer Que ma mort pourrait lasser Sa cruauté qui me navre ;
Que des pleurs pourraient mouiller Son regard enfin plus tendre Et que du fond de ma cendre Un jour je pourrais l'entendre Près de moi s'agenouiller.
Non ! pas cela ! — Voix menteuse D'un cœur sans force et sans foi, Silence ! — O mort, abstiens-toi.
Va-t'en, si tu n'es pour moi Qu'une sombre entremetteuse ;
Si je ne t'ai souhaité,
O pays de l'asphodèle,
Que pour m.e rapprocher d'elle
Et montrer à l'infidèle
Ma dernière lâcheté.
Car je hais celle que j'aime : Après tant d'âpres douleurs, Je ne veux pas, si je meurs.
Que l'insulte de ses pleurs Trouble mon repos suprême.
Car la haine est entre nous, Et l'étemelle colère, Et jusqu'au sein de la terre, J'étoufferais dans la bière Sous le poids de ses genoux.
Mort, fausse consolatrice.
Si tu détruis en créant, Ferme ton creuset béant ; Tu n'es pas libératrice Si tu n'es pas le néant.
Janvier 1878
Il est des heureux en ce monde :
Je les connais, ils sont nombreux ; Et ma jalousie est profonde Quand je vois passer ces heureux.
Le cœur est pur, leurs yeux limpides ; Ils vivent calmes et sereins.
Sans compter leurs ans par leurs rides Et leurs rides par leurs chagrins.
Ils vont par des chemins faciles Du berceau jusqu'au monument ; C'est tous ces braves imbéciles Qui vivent n'importe comment.
Ils sont épiciers ou notaires, Receveurs d'enregistrement,
Font correctement leurs affaires, Et puis meurent tout simplement.
Ils ont des femmes qui sans trêve Vont de la cuisine au marché Trente ans sans avoir, même en rcve, La tentation du péché.
Ils ont un Hector qui leur donne Beaucoup de satisfaction Et qui rapporte une couronne A chaque distribution ;
Une Hélène, bonne nature, Pleine de talents d'agrément.
Et qui fait de la confiture Et du piano divinement.
Leurs plaisirs sont simples et sages :
Le dimanche, ils vont sur le mail, Par groupes, en causant fourrages Et mortalité du bétail.
S'il pleut, ils ouvrent un Corneille Qu'ils ont eu dans le temps en prix, Et disent quand on les réveille Que ces vers sont très bien écrits.
Ils vont tout droit par les grand'routes Par où leurs enfants passeront.
Jamais l'aile noire des doutes N'a fait de l'ombre sur leur front.
Ils ne sont point gens à chimère :
Ils adorent tout doucement Le Bon Dieu qu'adorait leur mère Et qu'adorait leur grand'maman.
Ils ont tous cette idée honnête, Qui relève l'homme à ses yeux, Que l'âme d'un huissier est faite Pour vivre à jamais dans les cieux.
Savent-ils de quelle détresse Les délaissés sont envahis ?
N'ayant jamais eu de maîtresse Ils n'ont jamais été trahis.
Ils n'ont jamais senti la fièvre Des brûlantes ambitions.
Et c'est sans se fouler la plèvre Qu'ils ont fait leurs positions.
Ils n'ont jamais de l'impuissance En révoltés rongé les freins ; Car ils ont pris avec prudence Un bât juste fait pour leurs reins.
Ils n'ont jamais, courbant leurs têtes. Maudit leurs cerveaux indigents, Car ils sont toujours assez beiies Pour se trouver intelligents.
Ainsi, calmes dans leurs demeures.
Les mains sur leur ventre arrondi.
Ils vieillissent, à quatorze heures N'ayant jamais cherché midi.
O melons, ô navets, ô sages !
Vous êtes nos maîtres, goitreux !
Nous devons, sur vos plats visages.
Lire le secret d'être heureux.
Nous devons vénérer vos traces.
Et suivre vos pas à genoux.
Et faire de vous, ô limaces.
Nos Mahomets et nos Vishnous.
Nous devons d'une âme pieuse Faire adorer à nos enfants La sérénité radieuse Des crétinismes triomphants.
« Tel qui fait l'ange fait la bête. » Suivant ce dogme clérical.
Roseaux pensants sous la tempête, Abêiissons-nous, vieux Pascal ;
A celui-là, gloire et louange.
Qui se coiffe d'un éteignoir ; Dieu double avec des ailes d'ange Les basques de son habit noir.
Février 1788.