LETTRE 27Î
Comme une aigrette d'or au nom toujours béni.
Et dans le coin un peu froissé qui fait un nid.
Et dans les mots, oiseaux jaseurs au doux ramage.
Et dans le post-scriptum bref qui dit : Soyez sage !
Et dans le bon paraphe indulgent et courbé.
Dernier baiser du bec de la plume tombé.
Elle tenait en elle enfermé comme une âme
Un parfum subtil, fin, pénétrant, qui réclame.
Attire à lui le flair en outre du baiser
Qui, troublant, s'insinue au corps inapaisé
De l'absent et le fait vibrer et fait revivre
Au fond de lui, dans l'âme ardente qui s'enivre.
Les jours d'antan, les jours passés, les jours anciens.
Les bonheurs disparus et qui furent les siens,
Les rendez-vous, les mains aux mains, les purs délices.
Les jours joyeux, les soirs aux ténèbres complices,
Les bras serrant la taille et le heurt des genoux.
Ces sottises, ces jeux d'enfants, trésors pour nous.
Et les heures de calme et les instants de fièvres,
La bouche pour trouver l'âme cherchant les lèvres.
Et l'arôme qui fîotte et qui vient nous griser.
L'odeur mystérieuse et douce du baiser.
Oh ! ce parfum laissé par ta main sur ta lettre.
Ce parfum de bonheur inondant tout mon être.
Qui cinq jours transporté partout, m'enveloppant.
Faisant autour de moi comme un brouillard trompant
L'absence, le regret, le temps maudit, l'espace.
Changeant en lieux chéris les lieux par où je passe,
M'a fait croire, vivant et respirant en moi.
Qu'à ton souffle mêlé je respirais par toi
Un peu de ce parfum béni que je respire
Encor, mais qui déjà languissamment expire,
Fais-le-moi parvenir ici : sachet, flacon,
Boîte où la houppe blanche est pareille au flocon
De neige au creux d'un nid, n'importe : que j'aspire
Cette haleine de toi, que mon cœur qui soupire
Après le vrai baiser de ta lèvre, ait, du moins.
De ses jours, de ses nuits impalpables témoins.
Ces effluves de toi, légers esprits, caresses
Qui, subtiles, iront ainsi, des noires tresses
Aux bruns cheveux dire bonjour parmi les airs.
Ames des fleurs de pourpre ou des grands arbres verts.
Souvenirs des printemps enfuis, des amours closes.
Mots chers des cœurs parlant le langage des roses.
Messagers par Avril donnés aux âmes sœurs.
Fantômes de baisers dans des ombres de fleurs.
Oui, j'aime à regarder tes jeunes yeux. Pardonne Au vieillard amoureux ce jeu triste et charmant : II m'est exquis de voir tomber très lentement Dans un lac plein d'aurore une feuille d'automne,
14 octobre 1894.
Vous avez pris mon coeur vieilli
Dans les lacs blancs de vos mains douces.
II en a presque tressailli
D'étonnement le cœur vieilli
Comme un fruit mûr trop tard cueilli
Qu'on mettrait en un nid de mousses.
Vous avez pris mon cœur vieilli
Dans les lacs blancs de vos mains douces.
Qu'il y reste douillettement, Frileux, craintif et tendre encore.
Moitié boudeur, moitié dormant, Qu'il y reste douillettement.
Qu'il s'y réchauffe doucement Et s'il est gênant qu'il l'ignore, Qu'il y reste douillettement.
Frileux, craintif et tendre encore.
Qu'il y batte à tout petit bruit, Discret, jusqu'à ce qu'il y meure.
Comme vole un oiseau de nuit.
Qu'il y batte à tout petit bruit.
Vieilles horloges, m'a-t-on dit.
Semblent craindre de sonner l'heure.
Qu'il y batte à tout petit bruit.
Discret, jusqu'à ce qu'il y meure.
Et qu'il y rêve d'être aimé
Pour charmer les vieux ans moroses.
Feuille morte éprise de mai.
Qu'il rêve encore d'être aimé.
Qu'il songe printemps parfumé
Sous l'âpre bise des nivôses
Et qu'il rêve encore d'être aimé
Pour charmer les longs ans moroses.
Décembre 1894.
Nous nous sommes aimés sans bien savoir comment, Laissant aller nos coeurs au gié de leurs paroles, Causant chiffons, musique, art ou dernier roman, Emus sans le savoir sous les propos frivoles.
Nous nous sommes presque haïs, ne sais comment. Bouderie ou dépit ou froideur ou migraine, Très vieux enfants, naïfs encore étonnamment, Dans le sol froid d'hiver semant l'amour en graine.
Nous nous sommes aimés de l'attrait de nos sens, Croyant nourrir la fleur d'amitié fraternelle, Les yeux calmes, la bouche pure, et frémissants Des appels indomptés de l'ivresse éternelle.
Nous nous sommes haïs de nous sentir charm.er Par les enchantements d'un philtre dans nos veines; Nous nous sommes haïs de nous sentir des chaînes. Nous nous sommes haïs de la terreur d'aimer.
Nous nous sommes aimés des tourments de l'absence, Chacun sentant quelqu'un lui manquer, chaque pas Augmentant pour chacun la solitude immense. Et chacun cherchant l'autre et ne se trouvant pas.
Nous nous sommes haïs par bravoure ou bravade. Chacun se croyant fort à narguer les destins. Montrant visage fier, ironique ou maussade. Et très bien bourrelé de tourments clandestins.
Nous nous sommes aimés d'avouer nos faiblesses Et les orgueils vaincus et les chagrins pâtis, Goûtant des abandons charmants et des ivresses. L'un dans la main de l'autre, à nous sentir petits.
Et tous nos sentiments, attrait, fierté, colère. Tout ce qui nous advint, soit en mal, soit en bien, Elojgnement, adieux, retour, présence chère, Tout entre nos deux coeurs resserrait le lien ;
Et chaque mouvement pour nous fuir ou nous prendre Nous jetait l'un à l'autre ou nous y ramenait; Toujours plus grand, toujours plus fort, toujours plus tendre, Plus l'amour croit mourir en nous plus il renaît.
Tout geste de nos coeurs nous enfonce et nous plonge Dans l'abîme charmant, sans fond et sans retour. Dans le vertige heureux du mystère et du songe. Dans un délicieux enlisement d'amour.
2 janvier 1895.
Quand nous nous aimions sans le dire Et ne le sachant qu'à demi, Vous m'appeliez dans un sourire :
« Mon ami )).
Quand l'aveu se fit presque entendre, Soupiré plutôt qu'exprimé, Vous m'appeliez, timide et tendre :
(( Mon aimé ».
Quand l'amour en toutes ses fièvres Nous enlaçait éperdûment, Tu m'appelais à pleines lèvres :
c( Mon amant )).
Depuis que toute à moi, tu mêles Tout ton être au mien sans retour.
Je suis ton âme, et tu m'appelles :
« Mon amour ».
Février 1895.
J*ai fait l'autre jour un charmant voyage, Point parmi les bois, point parmi les prés. Point sous le ciel bleu ni le vert feuillage, Point le long des bords des ruisseaux moirés.
Et pas davantage aux pays de songe.
Aux îles du rêve, au monde inconnu.
Hélas ! je ne crois plus même au mensonge Et des pays bleus je suis revenu.
C'était dans le coeur de la bien-aimée. Jardinet coquet, éden infini.
Gîte doux et frais, forêt embaumée, Profond comme un ciel, étroit comme un nid.
Et j'y cheminais furtif, feuille à feuille, Du pas à genoux qu'ont les oiseleurs.
Dans des sentiers verts où tout nous accueille. Caresse de mousse et baisers de fleurs.
Et parmi les pleurs que l'aube fait luire
Et dans les frissons qu'ont les fourrés sourds,
J'éveillais parfois les merles du rire
Et le rossignol divin des amours.
Et sous un regard d'étoile qui tremble Mes lèvres cueillaient d'un geste frileux Je ne sais quel fruit merveilleux qui semble Un rayon de miel bu dans une fleur.
Je suis de retour aux lieux où nous sommes Le coeur plein d'encens, d'aubes et de voix Et je crois porter, parmi tous ces hommes. En place du cœur un bouquet des bois.
Pages
Introduction 5
O mes chansons 21
O Souvenirs, printemps, aurores 26
Lettres familières 28 et 32
Rêverie du fumeur 3 7
Rêverie du chasseur Sg
Imité de Heine 43
A mon Ami Auguste C*** 44
Les sillons d'Orge 45
A mon ami Georges F * 47
Les ciseaux 48
A Madame A*'* 5o
A Madame S*** 52
A Madame B*** qui avait fait des vers sur mes yeux malades. . 55
Même sujet 57
En revenant du théâtre de la R 58
Ah I vivent les yeux bleus 5g
Catulle 61
Couplet de Catulle 62
Couplet de Catulle 62
Couplet de Bernard de Ventadour 64
Sonnet 65
Rêverie de célibataire 66
Le ruban 69
Pages
Sainte-Beuve (sonnet) 7^
Lamartine (sonnet) /-
Alfred de Musset (sonnet) 73
Molière (sonnet) 74
Emmanuel Kant (sonnet) 75
Napoléon III (sonnet) 7Ô
Le Comte de Chambord (sonnet) . 77
Dernier n*" du Journal Y Evénement de La Rochelle 7"^
Folle gaieté , . fco
A mon ami, Raymond Y*'" 81
Bouquet à Chloris 82
Amour transi 84
L'art de vérifier les dates (triolets) 86
Sonnet 90
A mon ami Paul G*** 91
A mon ami B*** Réponse. Réplique 92-93-05
Le 24 mai 1878 97
Rêverie du professeur 98
A M"*® X * qui m'avait demandé de lui traduire un passage
d'Ovide 102
La nuit d'hiver 107
Madrigal (Vous m'avez dit un soir...) II9
A M"' Emilie M*** 121
Le sifflet 125
Sonnet renversé l33
Brusquement ce soir , . 134
Sonnet serpentin l35
A Pétrarque l36
Imité de Heine. iSy
Surge. âge l39
La Trentaine , 142
Chanson 144
Sonnet serpentin 146
Envoi 147
A Margot 149
Vous êtes belle, 6 ma voisine 1 5 1
Pages
Oubliez-moi I^-
Rèverie du rimeur 1^7
Ronde 1^3
Bouquet à Chloris 1^7
Blond majeur lt)h
Les couples s'en vont 17-^
Imité de Heine 17^
Jeanne ^77
Inconnue «• I^l
Nostalgie 184
Palinodie 188
Les heureux .... 19-
Renouveau IQ^
Fatigue 199
Renaissance 201
Te rappelles-tu 204
Rondeau. 207
Laissez-moi vous aimer 20b
Vraiment tu crois que je raille 210
Tu ne veux pas m'aimer 2l3
Marguerite 2i5
La main ■... 2ih
Exil 220
La joue 222
Etoiles mortes 224
Envoi de jarretières 225
Autres temps 23o
Les raisons du billet doux 23 I
Mieux est de ris écrire 236
Au revoir 23o
Les amours commencées 243
Neiges d'aujourd'hui 249
Maille par maille 25 1
Sans titre 255
Tu ne m'aimes pas 257
C'était beau, j'étais écolier 258
Pages
Je vais revoir la frêle enfant 25g
Vous êtes souvenir 201
Dans le grand wagon mal peint 2o3
Rosine 205
Si j'aimais ta main 200
Lettre 269
Quatrain • • • ^7^
Vous avez pris mon cœur vieilli 270
Nous nous sommes aimés 273
Sans titre 276
Quand nous nous aimions 277
J'ai fait l'autre jour un charmant voyage 278
6167. - Paris. — Imp. Hemmerlé, Petit et C". (9-21)
I PQ Faguet, Emile